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Quand les galeristes parlent de leurs artistes: Oscar Tuazon vu par Niklas Svennung

Numéro art

Pour ce premier épisode de cette série d'été, Niklas Svennung, le directeur de la galerie Chantal Crousel, partage sa passion pour l’artiste radical américain Oscar Tuazon, qui repense notre rapport à l’architecture, à l’espace, au foyer... et à la liberté.

Numéro art : Une anecdote en dit beaucoup, je crois, sur Oscar Tuazon. En 1975, l’Américain naît à Seattle dans un dôme géodésique – l’une de ces constructions hémisphériques en treillis popularisées par l’architecte Richard Buckminster Fuller dans les années 50. Quarante-cinq ans plus tard, le voilà qui réalise des constructions tout aussi singulières...

Niklas Svennung : D’une manière plus générale, ses origines de la côte Ouest américaine l’ont profondément marqué. Ses parents dé- fendaient un esprit de liberté, une liberté d’expression et d’écriture. Il a pu suivre un programme scolaire qui conciliait art et nature. Oscar s’est isolé dans cet environnement naturel où il ne pouvait que s’en remettre à lui-même et apprendre par lui-même. Cette grande auto- nomie l’a affranchi des règles conventionnelles occidentales, c’est- à-dire du rapport enfant-famille ou individu-société. C’est un homme discret, indépendant et assez imprévisible. Il peut disparaître plusieurs jours sans donner signe de vie. Il est capable d’absorber le monde qui l’entoure et se contenter de très peu de choses. Oscar s’est inventé et défend à travers ses œuvres la possibilité de choisir les rapports que l’on veut avoir les uns avec les autres. Sculpter l’espace comme il le fait est sa manière de définir les rapports qu’il veut avoir avec les personnes qui l’entourent.

 

"Oscar Tuazon évoque à travers ses œuvres un intérieur, un chez-soi. Le chez-soi, c’est le lieu où il essaie de se trouver lui-même pour ensuite trouver les autres."

 

Ses interventions dans les galeries, les musées ou en extérieur mêlent des constructions et des réaménagements qui donnent l’impression d’entrer en lutte avec l’espace préexistant.

Une lutte s’engage en effet pour s’approprier les lieux dans lesquels il expose. L’impression de “physicalité” provient notamment de son emploi du béton, du bois, de l’acier soudé, moulé ou coulé. L’effort physique est nécessaire pour s’accaparer l’endroit et le faire sien. Mais au-delà de cette physicalité, il y a chez lui le besoin de construire ou de se reconstruire un espace. Oscar a quitté Seattle pour New York, puis pour Paris, avant de s’installer à Los Angeles. C’est un voyageur. Il évoque à travers ses œuvres un intérieur, un chez-soi. Le chez-soi, c’est le lieu où il essaie de se trouver lui-même pour ensuite trouver les autres. Il a ainsi réalisé récemment des cheminées à Münster, en Allemagne. La cheminée, c’est le foyer, l’endroit symbolique où l’on se réunit tous. Un lieu de rencontre où les gens peuvent se retrouver. Pour sa dernière exposition à la galerie, Shelters [en 2016], Oscar avait installé des habitacles, une autre forme d’architecture générique. Chacun peut s’y réfugier temporairement. Cependant, ces dernières années il s’est investi dans différentes formes d’art, un art militant et généreux. Je pense à son projet de Los Angeles Water School [2018], un centre éducatif visant à informer sur la manière dont l’eau forme un tissu reliant les gens à leur environnement.

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Vue d’installation, Oscar Tuazon: Water School, Eli and Edythe Broad Art Museum at Michigan State University, 2019. Photo: Eat Pomegranate Photography.

 

"En plein Paris, Oscar avait installé d’énormes pipelines en plastique noir et bleu. Il avait fait remonter à la surface toute la réalité souterraine et essentielle de l’eau."

 

Sa pratique du “do it yourself” prend racine en réalité dans une histoire de l’art très large. Ses sculptures évoquent l’arte povera, l’expresionnisme abstrait et bien sûr le minimalisme. Quel rapport entretient-il avec ses aînés?

Oscar s’inscrit dans une lignée d’artistes très radicaux, américains pour beaucoup. Ceux des grands espaces de l’Ouest, Michael Heizer en premier. Je me rappellerai toujours d’un voyage que nous avons réalisé ensemble. Depuis Los Angeles, nous sommes allés sur les lieux du Double Negative de Michael Heizer, pour ensuite nous rendre via Las Vegas dans le Nevada. Un roadtrip d’une semaine pour aller voir les Sun Tunnels de Nancy Holt, la compagne de Robert Smithson, qui avait lui-même installé la Spiral Jetty non loin de là [sur le Grand Lac salé, dans l’Utah]. Les Sun Tunnels sont des structures en forme de tube, en béton, posées dans le désert. Elles sont alignées avec le soleil à une certaine heure de la journée, ce qui provoque des effets d’ombre magnifiques. Évidemment, cela rappelle la Colonne d’eau, le projet d’Oscar pour la FIAC 2017 sur la place Vendôme. En plein Paris, Oscar avait installé d’énormes pipelines en plastique noir et bleu, très beaux. Il avait fait remonter à la surface, dans le champ public très luxuriant d’une belle place parisienne, toute la réalité souterraine et essentielle de l’eau.

Quels sont vos projets communs?

Une exposition est prévue pour le début de l’année 2021, qui va reprendre l’idée du foyer, c’est-à-dire du feu. De ce qu’il représente depuis la nuit des temps. Plus que jamais, cette idée d’être ensemble autour d’un élément commun est importante. On le voit ces jours-ci. Nous allons aussi montrer une collaboration réalisée avec son frère, Eli Hansen, qui est sculpteur verrier. Oscar aime beaucoup travailler avec lui, et l’aspect collaboratif de cette exposition lui tient à cœur.

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