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Qui se cache derrière Poppy, princesse sombre adoubée par Marilyn Manson?

Musique

Née sur le Web en novembre 2014 à travers des apparitions fugaces dans des vidéos énigmatiques, Poppy a tout de suite suscité la fascination avant même de dévoiler son identité de chanteuse. Adoubée par Marilyn Manson, cette artiste hybride qui mélange sans complexe metal et pop a déjà signé quatre albums.

Robe en coton imprimé, ANNAKIKI. Gants, WING + WEFT GLOVES.

Novembre 2014 : sur YouTube, une vidéo intitulée Poppy Eats Cotton Candy suscite la curiosité des internautes. Devant un fond vert pastel, une jeune femme aux longs cheveux peroxydés se délecte d’une barbe à papa du même rose pâle que son tee-shirt à sequins. Après l’avoir terminée, elle regarde la caméra avec un air espiègle, tire la langue et éclate de rire, puis le noir envahit l’écran. En à peine une minute et demie, le public de la plateforme découvre, sans légende ni explications, une nouvelle mascotte étrange, qu’il retrouve quelques jours plus tard dans une deuxième vidéo intitulée Thursdays Are So Boring : y revoici la charmante blonde en train de se faire appliquer du vernis à ongles par deux personnes dissimulées dans des combinaisons intégrales, tandis que l’on reconnaît, en fond musical, un morceau de la star de la J-pop Kyary Pamyu Pamyu. Là non plus, ni paroles ni informations, le mystère reste entier. Il faudra finalement attendre presque deux mois pour que l’identité de la jeune femme soit révélée par une nouvelle vidéo. Dans celle-ci, regard caméra, elle répète inlassablement son nom pendant dix minutes non-stop : “I’m Poppy. I’m Poppy. I’m Poppy”.  Ce refrain absurde et entêtant, qui confine à l’inquiétant, rend cette vidéo instantanément virale... elle se répand sur le Web comme une traînée de poudre. Ce 7 janvier 2015, Poppy est née officiellement, et la Toile chante son avènement.

 

Visage de poupée, voix fluette, sourire figé... Poppy est ce que l’on peut appeler un “phénomène”, au sens étymologique du terme (rappelons qu’en grec, le terme signifie littéralement “ce qui apparaît”). D’abord car elle émerge essentiellement comme une apparition visuelle : virtuelle et volatile, son image se restreint aux écrans 13 ou 27 pouces des ordinateurs et à celle des smartphones, faisant d’elle une figure aussi désincarnée qu’insaisissable. Il suffit d’un simple clic et d’une URL (gratuite) pour invoquer ce personnage depuis le monde entier, et le retrouver, toujours devant les mêmes décors pastel, caressé par la même lumière douce. Un phénomène, aussi, car son entrée dans la célébrité, bien que tout à fait symptomatique de notre époque, est pour le moins originale. Débarrassée d’une quelconque matérialité ou d’intentions explicites, sa présence dans
le monde virtuel se justifie par elle-même, et n’a besoin de rien d’autre.

 

 

En bon produit de l’industrie musicale 2.0, Poppy appartient à cette génération d’artistes dont la musique n’est qu’une facette de l’identité globale.

 

 

Rapidement, la phénoménale Poppy fascine et une communauté d’adeptes se constitue. Comme face à un étrange objet d’étude, le public de ses vidéos l’observe tantôt engager la conversation avec une plante, tantôt se faire questionner par un robot nommé Charlotte Quinn. Ses réponses préparées, prononcées avec la même expression angélique et le même ton monocorde, interrogent : la jeune femme n’est-elle pas plus artificielle encore que le robot qui est placé face à elle ? Qui est vraiment l’humain qui active la marionnette ?... En vérité, derrière l’avatar de Poppy se cachent non pas une mais deux personnes. La première, celle que l’on voit, est une certaine Moriah Rose Pereira, née à Boston en 1995. La seconde est un réalisateur et musicien américain au nom étrange : Titanic Sinclair. Ensemble, ils imaginent ces vidéos décalées où la jeune Moriah endosse toujours le premier rôle. Le duo s’y amuse, non sans ironie, des tendances contemporaines comme celles que l’on trouve chez les blogueurs, les “youtubeurs” ou dans la publicité, mais aussi de la politique, de la culture, de la société et de la technologie – tout un environnement détourné par leurs mises en scène cryptiques à l’esthétique toujours très travaillée.

Blazer oversize en laine, BALENCIAGA. Chapeau vintage, DIOR.

En juillet 2015, le projet prend un tournant lorsque sous le nom de “That Poppy”, Moriah Rose Pereira sort un premier morceau intitulé Lowlife. Sur des arrangements reggae, elle y chante dans une mélodie très pop des paroles légères aux airs de déclaration d’amour : “Baby, you’re the highlight of my lowlife/ Take a shitty day and make it alright, yeah, alright.” Le premier EP, intitulé Bubblebath, ne se fait pas attendre. Inscrits dans la même veine pop acidulée un rien mièvre, ses quatre titres pourraient rythmer le générique d’un dessin animé pour enfants. Poppy fait alors ses premières apparitions sur scène, donne ses premières interviews et s’incarne, peu à peu, en chair et en os.

 

 

Pour qualifier l'hybridation de sa musique, l’artiste emploie volontiers l’expression “post-genre”.

 

 

Personnalité multimédia mais pas médiatique, l’artiste devient une nouvelle forme de pop star impénétrable parée d’une aura de mystère, une idole diffuse et mystique qui ira jusqu’à susciter une forme de culte chez ses fans, le “poppyism”. Tentant d’analyser les symboles de ses vidéos, certains la taxeront même d’être une Illuminati. Car en bon produit de l’industrie musicale 2.0, Poppy appartient à cette génération d’artistes dont la musique n’est qu’une facette de l’identité globale, complétée par l’édification d’une véritable persona (figure où chacun peut projeter son propre imaginaire) visuelle et virtuelle. Du premier volet étonnant de sa carrière, l’artiste n’a d’ailleurs ni honte ni regrets. Jamais elle ne s’est sentie “youtubeuse” à proprement parler, ni ne s’est présentée comme telle : ses mini films étranges avec Titanic Sinclair relèvent des arts performatifs, point. À ce jour, 450 vidéos au total sont toujours en ligne sur sa chaîne, dont certaines, inédites, étaient encore dévoilées en 2019, constituant une véritable base de données gratuite et accessible à quiconque s’interrogerait sur ses débuts. Quant au personnage incarné dans ce projet, l’artiste le considère comme une part d’elle-même : “Elle n’était pas tant un personnage externe à moi- même qu’une extension de ce que j’étais quand j’étais plus jeune. J’en suis actuellement une version évoluée”, explique-t-elle.

 

Aussi prolifique en musique qu’en vidéo, Poppy sort un total de quatre albums en seulement quatre ans. S’étendant de la pop à l’électro en passant par le rock et la dance, ceux-ci montrent tout l’éventail de son répertoire artistique et l’affranchissent progressivement de l’archétype facile de la “poupée pop”. Une singularité qui aimante de plus en plus l’attention du public, mais aussi celle du monde de la musique. Son troisième album Am I a Girl? contient d’ailleurs plusieurs collaborations prestigieuses, dont un titre avec le producteur Diplo et un autre avec la chanteuse canadienne Grimes, dont Poppy partage la passion pour la fabrication d’avatars. Pour qualifier cette hybridation de sa musique, l’artiste emploie volontiers l’expression “post-genre” : “Elle signifie que je ne m’identifie à aucun genre en particulier, parce que se limiter à un genre est ennuyeux. La musique que je fais est la musique que j’aime écouter, et celle-ci change.” Sorti six ans après sa toute première vidéo, son nouvel opus I Disagree en est d’ailleurs l’illustration même, opérant par exemple avec le titre Concrete une association aussi inattendue qu’efficace entre le metal, le rock baroque et la K-pop, dans laquelle transparaissent à la fois les influences de Queen, des Beach Boys et surtout de Marilyn Manson. Inspiration majeure pour Poppy, ce dernier la contactait d’ailleurs par message privé dès 2018 pour lui témoigner son respect. Depuis, les musiciens sont devenus bons amis : “Il me donne beaucoup de bons conseils. C’est l’une des dernières rock stars à être encore aussi influente de son vivant.

Manteau en laine, Louis Vuitton. Masque, LORY SUN.

Dans le sillon de ce prince ténébreux du metal alternatif, le dernier album de Poppy est en effet beaucoup plus sombre que les précédents, à commencer par sa pochette réalisée par l’artiste Jesse Draxler. Regard noir dirigé vers l’objectif, collier à piquants et inscriptions noires cerclant ses yeux et sa bouche, la jeune femme y apparaît frontale et menaçante. “Je pense que nous vivons dans un monde très sombre et l’industrie en tant que telle est assez sombre”, commente-t-elle. Exit l’image bubblegum pop, exit la figure de la femme- enfant, I Disagree signe l’émancipation de Poppy, concrétisée par un tournant artistique plus punk et assumé, ainsi que l’annonce, en décembre dernier, de sa séparation d’avec Titanic Sinclair. Quand on lui demande ce qu’elle désapprouve le plus au monde, l’artiste répond sans hésiter : “Les entreprises, l’autorité, les informations... Je suis en désaccord avec les personnes qui suivent aveuglement n’importe quoi sans se poser de questions, mais aussi avec celles qui ne sont pas capables de penser par elles-mêmes.” Les paroles de cet album, qu’elle considère comme “les plus vraies qu’[elle ait] jamais écrites”, ne font pas non plus dans la dentelle. Dans Bloodmoney, la chanteuse confie “savoir ce que ça fait d’avoir son âme aspirée hors de son corps” et “ce que ça fait d’être morte”, tandis que dans Concrete, elle demande à être enterrée six pieds sous terre et recouverte de béton. Derrière leurs références à la mort et à la destruction de l’ordre établi, ses textes expriment un désir brûlant de faire table rase pour tout recommencer à zéro.

 

 

“Je suis en désaccord avec les personnes qui suivent aveuglement n’importe quoi sans se poser de questions, mais aussi avec celles qui ne sont pas capables de penser par elles-mêmes.

 

 

Malgré ce feu qui l’anime, Poppy – désormais brune – porte sur elle une élégance aristocratique toujours embuée de sa puissance énigmatique, celle d’une femme que l’on ne saurait cerner. Dans quelques récentes vidéos, les internautes s’étonnent dans les commentaires de la découvrir “plus humaine que jamais” ou de la voir “sortir de son personnage”. Elle s’en amuse : “Je pense que tout le monde joue toujours un personnage. On a beau être transparent et sincère quand on est assis en silence et que les murs sont tombés, dès qu’il y a une caméra ou un micro, peu importe qui l’on est, on revêt un masque.” Masquée ou démasquée, Poppy avance comme la figure ambiguë et magnétique d’un nouveau monde où le réel et le virtuel fusionnent peu à peu pour ne faire plus qu’un. Une figure humaine, avant tout.

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