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Interview: Ezra Furman, la chanteuse punk derrière Sex Education

Musique

À 33 ans, Ezra Furman compte neuf albums à son actif, depuis ses débuts en 2007 avec le groupe The Harpoons. Punk d’un nouveau genre, la chanteuse et compositrice originaire de Chicago évoque pour Numéro sa collaboration avec les producteurs de la série “Sex Education”, son dernier album “Twelve Nudes” (2019), son identité queer et son engagement dans la cause environnementale. 

© Jessica Lehrman

Numéro : Cette année, vous avez signé la bande originale de la deuxième saison de la série Sex Education, sur Netflix. Était-ce un projet rafraîchissant pour vous ? 

Ezra Furman : Ce genre de projet, c’est la grande tendance. Je peux travailler et être payé pour cela sans trop avoir à voyager. Par ailleurs, je peux tout enregistrer moi-même, et j’adore cette étape ! La série est rafraîchissante en elle-même. On ne voit pas souvent de séries dans lesquelles la sexualité est traitée de façon saine, ouverte et honnête. On ne voit pas ce genre de modèle pour les jeunes, ni à la télévision ni dans les films. 

 

Quel a été le processus de composition de cette bande originale ? 

La partie la plus difficile a été de créer une musique pour un projet qui n’est pas le mien. Je suis un punk, vous savez. Je suis plongé dans la musique punk et même lorsque je ne suis pas en train de faire de la musique punk, je garde toujours cette philosophie punk. D’instinct, je ne fais pas tellement confiance à la télévision. Le but avec la série n’était pas de satisfaire mon désir, mais plutôt de réaliser une belle bande originale en collaboration avec les producteurs. Artistiquement parlant, c’était risqué mais je pense avoir fait quelque chose qui me représente avec sincérité. 

 

Dans votre musique, vous semblez laisser beaucoup de place à l’interprétation. Quel est votre routine habituelle de composition ?

Je commence par tout écrire de moi-même. Je tiens tellement à l’écriture des chansons que je ne veux pas perdre de temps en studio et à attendre que tout le monde soit disponible. J’écris les titres à la guitare seul, puis on les écoute tous ensemble avec mon groupe, on en sélectionne quelques-unes et voyons comment les faire sonner. Cette partie est très collaborative, mais c’est également délicat comme décision car vous ne pouvez jamais savoir quel titre donnera quelque chose de cool. Voilà le processus : comment les titres vont rendre, lesquels choisir, les balancer, boom boom ! [Rires.]

Ezra Furman - “Every Feeling”, extrait de “Sex Education OST” (2020).

Votre dernier album Twelve Nudes (2019) est une plongée dans un univers punk-rock. Quelle évolution avez-vous opéré depuis l’album précédent, Transangelic Exodus (2018) ? 

Pour Transangelic Exodus, j’ai beaucoup été influencé par des artistes qui n’avaient rien de rock’n’roll, tels qui Portishead, Kendrick Lamar ou Kanye West. Lorsque nous avons fini de réaliser Transangelic Exodus, j’ai commencé à constamment écouter de la musique punk. C’était tout ce que j’avais envie d’entendre ! J’ai aussi commencé à ressentir de plus en plus urgemment ma colère et mes peurs vis-à-vis de la vie publique. 

 

Twelve Nudes naît alors de l’urgence…

La musique que je fais réfléchit l’endroit où je me situe en tant qu’humain dans ce monde. Il me semblait plus authentique de produire quelque chose rapidement. Transangelic Exodus m’a pris du temps car je ne ressentais pas la même urgence qu’avec Twelve Nudes. À un moment donné, j’avais ce désir d’urgence et de pessimisme. Enfin, de pessimisme à proprement parler, mais j’ai dû admettre que rien n’allait et que certains d’entre nous n’iraient pas bien, que certains d’entre nous n’allaient déjà pas bien du tout. Je n’étais pas encore assez extrême dans ma démarche, et je voulais faire une musique extrême pour une période extrême. 

 

Quelles sont vos principales inspirations pour cet album punk ?

J’aime les vieux titres de Green Day. C’est le premier genre musical que j’ai réellement apprécié. À vrai dire, l’album Insomniac (1995) de Green Day a été un modèle signifiant pour notre album punk. C’est juste impitoyablement négatif, et j’aime ça ! The Mystics ont aussi représenté beaucoup de choses pour moi ces dernières années, ils transmettent énormément de violence mais ont réussi à me charmer, contre toute attente. 

 

 

J’insiste sur mon droit de dire que ce pays a laissé tomber sa population pendant des siècles et que je souhaite faire mieux.

 

 

Quelle est la signification du titre de votre album Twelve Nudes ? 

Il y a deux niveaux de lecture. Je voulais que mon album soit émotionnellement nu, sans les ornementations, les vêtements et les bijoux de Transangelic Exodus. Je voulais me mettre à nu. J’ai pensé à la peinture, et en particulier aux portraitistes dont les toiles peuvent être très sentimentales, parfois gênantes ou presque rudes et torturées. Je parle également d’une souffrance mise à nu. Je me suis inspirée de la poétesse Anne Carson et de son long poème The Glass Essay (1994), à propos d’une vision qu’elle nomme “nudes”. Tout parle du corps humain, de la douleur, et elle s’intéresse aussi aux questions sociales – encore une fois les riches tuant les pauvres… C’est ce que représente l’album pour moi, être à nu et être honnête vis-à-vis de la douleur. 

 

À propos de la souffrance et des questions sociales, vous écrivez dans le titre In America : “Je t’écrirai un hymne national”… 

C’est intéressant, vous liez cette question à la partie sur l’hymne national. Cette chanson résume ma posture en tant qu’Américain. Je ne sais pas si ce titre est écrit avec attention ou non, mais il est porte de réelles émotions. Il est très enthousiaste, car je porte un certain amour pour un pays qui m’a paradoxalement beaucoup déçu. J’insiste sur mon droit de dire que ce pays a laissé tomber sa population pendant des siècles et que je souhaite faire mieux. La partie sur l’hymne national me permet de prendre le pouvoir autant que je peux, comme si je tenais le pays en otage et que j’avais la main sur ses richesses. C’est un aspect du tempérament à l’américaine je dirais ! Il y a tellement de gens à la recherche d’argent et de pouvoir, mais selon moi, il y a aussi des moyens de partager cela si seulement c’était la priorité des puissants. 

 

Vous avez aussi ce titre appelé Evening Prayer aka Justice dans votre album… 

Il y a cette constante urgence et demande de justice, particulièrement avec la chanson Evening Prayer. L’album en est la conséquence directe. Certains titres semblent dire “les choses vont mal et il n’y a rien à faire pour cela”, et c’est un sentiment que je voulais complètement faire transparaître sur l’album. Cependant, il y en a un autre qui est de dire qu’il y a toujours quelque chose qui peut être fait, donc il faut que nous nous calmions. 

Ezra Furman - “Evening Prayers aka Justice”, extrait de l'album “Twelve Nudes” (2019).

Vous vous attaquez de façon véhémente à plusieurs questions politiques dans Twelve Nudes… 

J’appuie fortement sur les problèmes environnementaux et sur le fait que les gens pauvres meurent tandis que les riches s’en sortent impunément. Je ne parle pas de politique ; plutôt de la vie et du bien-être humain. Faire de la politique n’est souvent qu’un moyen de proposer une solution à ces problèmes. Je regardais la façon dont les gens sont tués et drastiquement desservis par notre société, et j’ai tissé tout cela dans cette esthétique d’urgence. 

 

Vous positionnez donc votre album à plus grande échelle…

Exactement ! Le changement climatique est ce qui m’inquiète le plus. Je vois cette situation virer au désastre car nous ne nous attaquons pas au problème. D’ailleurs, cela me fait penser à beaucoup d’événements de ma propre vie. Par exemple, le fait que souvent je n’admettais pas que je souffrais, donc je ne faisais rien pour arranger ma situation. J’essaie de dire haut et fort ce qui fait mal et que quelque chose ne va pas. 

 

 

Vous savez, l’homme est un réservoir sans fin : c'est ce qui nourrit ma musique!

 

 

Vous essayez de porter ces questions haut et fort avec une musique plus agressive dans votre dernier album. Est-ce que ces peurs nourrissent votre musique ?

La musique reflète ce qui se passe dans mon cœur et dans mon âme, c’est ce vers quoi se tourne mon esprit et ce à quoi je consacre tout mon temps. Je ne sais pas si mes peurs nourrissent ma musique, je pense qu’il y aura toujours quelque chose dans ma tête et dans mon cœur qui me pousseront à en faire. J’aimerais ne pas avoir à penser à une musique paniquée, et que nous vivions dans des temps plus calmes, un peu plus sous contrôle et où les gens ne seraient pas en danger. Je pourrais alors faire de la musique imaginaire à propos de lapins ou autre et écrire une belle chanson d’amour de temps à autre… Je fais déjà ça en fait ! [Rires.]

 

Il y a quelques minutes, vous parliez du fait que vous pensiez comme un portraitiste. Comment avez-vous fait évoluer votre esthétique au cours de votre carrière, d’un simple look rock à un style punk lèvres rouges et collier de perles ?

À propos de mon apparence, la ligne est assez trouble entre ma vie publique et ma vie personnelle. Je pense que j’ai tout improvisé au fur et à mesure. À un certain moment, je me suis dit que plus tard, si je regardais ce que j’ai fait au long de ma carrière, j’aimerais voir que j’ai fait et dit ce qui m’importait le plus. J’ai réalisé que plus je parlais de ce qui me tenais à cœur, plus je créais une certaine dynamique avec mon public – nous parlons de ce qui est important pour nous en créant un espace pour cela où nous pouvons être honnêtes.

 

Un espace ouvert dans lequel votre public est libre de s’identifier ou non à ce qu’il souhaite? 

Exactement ! Vous savez, beaucoup de personnes queer qui n’ont pas fait leur coming out assistent à mes concerts. Les gens de manière générale veulent être plus conscient de la société dans laquelle ils vivent. Certains pensent que comme le monde est injuste, ils doivent se faire des coups bas entre eux. Ils ne savent pas ce qu’ils veulent et ne savent pas comment apprendre les uns des autres. Alors je veux que mon groupe, nos concerts, nos conversations, encouragent cet élan – soyons qui nous voulons être, même si c’est juste pour une nuit. Chaque être humain a une valeur infinie et est irremplaçable. C’est de cette façon que nous devrions traiter les gens. 

Ezra Furman - “I Want to Be Your Girlfriend”, extrait de l'album “Twelve Nudes” (2019).

Votre évolution a été progressive, depuis vos débuts en 2007 jusqu’à aujourd’hui, treize ans plus tard… 

Une chose qui a changé est que je suis beaucoup plus ouvert à propos de mon genre, de mes préférences sexuelles et de mon identité religieuse – des choses dont j’avais honte à l’époque. Je me sens plus ouvert sur ces sujets avec mon entourage dans ma vie privée. Cela a vraiment changé ma vie – je vis une vie plus agréable maintenant ! 

 

Est-ce quelque chose de récent pour vous d’inclure la religion dans votre vie et d’en parler librement ? 

Pas vraiment. La religion a toujours été présente dans ma vie. J’ai été de plus en plus amené à en parler récemment, mais je m’attarde plus sur d’autres aspects de ma vie personnelle. En partie parce que les gens me posent moins de question sur cela. Comment pouvez-vous parler de l’infini dans une si courte conversation ? [Rires.]

 

 

Je ne pense pas que je pourrais collaborer avec Bob Dylan par exemple… Il est l’artiste qui a changé ma vie plus que quiconque, mais cela ne veut pas dire que nous ferions un bel enregistrement ensemble.

 

 

Une idée pour votre prochaine étape ? Avez-vous envie d’explorer un peu plus votre élan punk ? 

Oh, j’adore la façon dont vous avez posé cette question ! Eh bien, j’apprends. J’ai toujours écrit de la musique et des textes. Je ne suis pas le genre de personne qui a des périodes d’écriture, j’écris tout le temps. L’humoriste Dave Chappelle dit que dès que vous avez une idée, espérez que ce soit elle aux commandes et que vous soyez sur le siège passager de la voiture. Vous ne savez pas où elle va, car l’idée conduit. Un matin vous entendez l’idée klaxonnant à l’extérieur de votre maison, et un autre matin, vous vous retrouvez dans le coffre, perdu en chemin. C’est la meilleure partie ! [Rires.] Je ne veux pas décider en avance et suis incapable de prédire mieux que vous-même où j’en serai dans quelques temps. 

 

Peut-être avez-vous des envies de collaborations avec certains artistes ? 

Les collaborations... Vous ne savez jamais si cela va fonctionner ! J’en ai imaginé quelques-unes, avec Patti Smith par exemple. Je pense que nous pourrions nous comprendre. J’ai toujours voulu collaborer avec M. Ward ! M. Ward m’inspire beaucoup en tant que compositeur, j’aimerais beaucoup collaborer avec lui ! J’ai juste envie de rencontrer des gens et voir si cela fonctionne – il faut que l’alchimie soit là ! Je ne pense pas que je pourrais collaborer avec Bob Dylan par exemple… Il est l’artiste qui a changé ma vie plus que quiconque, mais cela ne veut pas dire que nous ferions un bel enregistrement ensemble. De toute façon ce n’est pas comme s’il voulait collaborer avec moi… Il ne sait probablement pas qui je suis ! C’est assez drôle de le voir sous cet angle ! [Rires.]

 

Sex Education OST (2020) est disponible en téléchargement sur toutes les plateformes de streaming. 

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