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Quand les galeristes parlent de leurs artistes: Danh Vo vu par Mathieu Paris

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Pour ce nouvel épisode de cette série d'été, le directeur parisien de la galerie White Cube revient sur sa fascination pour Danh Vo, capable de faire dialoguer Coca-Cola et Jésus Christ.

Numéro art : Comment expliqueriez-vous à un néophyte l’œuvre à la fois poétique et politique de Danh Vo ?

Mathieu Paris : Le travail de Danh Vo est très autobiographique et puise particulièrement dans son histoire de réfugié vietnamien. Son œuvre se fait le véhicule des fragments de sa propre vie mais aussi des fragments de l’Histoire avec un grand H, et de l’histoire de l’art en particulier. L’une des pièces les plus intéressantes de ces dernières années est sans doute l’installation Dirty Dancing que Danh a réalisée pour la galerie en 2020 et qui sera montrée au musée d’art contem- porain d’Osaka. Cette pièce cristallise de façon assez évidente sa pratique : elle se compose d’un mur rouge vif, sur lequel le père de Danh a écrit en lettres gothiques les mots “Dirty Dancing”, d’un Christ en bronze réalisé à partir d’une sculpture en bois du XIXe siècle, de bouteilles de Coca-Cola et de Johnnie Walker presque vides posées sur le sol, et d’une photographie de 1967 retravaillée d’un astronaute de la NASA. Cette pièce est fantastique par sa capacité à connecter des phénomènes d’apparence aussi diverse que l’empire américain, la conquête spatiale ou commerciale et la colonisation – notamment via les missionnaires chrétiens.

 

 

“L'œuvre de Danh Vo fait le véhicule des fragments de sa propre vie mais aussi des fragments de l’Histoire avec un grand H.”

 

 

Le travail de Danh a souvent porté sur cette idée d’empire, notamment américain, qui est approché dans cette pièce via le cinéma et son impact mondial, avec la référence au film Dirty Dancing, et par la société de consommation américaine et son emprise sur le monde. Cette couleur rouge évoque immédiatement dans notre esprit une marque : Coca-Cola. Et il y a ce Christ, bien sûr. Dans Dirty Dancing, Danh met en corrélation et en confrontation tous ces éléments, de manière subtile et poétique, pour les faire rentrer dans cette “sale danse” évoquée par le titre. Tout cela est mis en scène à la manière d’un lendemain de fête un peu nauséabond, symbolisé par les restes de whisky au sol. Il y a en effet quelque chose d’extrêmement dérangeant dans cette installation où l’on évoque des choses aux conséquences violentes.

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Danh Vō and Mathieu Paris. © White Cube. Photo: Kitmin Lee.

Comment cette œuvre fait-elle écho à son histoire personnelle ?

Danh est d’origine vietnamienne. Sa famille a été obligée de fuir la guerre menée par les Américains. Après avoir été secourus par un bateau danois, ils se sont installés au Danemark. L’histoire du Vietnam et celle de la famille de Danh ont été fortement marquées par cet exode. Au sein de l’installation Dirty Dancing est également accroché un frag- ment d’une lettre du missionnaire Théophane Vénard reproduite à la main par le père de Danh Vo. Le Vietnam a été marqué par plusieurs vagues de colonisation, la première menée par des moines catholiques afin de convertir et de christianiser les populations. Cette lettre a été écrite par le moine français la veille de son exécution, en 1861. L’empereur était décidé à lutter contre cette première vague qui avait pour prétexte la religion, mais qui était en réalité la première forme de colonisation du pays. Puis il y a eu la guerre du Vietnam, et une colo- nisation plus commerciale, représentée par exemple par l’industrie hollywoodienne ou par des grandes marques comme Coca-Cola. La propagande étatique américaine a également pris d’autres formes avec la conquête de l’espace, à l’époque de la guerre froide. Danh est un sculpteur conceptuel incroyable qui comprend les formes, les mots, les lettres. Il assemble avec maîtrise et poésie tous ces fragments.

 

Une autre grande qualité de Danh Vo est de savoir assembler les éléments au sein d’une exposition. C’est un excellent curator de ses œuvres, qu’il mêle souvent à des pièces d’autres artistes. 

C’est qui m’a immédiatement fasciné chez lui : cette façon de juxtaposer, de superposer, d’empiler, de mettre en transparence plusieurs fragments, plusieurs histoires, dont celles d’autres artistes. On l’a vu au sein de plusieurs expositions, notamment celle qu’il avait curatée avec Caroline Bourgeois à la Punta della Dogana à Venise [Slip of the Tongue, 2015] avec des artistes historiques comme Rodin ou Picasso et une génération d’artistes qui lui sont proches. Il est aussi, pour revenir au terme de curator, le seul artiste, la seule personne qui a intégré après la mort de Felix Gonzalez-Torres son groupe d’amis, d’artistes, d’écrivains. C’est un des seuls adoubé par l’artiste Julie Ault, qui a eu ainsi le droit de curater une exposition de Gonzalez- Torres comme celle du Wiels à Bruxelles, en 2010.

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