15 jan 2026

Rencontre avec Emeric Tchatchoua, fondateur du label 3.Paradis adoubé par Billie Eilish et Bella Hadid

Depuis sa création en 2013, le label franco-canadien 3.Paradis, fondé par Emeric Tchatchoua, poursuit son ascension jusqu’à se voir récompensé du Prix Spécial de l’ANDAM en 2024. Son vestiaire mixte convoque aussi bien l’univers du streetwear que celui du tailoring. Alors que son fondateur vient d’être nommé Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres, ce mercredi 14 janvier 2026, retour sur une rencontre menée avec Emeric Tchatchoua, nouveau visage de la mode.

  • propos recueillis par Nathan Merchadier.

  • Publié le 17 avril 2023. Modifié le 1 avril 2026.

    Emeric Tchatchoua, l’ascension d’un créateur de mode visionnaire

    Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, derrière ses lunettes de soleil aux branches épaisses et aux verres légèrement teintés, la tête pensante du label 3.Paradis ne cache pas son enthousiasme lorsqu’il se présente à nous, dans un café du 9e arrondissement de la capitale. Emeric Tchatchoua, 38 ans, propose depuis plus de dix ans des collections de prêt-à-porter haut de gamme, dans le sillage du label Off White du regretté Virgil Abloh. Suite à son passage éclair à l’Institut Marangoni à Paris, Emeric Tchatchoua met le cap sur Montréal, au Canada, pour terminer ses études de mode. Adoptées par des personnalités du monde de la musique — de Billie Eilish à la mannequin Bella Hadid en passant par la star du hip-hop Usher — ses créations sont aujourd’hui vendues à travers le monde entier et appréciées pour leur minimalisme et le symbole de paix qu’elles véhiculent : les colombes, dont il orne ses modèles.

    En 2018, il se hisse jusqu’en demi-finale du prix LVMH, une reconnaissance qui le conforte dans ses ambitions. Il exporte ses créations hors de l’Hexagone, en imaginant des collaborations avec des labels déjà installés (Levi’sRimowa), mais aussi avec le club de football qui le fait rêver depuis son plus jeune âge, le Paris Saint-Germain, avec lequel il crée une collection capsule en 2021.

    Après avoir remporté le Prix Spécial de l’ANDAM en 2024, Emeric Tchatchoua franchit un nouveau cap en recevant, ce mercredi 14 janvier 2026, la distinction de Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres. Au sein d’une vaste salle du Ministère de la Culture, le créateur de mode a réuni ses proches (et quelques visages familiers, à l’image de Jean-Charles de Castelbajac) venus pour célébrer l’heureuse nouvelle. À cette occasion, Numéro revient sur un entretien mené en 2023 avec le créateur de mode avant que la machine ne s’emballe…

    Rencontre avec le créateur Emeric Tchatchoua

    Numéro : D’après la rumeur, il ne se passe strictement rien sur la scène créative canadienne … 

    Emeric Tchatchoua : Et c’est un peu vrai (rires). J’ai eu la chance de commencer mes études supérieures à Paris à l’Institut Marangoni. Quand j’ai posé mes valises à Montréal, j’ai bien senti que l’école voulait nous préparer au marché de la mode canadien. Les références ne sont pas les mêmes, le marché montréalais est beaucoup plus commercial et se positionne sur un milieu de gamme. Il va être compliqué de faire évoluer la mode à Montréal, surtout si les écoles ne se positionnent pas sur le créneau du luxe. Même s’il y a beaucoup d’artistes talentueux et de gens qui ont envie de faire des choses, il n’y a pas d’infrastructures autour pour qu’ils puissent se développer comme en Europe. Je m’ennuyais beaucoup à l’école, c’est à ce moment-là que j’ai décidé de lancer ma marque.

    Vos dernières collections semblent infusées d’un fort sentiment de “positivité”. Êtes-vous inquiet pour l’avenir du monde ? 

    Non, car je sais qu’au fond l’être humain est une bonne personne. Je suis globalement assez optimiste pour le futur. 

    Est-ce précisément ce message que vous souhaitez porter à travers votre label ?

    Avec 3.Paradis, mon but était en fait de créer un écosystème plus doux que tout le reste de la société. Je l’ai pensé pour qu’il soit plus chaleureux pour moi-même, comme une sorte de thérapie. J’espère bien sûr que d’autres personnes pourront aussi trouver du réconfort à travers la marque. 

    Dans vos interviews, vous dites que la mode japonaise vous a beaucoup influencé lors de vos débuts en tant que créateur, est-ce toujours le cas ? 

    La mode japonaise a été ma porte d’entrée dans le milieu de la mode. Quand j’étais jeune, j’ai vu une photo de Pharrell Williams portant un sweat du label Bape. Les motifs m’avaient intrigué et j’ai eu envie de faire des recherches. De fil en aiguille, j’ai découvert UndercoverRei KawakuboIssey Miyake … Je suis vraiment tombé amoureux de toutes ces créations, comme un enfant qui découvre un nouveau monde. Pendant un moment, je ne sortais plus de chez moi, je passais mon temps sur internet et sur des blogs à rechercher plein de nouveaux labels et de créateurs. Je trouvais aussi toutes ces créations plus accessibles et plus faciles à comprendre, elles n’étaient pas empreintes des codes élitistes de la mode qu’on trouve en Europe. Ça m’a touché directement. Cette énergie m’a enfin poussé à m’intéresser à l’art et plus globalement à la culture, en commençant par le flat art japonais puis en élargissant mes découvertes à tous les champs de l’art contemporain. Tout cela a finalement été un moyen de revenir à la mode européenne pour mieux la comprendre.

    Vous avez présenté votre première collection femmes en 2022 en faisant défiler vos mannequins dans la boutique du pâtissier Cédric Grolet (7 millions d’abonnés sur les réseaux sociaux). Était-ce un « coup » pour faire du buzz ? 

    Cédric Grolet et Yohann Caron sont des amis proches. Je vais souvent dans leur café et je voulais montrer aux gens une part de moi-même, comme une plongée dans mon intimité. L’idée de faire ce défilé dans leur café est venue d’une discussion commune. Le travail de Cédric Grolet et de Yohann Caron est très minutieux et remarquable, je voulais montrer qu’en se donnant les moyens, en travaillant énormément, il était possible d’accéder à un statut d’excellence. Le parcours de Cédric est très particulier, il a toujours énormément travaillé jusqu’à ce qu’il devienne le meilleur pâtissier au monde. Enfin, le format de ce défilé était très important pour moi. Les tout premiers défilés de mode étaient présentés dans des salons, à l’heure du thé. Ce défilé était ma première véritable présentation en France, il n’y avait qu’une poignée d’invités et je l’ai imaginé comme un hommage à l’histoire de la mode.  

    Comment est née votre rencontre avec Peugeot ? L’univers automobile vous intéresse-t-il ? 

    J’ai dans un premier temps été sceptique, mais en m’intéressant à leur proposition, je me suis dit que ça pouvait avoir du sens. Ils travaillaient sur un prototype de voiture électrique baptisé Inception. Nous avons ainsi réfléchi à créer une veste dérivée du prototype de cette voiture du futur. En mobilisant les mêmes technologies et en puisant dans un savoir-faire très particulier, nous avons finalement pu créer une veste, imprimée en trois dimensions qui, visuellement, crée l’effet d’une aurore boréale. La veste ne sortira jamais, comme la voiture d’ailleurs, car ce n’était qu’un prototype. En s’éloignant de la volonté de commercialiser quelque chose, nous nous sommes lancé le défi de créer une pièce unique et techniquement très intéressante. 

    Virgil Abloh a réussi à ouvrir des portes dans un milieu plutôt fermé.” Emeric Tchatchoua

    Depuis le départ de Virgil Abloh, une place est-elle restée vacante dans le paysage de la mode selon vous ? 

    Son travail était extraordinaire et ce qu’il a fait dans le milieu de la mode est historique. Je ne pense pas qu’il ait laissé une place vacante, car personne n’est capable de faire ce qu’il a réussi à créer. Virgil Abloh a réussi à ouvrir des portes dans un milieu plutôt fermé et c’est au futur de la mode de lui rendre hommage en continuant d’imaginer des collections dans la lignée de ce qu’il a initié. 

    Vous avez été demi-finaliste de l’édition 2019 du LVMH Prize. Votre victoire aurait-elle été une différence de taille ?

    Lorsque nous sommes arrivés en demi-finale, LVMH nous a dit “vous avez déjà gagné”. Le prix m’a apporté beaucoup de confiance en moi, au-delà d’une crédibilité. Cela m’a persuadé de continuer dans ce chemin, en gardant en tête les valeurs que je souhaite partager et sans prendre de raccourci. 

    Pourquoi avoir choisi la colombe comme emblème de votre label ? 

    J’ai perdu un membre très proche de ma famille et j’ai voulu lui rendre hommage. La colombe était un moyen de représenter toutes les valeurs que cette personne m’a transmises et qui résident depuis le début au cœur de la marque. Ce symbole a évolué au fil du temps. Au début, il apparaissait simplement sur quelques vêtements, puis il est devenu récurrent dans mes designs. Il est même devenu quelque chose de réel quand on a fait apparaître de vraies colombes dans le shooting du lookbook que l’on a photographié chez ma grand-mère. Chez elle, cet animal était très présent dans les peintures accrochées sur les murs, sur des sculptures… Je n’en avais jamais pris conscience, mais je pense que grandir au milieu de tous ces symboles m’a beaucoup influencé.

    “J’ai refusé beaucoup plus de collaborations que je n’en ai accepté.” Emeric Tchatchoua

    En 2019, vous avez présenté une de vos collections à la Fashion Week de Lagos au Nigéria. Chanel présentait il y a quelques mois son défilé des métiers d’arts 2022-2023 à Dakar, au Sénégal. Quel avenir voyez-vous pour la création de mode en Afrique ? 

    Je pense que l’Afrique va être le principal continent à développer au niveau de la mode. Il y a une myriade de talents, de savoir-faire et de profils créatifs. En Europe, il y a beaucoup de tendances et de thèmes, qui vont et viennent au fil des saisons. Des hommages, des cycles, des courants qui deviennent ringards pendant un temps et qui font leur grand retour dix ans après. Je pense qu’en Afrique, il y a quelque chose d’assez nouveau qui pourra influencer notre manière de créer dans le futur, dans le milieu de la mode mais aussi au-delà. 

    Avez-vous déjà refusé une collaboration ?

    J’en ai refusé une il y a deux jours, et globalement, j’ai refusé plus de collaborations que je n’en ai accepté. Je n’ai pas l’impression que le monde ait besoin de plus de produits. Lorsqu’on collabore avec une marque, c’est un échange : le label de l’un gagne de la visibilité et de l’autre côté, la marque gagne de la crédibilité. J’ai tellement confiance en ce que je fais que je ne pense pas avoir besoin de visibilité, et je pense que la crédibilité ne s’achète pas. J’ai également une vision à long terme et je me pose souvent la question “qu’est-ce qu’on va faire au-delà de créer un produit ?” Pour moi, un produit est forcément la conséquence d’un message. 

    Emeric Tchatchoua, nommé Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres

    Nous nous étions rencontrés une première fois en 2023. Trois ans plus tard, comment regardez-vous l’évolution de 3.Paradis ?

    L’évolution de la marque s’est faite de manière très naturelle. J’ai toujours créé avec le cœur, avec des formes et des lignes assez organiques. Et, au fil du temps, j’ai senti que la marque prenait de l’ampleur, que le message trouvait son public. Les gens ont commencé à comprendre ce que je voulais raconter, et c’est quelque chose de profondément touchant. Voir cette résonance, c’est presque irréel.

    Après le Prix Spécial de l’ANDAM en 2024, vous êtes aujourd’hui nommé Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres. Que représente cette distinction pour vous ?

    Je me sens avant tout honoré, mais aussi très humble. Cette reconnaissance ne concerne pas uniquement mon travail. Elle englobe celui de toute mon équipe, de ma famille, de mes amis, de toutes les personnes qui m’accompagnent au quotidien. Je ressens beaucoup de gratitude. Et puis il y a aussi une forme de légèreté, presque d’apaisement. Le fait que mon travail soit reconnu et célébré de cette manière me touche profondément. C’est une étape très positive, qui me donne encore plus envie de continuer.

    Quand j’ai découvert le thème de l’exposition Superfine: Tailoring Black Style au MET, je me suis dit immédiatement que j’adorerais en faire partie.” Emeric Tchatchoua

    En 2025, certaines de vos pièces ont intégré l’exposition Superfine: Tailoring Black Style au Metropolitan Museum of Art de New York. Comment avez-vous vécu ce moment ?

    Quand j’ai découvert le thème de l’exposition, je me suis dit immédiatement que j’adorerais en faire partie. Le lendemain, j’ai reçu un email de la curatrice du MET, qui me demandait un grand nombre de pièces, dont beaucoup n’avaient jamais été dévoilées publiquement. J’ai alors compris que l’institution suivait notre travail depuis longtemps, parfois à travers des images publiées puis supprimées. Au final, six ou sept pièces ont été exposées, faisant de 3.Paradis l’une des marques les plus représentées. Voir ses créations entrer dans une institution comme le MET est bouleversant. Cela m’a fait prendre conscience de la responsabilité que cela implique : en matière de culture, de mode, de transmission et d’héritage. C’est une expérience forte et vertigineuse, mais surtout magnifique.

    Dans quelques jours, vous dévoilerez la collection automne-hiver 2026-2027 de 3.Paradis à la Fashion Week de Paris. Que pouvez-vous nous en dire ?

    Cette collection est pensée comme un hommage. Une célébration pour toutes les personnes qui nous ont quittés, mais qui continuent d’exister à travers nos souvenirs, nos cœurs, nos esprits. C’est une façon de leur rendre hommage, de les faire vivre autrement. Ce défilé n’est pas un moment pour moi seul. Il est destiné à tout le monde. À toutes celles et ceux qui auraient voulu dire “je t’aime”, mais qui n’en ont pas eu le temps. Ce show, c’est cet instant-là. Un moment de partage, d’émotion et de mémoire que j’espère profondément collectif.