Devant Les Fantômes d’Ismaël, qui ouvre le Festival de Cannes hors-compétition, une vitalité essentielle et une manière, aussi, de regarder en arrière se concentrent, beaucoup plus prégnante que dans Trois Souvenirs de Ma Jeunesse, son précédent film, travaillé par des corps adolescents nouveaux alors même qu’il était construit en flashbacks. Ici, la mélancolie se noue et se dénoue sans cesse dans une structure qui mêle un récit au présent, des bribes de passé, et l’espace incertain d’un film en train de se tourner. Les corps, eux, ont au moins vingt ans de plus et un poids différent - celui du temps.

 

Etre cinéaste en 2017 suppose de s’amuser un peu avec les esprits, aussi douloureux et inaccessibles soient-ils.

 

Agité et vulnérable, Mathieu Amalric trône au centre d’une histoire à entrées multiples qui l’intronise une fois de plus comme le double si peu dissimulé de l’auteur du film. Son personnage s’appelle Ismäel Vuillard, un cinéaste qui n’arrive plus vraiment à se concentrer sur l’essentiel, c’est-à-dire tourner. Alors qu’il est en couple avec Sylvia (Charlotte Gainsbourg), un spectre apparaît. La femme qu’il a toujours aimée, disparue du jour au lendemain il y a vingt ans et déclarée morte, revient dans sa vie. Son nom est Carlotta (Marion Cotillard) et elle voudrait que tout soit comme avant. A travers elle, la référence à Vertigo d’Alfred Hitchcock, père de tous les films de fantôme amoureux modernes, se déploie. C’est le point fort des Fantômes d’Ismaël : une manière de jouer avec des codes revendiqués sans avoir peur de suffoquer. Etre cinéaste en 2017 suppose de s’amuser un peu avec les esprits, aussi douloureux et inaccessibles soient-ils. Desplechin le sait. Collant à la situation de son personnage balayé par ses sentiments pour deux femmes et ses pulsions créatrices désordonnées, il invente une forme où sa propre virtuosité potentielle est sans cesse contrecarrée par un goût enfantin pour le désordre.

 

Les corps, eux, ont au moins vingt ans de plus et un poids différent - celui du temps.

 

Tout mettre dans un film, épuiser toutes ses histoires, ne rien garder en réserve : il y a une part de risque assez flamboyante dans ce geste. Le cinéaste lui-même le suggère. « Il me semble avoir inventé une pile d’assiettes de fiction, que je fracasse contre l’écran. Quand les assiettes sont toutes cassées, eh bien, le film s’achève ». Cette forme de courage fait le prix des Fantômes d’Ismaël, son souffle toujours retrouvé, son étrangeté stimulante aussi.

 

On peut malgré tout reprocher au film son traitement un peu daté des figures féminines et leur rapport au personnage principal masculin. Carlotta comme Sylvia sont avant tout des muses pour Ismaël et mettent beaucoup de temps à exister en dehors de lui. La première est une pure projection du passé dont l’incarnation sensuelle devient insupportable – comment accepter qu’elle ne soit plus morte ? La seconde est celle qui doit apprendre au héros à vivre en acceptant la réalité et la splendeur de l’instant. Le film repose aussi sur d’autres piliers que cette binarité coincée entre des femmes aimantes/fuyantes et un artiste mâle obscurci par ses passions. Mais la rhétorique est présente. Il est possible de parler de liens entre l’amour et l’art autrement. De ce point de vue, regarder Desplechin décentrer son cinéma ne pourrait que donner un résultat passionnant. Ce sera pour une prochaine fois. En attendant, il faudra choisir son camp pour voir Les Fantômes d’Ismaël, puisque, fait rarissime, la version présentée à Cannes (celle que nous avons vue) n’est pas le montage souhaité initialement par le réalisateur, même s’il en assume aussi la paternité. Une version plus longue d’une vingtaine de minute est visible dans certaines salles comme le cinéma du Panthéon à Paris.

 

Les Fantômes d’Ismaël d’Arnaud Desplechin. Avec Mathieu Amalric, Charlotte Gainsbourg, Marion Cotillard.