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Dans l'atelier de Camille Henrot : “Toute grande œuvre ne peut être que collective”

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Peu d'artistes français de sa génération auront eu une ascension internationale aussi fulgurante. Lauréate d'un Lion d'argent à la Biennale de Venise en 2013 avec son film culte “Grosse fatigue”, Camille Henrot s'est depuis établie à New York. À l'approche de sa carte blanche au Palais de Tokyo en octobre 2017, Numéro art l'avait rencontrée à Naples, dans son atelier, pour évoquer son retour en majesté dans la capitale française.

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Numéro art : L’exposition “Days Are Dogs” est structurée en sept parties, selon les jours de la semaine, une notion à la fois familière et artificielle. Comment ce projet est-il né ? 

Camille Henrot : Au moment où le Palais de Tokyo m’a invitée, je lisais Ulysse de James Joyce, roman dont je suis tombée amoureuse. Sa méthode d’écriture ressemblait à celle que j’avais employée pour mon exposition “The Pale Fox” (2014), à savoir l’usage d’une structure systématique à l’intérieur de laquelle on peut se sentir libre – l’histoire mythologique d’Ulysse pour Joyce, le principe des jours de la semaine pour moi. Ce dernier permet de se distancier de toute contrainte de narration classique. Le visiteur pourra faire des associations d’idées en toute liberté. Sur Instagram, on utilise le hashtag #Monday pour évoquer la mélancolie, la difficulté à s’insérer dans la vie capitaliste, et le hashtag #Friday pour les images relatives à l’amour et à la nuit. Les gens se soustraient ainsi à l’obligation de labelliser ou de nommer leurs images. D’ailleurs, les enfants trouvés étaient prénommés en fonction du jour où ils étaient recueillis (Lundi ou Mardi), ou de l’île où ils habitaient (Pentecôte). Cela révèle le caractère arbitraire et la violence qu’il y a dans le fait de nommer, car nommer, c’est définir. Or, nommer avec un jour de la semaine, c’est refuser de nommer, car “lundi” n’existe pas, c’est une abstraction.

 

 

L’énumération des jours de la semaine rappelle aussi le récit de la Genèse, qui structurait votre court métrage Grosse Fatigue (2013). L’exposition “Days Are Dogs” est-elle un discours sur la création?
Oui, bien sûr, mais sur la création au sens personnel, subjectif et artistique. C’était déjà le cas avec Grosse Fatigue, où il y avait une articulation entre la création du monde au sens religieux et au sens physique, et la création de l’artiste dans la vie quotidienne. Cette idée s’est développée dans l’exposition “The Pale Fox” avec la présence de graines et de germination, et l’idée de la destruction du monde. C’est une vision intérieure. “Days Are Dogs ”porte aussi sur le poids des émotions. Monday, premier jour de la semaine, donne le ton à l’ensemble de l’exposition. Il évoque le fait de travailler depuis son lit, d’avoir un projet ambitieux comme échappatoire à la dépression, la mélancolie comme moyen d’accéder à un état créatif, l’ambivalence entre la production et la non-production dans le cas de l’écrivain. D’ailleurs, plus que l’artiste, c’est l’écrivain qui est la figure de Monday. Je me suis inspirée de photos de Joyce et de Proust qui travaillaient au lit. À la recherche du temps perdu parle de l’impossibilité de Proust à écrire. Portrait de l’artiste en jeune homme traite aussi de la révélation artistique de Joyce, de sa difficulté à contrôler ses émotions. Monday, c’est l’anxiété et les doutes qui accompagnent la création.

 

 

“J’approche la sculpture avec une notion de jeu.”

 

 

L’analyse des affects nous traversant vous occupe depuis vos débuts...

Oui, en 2005, ma première exposition, “Room Movies”, avait pour but de recréer un espace intime et familier qui soit rendu public. Mon film Deep Inside était une exploration de la sexualité et de la pornographie, mais aussi de la souffrance amoureuse. Dying Living Woman parlait de la peur, et sCOpe, de l’aventure, de l’ambition, de l’excès de grandeur.

Vue de l'exposition de Camille Henrot, “Monday” à la fondation Memmo, Rome, 2016. Photo : Daniele Molajoli. ADAGP Camille Henrot, Courtesy the artist, Fondazione Memmo, Rome and Kamel Mennour, Paris/London

Quel est le sujet de Saturday, votre nouveau film ?
J’ai découvert l’existence des adventistes du septième jour au Vanuatu, en 2010. Rien que dans leur nom, il y a quelque chose qui est directement lié à l’idée de l’espoir, de l’attente, mais aussi de la frustration. C’est une communauté millénariste, qui a une approche assez littérale de la Bible, mais plus ouverte que les Témoins de Jéhovah ou les mormons sur la place des femmes, la sexualité, les rapports avec les autres religions. Ils m’ont accueillie sans suspicion. Le défi de ce film était de parler d’une communauté en prenant de la distance, sans être dans le jugement, ni dans le cliché de la critique banale. Comment être à la fois dedans et dehors? Aujourd’hui, les communautés religieuses ont les mêmes stratégies marketing que Coca-Cola, Amazon ou Google, avec des hot lines et des chaînes de télévision. On pourrait penser que c’est le capitalisme qui les a contaminées. Mais ce sont aussi les principes de l’évangélisme qui ont inspiré le capitalisme. À un moment du film, un prêtre fait un sermon devant un énorme écran de publicité pour la compagnie de téléphone locale. Tout y est ! Saturday parle de la propriété “digestive” de la religion (c’est une expression de Joyce), c’est-à-dire la manière dont elle est ingérée et digérée. Les adventistes du septième jour sont très radicaux sur la santé. Il y a aussi dans le film un rapport à la foi. Que faut-il croire ? Qui nous parle? On y voit des news reconnaissables de l’année 2017, mais je ne voulais pas que ce soit trop daté. J’ai été très troublée quand les journaux ont commencé à parler de fake news. C’était comme un écho caricatural et effrayant à ce que j’étais en train de faire. Saturday est aussi un film sur l’inquiétude.

 

 

“Aujourd’hui, les communautés religieuses ont les mêmes stratégies marketing que Coca-Cola, Amazon ou Google.”

 

 

Après vos premiers films, vous avez commencé à sculpter, dans un dialogue avec la modernité sensiblement différent de ce que vous faites en vidéo.
J’approche la sculpture avec une notion de jeu. Elle ne doit pas être considérée comme un art qui se prend au sérieux, sinon on tombe dans la sculpture officielle. Ce qui m’intéresse, c’est le rapport affectif que les gens ont avec les objets et le pouvoir de ces objets. J’essaie de faire des sculptures qu’on aurait envie d’avoir comme on a envie d’avoir un chien, des sculptures qu’on aimerait prendre dans ses bras, avoir chez soi parce qu’elles gardent la maison. Je les pense comme des êtres bienveillants. Elles ont, pour la plupart, l’air abstraites, mais elles sont souvent figuratives.

 

 

Pourtant, la majorité de vos sculptures sont en bronze, un matériau plutôt solennel.
Oui, mais le bronze est aussi chaud et variable. Mes bronzes sont des éditions, et pourtant ils tous sont différents, avec des nuances de couleurs et de combinaisons. C’est aussi un matériau solide, alors que je travaille beaucoup par ailleurs avec des matériaux fragiles comme le papier ou les fleurs séchées. Avoir, dans mon activité, un objet qui ne pose aucun problème de conservation ni d’installation, c’est presque de l’ordre de la survie !

Camille Henrot et son œuvre en cours de réalisation, “Tranquility” (2017).

Vos formes sculptées sont marquées par la modernité...

Enfant, j’avais un livre sur Arp qui m’a beaucoup marquée. Calder est aussi une source d’inspiration, peut-être encore plus qu’Arp, car il y a chez lui un rapport à la surface plane. Or, mes sculptures sont assez bidimensionnelles. C’est presque comme si elles avaient été faites en papier. Je me suis aussi inspirée de Louise Bourgeois, et évidemment du dessin animé. Mais mes travaux viennent surtout du dessin. Je dessine tout le temps, le plus rapidement possible. Je cherche à garder dans mes sculptures la liberté, la nonchalance, le souffle que peut avoir un croquis. Les gens avec qui je les fabrique ont besoin que je sois souvent là, car je laisse une place importante au surgissement d’une sorte de liberté, de légèreté et d’improvisation. Je leur donne un dessin, mais la réalisation est souvent un peu différente de ce qui était prévu. Même si elles sont en bronze, mes sculptures sont rarement lourdes. J’aime que lorsqu’elles sont finies, elles donnent l’idée qu’elles pourraient aussi ne pas l’être.

 

 

“L'esthétique digitale, qui est un monde de fenêtres et de perspectives sans fin, est justement très baroque.”

 

 

Pourquoi avoir voulu faire du Palais de Tokyo un palais baroque ?

Malheureusement, je ne peux pas transformer le Palais de Tokyo en Villa Borghèse... Pour cela, il faudrait la fortune de tous les papes de l’histoire! Le baroque paraît riche, mais c’est une réflexion sur le faux et l’illusion, avec des trompe-l’œil, des faux marbres, des colonnes qui s’ouvrent sur de faux ciels, des espaces démultipliés par des miroirs et de fausses perspectives. Or, chez les artistes d’aujourd’hui, l’esthétique digitale, qui est un monde de fenêtres et de perspectives sans fin, est justement très baroque. Les artistes des années 90 n’auraient jamais osé faire ça. Le Palais de Tokyo est une architecture autoritaire des années 30, c’est tout le contraire du baroque. En plus, le choix de l’avoir laissé en béton brut va à l’encontre de mon esthétique habituelle, intime et protectrice. Alors, je me suis demandé comment créer un sentiment de familiarité dans cet immense espace : la seule possibilité était de prendre l’esthétique du palais, habitable bien qu’un peu grandiose.

Camille Henrot, image extraite de la vidéo “Saturday” (2017).© ADAGP Camille Henrot. Courtesy the artist ; König Galerie, Berlin ; Kamel Mennour, Paris/London and Metro Pictures, New York

Comment allez-vous intervenir?

L’entrée va être habillée par des tableaux d’Avery Singer, qui travaille la grisaille – un genre de tableaux architecturaux qui, au Vatican, sont totalement intégrés à l’architecture. Dans l’escalier, une rampe en verre de Samara Scott accompagnera le visiteur. On a ajouté un escalier dans l’Orbe New York [cet espace hybride et circulaire, baigné de lumière, du Palais de Tokyo], qui donne l’illusion d’une sorte de perspective de Borromini, avec un sol légèrement incliné. Dans Jeudi, le jour de Jupiter, dieu de l’abondance et de la pluie d’or, on y découvrira un chemin de pièces de monnaie. Mercredi aura un sol en gomme, comme marbré. L’inventaire est aussi l’un des formats du baroque : les signes du zodiaque, les quatre saisons...

 

 

“Toute grande œuvre ne peut être que collective.”

 

 

Enfin, pourquoi avoir invité d’autres artistes autour de vous ?

Ce sont, pour la plupart, des amis de longue date avec qui j’ai une connexion qui est moins formelle qu’intellectuelle. Par exemple, l’œuvre de David Horvitz, Ocean of Images, qui a été montrée au MoMA, est proche de Monday. Maria Loboda, Nancy Lupo, Samara Scott travaillent tous l’intime. À l’échelle d’une carte blanche au Palais de Tokyo, on a envie de s’entourer de personnes qu’on aime, qu’on admire et qu’on respecte. Et puis, toute grande œuvre ne peut être que collective.

 

 

Interview réalisée en 2017 à retrouver dans le premier numéro de Numéro art.

Camille Henrot, “Sad Dad” (2015). © ADAGP Camille Henrot. Courtesy the artist and Metro Pictures, New York