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Desire Marea, l’artiste queer qui secoue l’Afrique du Sud

Musique

Membre du duo queer de rap/house Faka, l’artiste sud-africain Desire Marea offre un premier album solo dans lequel il explore les genres musicaux. Une introspection culturelle envoûtante. 

Dans son premier titre You think I’m horny, Desire Marea, cheveux longs, rouge à lèvres à paillettes et talons aiguilles, rentre d’une soirée de beuverie solitaire. Son corps fin et gracieux se déhanche en une danse de ballet noctambule tandis que ses ongles caressent les murs qui l’entourent. Sa voix légère s’élève presque comme une surprise, après avoir longuement résonnée dans les graves pour son groupe de rap Faka, qui déjà créait la surprise en affirmant une identité queer postapartheid aux influences house prononcées. Le morceau lancinant célèbre un amour doux, préférant la simple compagnie de l’autre aux ébats charnels, en un mélange de voix rêveuses et de notes de synthé lascives. 

 

Pour son premier album solo Desire, l’artiste s’écarte des caractéristiques du kwaito —genre musical de Johannesburg qui mélange house, rap et sonorités africaines­— pour laisser libre cours à un imaginaire expérimental incroyablement riche et iconoclaste. Fouillant les vastes possibilités de combinaison des sons et des identités culturelles, les morceaux polymorphes de l’artiste empruntent tant à la pop, à la house et au jazz, qu’à une techno lente et expérimentale. L’univers musical de Desire Marea, héritier du gqom (genre de kwaito plus minimaliste des années 2010) est finalement proche de l’ineffable tant il dévie de toutes les cases et repousse les frontières des genres.

“Zibuyile Izimakade” – Desire Marea

Portant les stigmates de la longue histoire ségrégationniste de l’Afrique du Sud, l’artiste chante aussi bien en anglais qu’en zoulou, mêlant musiques noires traditionnelles aux notes caverneuses d’un vaste champ musical syncopé. Sa musique déviante, à l’image de son identité de genre réfutant l’hétérocentrisme dominant est particulièrement sensible à la métamorphose des sons. Entretenant une relation intime avec le sacré, l’album fait l’effet d’une introspection spirituelle privilégiant une expérience sensorielle. Le mélange de bruits et sonorités froides du titre The Void comme le grincement amplifié d’une porte et le hululement d’une chouette vient directement toucher l’âme. Avec Studies in Black Trauma, une rafale de tirs surmontée d’une voix rauque survoltée, l’artiste plonge dans l’histoire des Noirs avec violence, sans détour.

Aux côtés d’artistes sud-africains revendicateurs, – Fela Gucci, le rappeur Gyre, la photographe Kristin-Lee Moolman –, Desire Marea, aussi connu sous le nom de Buyani Duma, innove dans un pays encore marqué par l’apartheid et les représentations traditionnalistes de la masculinité. Photographié par l’artiste queer Zanele Muholi pour sa pochette d’album, le musicien s’affirme comme un être exceptionnel, un alien aux petites cornes qui vient explorer les infinies possibilités de la création musicale. Son album se vit pleinement, c’est une expérience méritant toute l’attention de celui qui l’écoute, un voyage initiatique dont on ressort profondément changé.

“Tavern Kween” – Desire Marea

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