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Rencontre avec Patti Smith

 

La marraine du mouvement punk sort ce mois-ci “M Train”, le deuxième volume de ses Mémoires, consacré à son illustre carrière artistique. À cette occasion, Numéro revient sur son interview avec cette légende du rock.

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Nous avons rencontré Patti Smith en 2005, près de sa maison située au cœur de New York. Sa journée a démarré bien avant le petit déjeuner par ses petites habitudes matinales : elle nourrit ses chats Cairo et Lua, consulte ses e-mails, puis descend en bas de la rue, au vieux café italien. “C’était le tout premier café où j’avais mis les pieds, se souvient-elle. Cela peut paraître bizarre de nos jours, mais quand j’étais adolescente, ce que je voulais faire par-dessus tout, c’était aller dans un café new-yorkais et y lire de la poésie. Alors, un jour, en 1963, j’ai pris le bus du New Jersey et j’ai atterri précisément dans ce café de SoHo.” Elle lève les yeux de son expresso. “Je me prenais pour la personne la plus cool de la terre, assise là, avec ma tasse de café, à lire de la poésie.” Il y a très certainement d’autres jeunes filles qui ont grandi dans la banlieue du New Jersey durant les années 40 et 50, et qui ont dévoré la prose de Rimbaud, de Verlaine et de Baudelaire. Subjuguée non seulement par leur œuvre mais aussi par leur passion illuminée et leur style de vie marginal, Patti a cherché et trouvé des parallèles contemporains chez des icônes américaines comme Bob Dylan, Jim Morrison et Jimi Hendrix. Abandonnant ses études pour devenir enseignante à cause d’une grossesse non désirée (elle donna l’enfant à l’adoption), elle travaille sur une chaîne de montage pour financer sa fuite vers New York. À travers la poésie, la littérature et la musique, elle envisage un monde à l’extérieur de cette “Piss Factory” (ainsi appelée sur son premier single caustique), auquel elle puisse s’identifier. “Je sentais une compréhension en moi. Je voulais être artiste et ça faisait partie de la condition d’artiste : l’exclusion, peut-être la faim, la pauvreté, la lutte. J’arborais ces choses avec fierté. Je voyais que d’autres personnes avaient plus de difficulté à endosser ce genre de destinée. Je me suis juste dit que je pouvais éventuellement leur apporter du réconfort, les inspirer ou, au moins, leur offrir une sorte de sentiment de communauté abstraite.

Patti devient une figure familière du milieu artistique du downtown New York, écrit et récite de la poésie, apparaît sur scène avec Sam Shepard dans une pièce underground et s’installe avec Robert Mapplethorpe, son amant. Son mode de vie est simple : “Entre 20 et 30 ans, j’ai vécu sans télé, sans portable, sans fax, sans ordinateur. J’avais des crayons et du papier pour écrire, ainsi que du matériel pour peindre. Si je n’avais pas eu l’électricité, le monde ne se serait pas écroulé : une lampe de poche aurait fait l’affaire.” La technologie moderne continue à la déconcerter : elle n’utilise toujours pas de téléphone mobile et vient seulement d’acheter un ordinateur pour s’occuper de son site Web. Suite à sa rencontre avec le guitariste Lenny Kaye au début des seventies, Patti décide de mélanger sa poésie au rock’n’roll et à l’esprit expérimental du jazz. Elle se retrouve vite au centre de la scène punk naissante de New York, joue au CBGB aux côtés de Richard Hell et Television (qui apparaissent aussi à l’affiche du Meltdown), de Blondie et des Ramones. La fusion entre la poésie et la musique de Smith atteint l’apothéose dans son remarquable premier album, Horses (1975). “À cette période-là, j’avais l’impression que le rock’n’roll appartenait à ces gens glamour qui jouaient dans des stades et qui prenaient des tonnes de cocaïne. C’était devenu plus un style de vie qu’une musique.

 

L’explosion punk. Avec sa combinaison de poésie libre beat et de rock joué dans sa forme primitive, l’album résonne aujourd’hui avec la même fraîcheur et vitalité qu’il y a trente ans. Illustré par une photo noir et blanc de l’iconique Robert Mapplethorpe, il présente une Patti androgyne, effrontée. “Quand j’ai enregistré Horses, je m’efforçais sciemment de communiquer avec des gens qui me ressemblaient, dit-elle. “Des rebelles ou des marginaux ; des personnes qui ne se sentaient chez elles nulle part ; l’homme isolé ou les jeunes homosexuels qui s’étaient fait jeter de leur foyer par des parents qui ne pouvaient pas les comprendre, ou des artistes, ou simplement des gens qui avaient besoin que quelqu’un se préoccupe d’eux. Je ne suis pas une musicienne et, au moment où je me suis mise à faire de la scène, tout ce qui m’importait vraiment, c’étaient l’écriture ou la peinture, ajoute-t-elle. Je voulais juste secouer un peu les choses parce que je sentais que nos voix perdaient en impact et que les riches et les matérialistes mettaient le grappin sur le rock’n’roll. Des gens comme Television, les Ramones ou moi, voulaient le leur reprendre. On n’avait pas d’argent, pas de réelles perspectives ; la plupart d’entre nous travaillaient dans des librairies et pouvaient à peine payer leur loyer. Mais on partageait tous la même conviction sur ce que devait être l’avenir du rock’n’roll.” L’explosion punk, elle la considère comme une période de révolution culturelle. “On avait tous la même idée en tête : on voulait rendre le rock’n’roll à la rue, aux gens, pour qu’ils repartent inspirés et mieux dans leur peau. J’ai toujours espéré qu’à la fin de nos concerts, le public ne pense pas juste à nous, mais que chacun se concentre sur lui-même et sur ce qu’il pourrait accomplir – à son propre potentiel. Voilà ce en quoi on croyait.” Difficile de trouver une artiste qui ait été plus inspirante dans le demi-siècle d’histoire de la musique populaire. “Je n’essaie pas de faire des disques pour entrer dans le top ten, là n’est pas la question, affirme-t-elle. La question est de faire des disques qui abordent la condition humaine à des niveaux divers et variés, et qui disent des choses susceptibles de réconforter et d’inspirer certaines personnes.

 

Vie de famille. Survivant à une nuque brisée suite à une chute, Patti connaît son seul hit en 1978 avec Because the Night, coécrit avec Bruce Springsteen. Elle se retire en 1980 lorsqu’elle épouse le musicien Fred Smith des MC5 et s’installe à Detroit pour élever ses enfants, Jesse et Jackson. Après la mort de son mari et de son frère Todd, en l’espace de un mois en 1994, elle fait son retour et n’a de cesse d’enregistrer, de se produire sur scène, d’écrire de la poésie, de peindre, de faire de la photo, avec une puissance restée intacte. Ses préoccupations sont centrées sur sa vie de famille. Elle a manqué l’ouverture de Meltdown pour assister à la cérémonie de remise des diplômes de Jesse. Elle s’inquiète pour sa fille, “obligée de naviguer dans un monde qui exploite les adolescents, où tout le monde est ciblé comme un consommateur potentiel”. Fidèle à ses principes, elle n’a pas laissé ses propres enfants la voir sur scène jusqu’à ce qu’ils soient adolescents. En conséquence, elle demande souvent à ses fans de quitter la salle s’ils sont venus accompagnés de jeunes enfants : “Parce que les concerts de rock’n’roll bruyants ne sont pas pour les petits. C’est nuisible pour eux. On doit se montrer un minimum responsable dans ses actes.” Elle compare sa façon de faire de la musique à un service public. “Je sais qu’elle n’est pas gratuite, mais si j’avais plus de succès commercial et si j’avais pu offrir aux gens ce travail en me contentant de dédommagements, je ferais des disques gratuitement, déclare-t-elle avec conviction. Je ne voudrais jamais que les gens les payent.

 

Vie d’autrui. Ce qui explique sans doute pourquoi Patti ne se plaint aucunement des échanges de fichiers via Internet, contrairement aux musiciens qui perçoivent cela de façon simpliste, comme une attaque illégale contre leurs revenus. “Un tas de gens qui se plaignent de perdre de l’argent sont déjà riches, souligne-t-elle. C’est très bien d’être payé pour son travail, et je suis toujours contente de trouver un chèque dans mon courrier – j’ai des enfants, des responsabilités –, mais le plus important, c’est que les gens puissent entendre ce que vous faites, si vous pensez accomplir quelque chose susceptible d’enrichir la vie d’autrui.” C’est cette même vision qu’elle a apportée à Meltdown. “Il ne s’agit pas d’une suite de concerts, mais d’une série d’expériences, insiste-t-elle. Et quel que soit l’événement auquel les gens assistent, j’espère qu’ils en repartiront avec le sentiment d’avoir vécu une expérience positive et transformatrice.” Et l’on retrouvait toujours cette détermination à défier les conventions. “Depuis toute petite, les gens me considèrent comme différente, bizarre ou étrange, explique-t-elle. Je ne suis jamais vraiment entrée dans aucun moule : mon apparence physique, les choses qui me touchent, mes choix religieux… j’ai toujours eu conscience d’être différente.” Le calibre de ses collaborateurs en dit long sur le statut de Smith : Yoko Ono, Marianne Faithfull, Beth Orton, Kristin Hersh, Tori Amos, Sinéad O’Connor, Cat Power, Kevin Shields, Marc Almond, Martha Wainwright, The Finn Brothers, David Thomas, Bert Jansch, Johnny Marr, Robert Wyatt, James Blood Ulmer, Fred Frith, Flea, Jeff Beck, Joanna Newsom, Sparks ; les actrices Fiona Shaw, Miranda Richardson et Tilda Swinton ; les auteurs Alan Moore et Iain Sinclair, entre autres…

 

Par Tim Cooper

 

"M Train" aux éditions Alfred A. Knopf. Disponible en version anglaise depuis le 6 octobre. 

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