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Nicolas Godin : “J'ai hâte que l'IA remplace les chanteurs”

Musique

Cinq ans après “Contrepoint”, un album qui revisitait l'oeuvre du musicien Jean-Sébastien Bach, Nicolas Godin signe son grand retour avec un nouvel opus. “Concrete & Glass” marque un tournant dans la carrière du musicien, qui revient aux sonorités qui ont fait son succès. 

Nicolas Godin © Camille Vivier

New York, octobre 1997. L’hôtel Gramercy Park ne ressemble en rien au cliché luxueux qu’il est devenu aujourd’hui. Miteux, rock n’roll et bon marché… il est le repère quasiment trash des jeunes artistes en quête de gloire. À l'époque, Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel débarquent à la Grosse Pomme pour tourner le clip de Sexy Boy, l’un des premiers tubes de leur groupe, Air, qui participera à l'explosion de la French Touch. C’est au cours d’une des nombreuses soirées qui animent l’hôtel underground que Nicolas Godin croise la route de Xavier Veilhan. Il ne quittera plus jamais l'artiste français. 

 

1. La grande traversée 

 

Sorti le 24 janvier, le nouvel album de Nicolas Godin, Concrete & Glass, débute dans un tout autre décor : une demeure faite de verre et de béton. À l’aube des années 2010, le musicien retrouve Xavier Veilhan sur les routes sinueuses des collines de Beverly Hills. Leur destination ? La maison futuriste de l’architecte John Lautner, la Sheats Goldstein House, restée célèbre pour son apparition remarquable dans The Big Lebowski, des frères Coen. Son toit se fond avec la canopée, elle surplombe la vallée et s’avance dans le vide. Le duo arpente ainsi la Californie, de maisons en maisons, dans le cadre d’Architectones, une série d’expositions de Xavier Veilhan. Tandis que le plasticien installe ses œuvres dans chacune des bâtisses hors normes, Nicolas Godin s'attaque à la musique du projet. Tout est prétexte à créer des sonorités singulières, même la voix du GPS, que l’on peut entendre sur Turn Right, Turn Left, et qui indique justement l’itinéraire reliant la demeure de l’architecte Richard Neutra à celle de John Lautner. 

 

La notion d’espace existe en architecture comme en musique”

 

Cette aventure vaudra à Nicolas Godin son surnom “d’architecte du son”. Le sobriquet l’amuse, mais ne le surprend pas tellement. Il a suivi des études d’architectures, et son premier morceau, sorti en 1995, s’intitulait d'ailleurs Modular Mix, une référence à l'unité de mesure préconisée par les architectes : “La notion d’espace existe en architecture comme en musique, observe-t-il. Pour moi, les deux arts sont liés. D'ailleurs, je conçois ma musique dans l’espace. Par exemple, le parc de Versailles est un endroit emprunt d’architecture et de dessins. Même la végétation a été humanisée, taillée par l’homme, comme nous, les musiciens, nous taillons nos sons.”

 

Visualiser la musique avant même de l’inventer. Le processus créatif du musicien n’a pas changé depuis l’époque de Air. Nicolas Godin se laisse porter, il prend son temps et passe des journées entières dans les demeures les plus incroyables : “Xavier travaillait, il dessinait beaucoup, se souvient-il. Moi je suis plus contemplatif. Je peux attendre dans un coin ou me balader de pièces en pièces, regarder les paysages. Je peux rester des heures sans rien faire, je n’ai pas forcément besoin d’être occupé.”

Air - Modular Mix

2. Le dernier homme sur Terre 

 

Si l’oisiveté n’a jamais effrayé le producteur, Concrete & Glass n’est pas le fruit de la paresse. Tout comme un architecte ne peut construire sans plan précis, Nicolas Godin a dû composer avec les contraintes techniques de certains lieux. “J'ai joué dans l’église de Claude Parent, qui est un monument brutaliste de Nevers. L'acoustique y était particulière. L'église est tout en béton et la réverbération sonore est très importante. J’ai donc imaginé un morceau qui pouvait être composé dans ces conditions acoustiques.” Le dénuement du béton évoque un aspect apocalyptique au musicien : “Je me suis imaginé comme le dernier homme sur Terre après la guerre nucléaire. Comme si je sortais et voyais le monde emprunt de désolation et de destruction.” Un sentiment que l’on retrouve dans le clip de The Border, dont les statues humanoïdes évoquent l’aube d’un nouveau monde. 

 

Avec l’intelligence artificielle, on n’aura plus besoin de chanteurs. J’ai tellement hâte que ça arrive !”

 

Comme Björk ou Jean-Michel Jarre avant lui, Nicolas Godin s'intéresse de plus en plus à l’intelligence artificielle. D'abord le nouveau monde, la musique de demain ensuite. Les voix artificielles ont toujours caractérisé son travail : “Avec l’intelligence artificielle, on n’aura plus besoin de chanteurs. J’ai tellement hâte que ça arrive ! Je voudrais vraiment créer des mots, des mélodies, choisir les voix et faire intervenir de fausses chanteuses. Comme ça je n’aurais plus à interagir.”

Nicolas Godin - The Border (Official Music Video)

3. Dans l’Air du temps

 

Nicolas Godin, misanthrope 3.0 ? Rien n’est moins sûr. Pour ce nouvel album, l’ex-membre de Air s’est associé à un producteur issu d’un autre duo célèbre de l’électro française. Pierre Rousseau, ex-membre de Paradis, a été appelé pour “sauver le disque”. “Mes morceaux ont été pensés pour des expositions. Ils n’avaient aucun intérêt hors-les-murs. J'étais bloqué. Mon manager, Marc Tessier Du Cros m’a alors présenté Pierre [Rousseau]. Grâce à lui, j’ai repris du plaisir à faire des disques” avoue le musicien. Pour l'anecdocte, c'est le même Pierre Rousseau qui réintroduit le vocodeur dans les productions de Nicolas Godin : “Il m'a dit que c’était mon héritage et qu’il fallait que je l’assume. Je me suis aperçu à quel point c’était naturel pour moi.”

 

Entre vocodeur, productions minimalistes et mélodies planantes, Concrete & Glass marque donc le retour de Nicolas Godin vers les sonorités qui ont fait son succès. Une réussite qui vient mettre entre parenthèse l’album Contrepoint, sorti en 2015, à l'époque où il était “bizarre et un peu fou” et revisitait l’oeuvre de Jean-Sébastien Bach. 

 

Concrete & Glass [Because], sorti le 24 janvier. 

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