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Daft Punk, c'est fini : 7 moments cultes qui ont forgé la légende

Musique

Le plus grand groupe français de musique électronique annonçait sa fin le 22 février dans une vidéo onirique et cryptique publiée sur Youtube sobrement intitulée Epilogue. L'occasion de revenir sur les moments phares de leurs 28 années de carrière qui ont participé au mythe Daft Punk.

“Epilogue” – Daft Punk

1986 : La rencontre décisive

 

Thomas Bangalter, né en 1975 et Guy-Manuel de Homem-Christo, né en 1974, se rencontrent dans la cour de récré du lycée Carnot, à Paris, en classe de quatrième, le 6 juin 1986. Passionnés de cinéma (du film Phantom of Paradise en particulier) et de musique, les deux ados timides un peu nerds sur les bords écoutent Supertramp, Bowie, Kiss, Gainsbourg ou encore Hendrix. Loin du son house qui va faire leur succès, Thomas, qui joue du piano et Guy-Manuel, de la guitare, rêvent alors de rock. Bientôt ce sera l'indie-pop, le grunge et le shoegaze qui les attirera. En 1992, le duo monte un groupe baptisé Darlin' en référence aux Beach Boys. A leurs côtés, on trouve un certain Laurent Brancowitz (surnommé Branco et futur Phoenix, autre groupe phare de la french touch), recruté par l'intermédiaire d'une petite annonce déposée dans le magasin de disques parisien Dancetaria, là où Guy-Manuel et Thomas se sont procuré les albums de Nirvana et Spacemen 3. Dans les premiers morceaux quelque peu brouillon de Darlin', on sent déjà poindre un sens inné de la mélodie.

 

1993 : La nouvelle vague

 

Le 45 tours de Darlin' n'est pas un carton mais il aura une importance cruciale. En 1993, une critique du magazine musical britannique Melody Maker parle de leur son comme de “daft punky trash” soit du  “punk idiot”. Dans un geste teinté autodérision, Thomas et Guy-Manuel fondent un nouveau duo sous le nom de Daft Punk. En 1994 sort le puissant maxi The New Wave sur le label écossais Soma. Il s'en écoule seulement deux mille exemplaires mais déjà le single fait l'effet d'une bombe : joué en rave, il ne laisse personne indifférent. Mais c'est l'année suivante, en 1995, que le groupe connaît son premier vrai succès avec les phénoménaux Da funk et Rollin' & Scratchin’, deux bombes dancefloor qui vont taper dans l’œil du public et du label Virgin, qui les signera. L'underground qui les abritait jusque ici les taxe de vendre leur âme au diable. Peu importe les mauvaises langues, Daft Punk ne fait rien comme les autres.

Daft Punk – “Da Funk”

1997 : L'heure des devoirs à la maison

 

Daft Punk sort en 1997 son premier album, Homework, qui va imposer leu son, mélangeant house et techno à l'international. Enregistré dans un esprit “DIY” avec son lot de bricolages et d'essais, son titre fait référence aux devoirs scolaires et au “fait maison”. L'album a en effet été conçu par les Daft, dans leur studio, de façon assez artisanale. Cela confère un cachet très humain à un groupe qui a décidé d'avancer masqué, en dissimulant son visage pour mieux s'effacer devant la musique et mettre de côté l’ego. Quelques mois après sa sortie, l'album s'est écoulé à 2,5 millions d’exemplaires dans le monde et devient l’emblème de la french touch. Le groupe en profite pour confirmer son attachement au visuel avec le clip d' Around the World signé Michel Gondry aux airs de court-métrage. Et ses ambitions. Il leur arrive qu'un concert puisse durer cinq heures.

 

 

2001 : La découverte d'un autre continent

 

Daft Punk prend le contre-pied d'Homework avec son deuxième album, Discovery, qui sort en 2001. Ce dernier lorgne vers la pop hédoniste et le disco mainstream mais aussi le R'n'B romantique. Le disque fait polémique, s'attirant les foudres des puristes techno mais étant toujours cité en influence en 2021 pour son art de la composition. Morceaux chantés, samples et éclectisme, l'album va faire l'objet en 2003 d'un film d'animation, Interstella 5555: The Story of the Secret Star System réalisé par Kazuhisa Takenouchi et illustré par Leiji Matsumoto, le dessinateur culte d'Albator. L’œuvre conte l'histoire d'un groupe de musiciens extraterrestres kidnappés qui deviennent des stars sur Terre avant de tenter d'être libres. Faut-il y voir une critique du succès qui rend prisonnier et déshumanise ? Daft Punk change en tout cas les règles du jeu pop. Et si la musique ne suffisait pas. Et si elle gagnait à se développer en univers global, laissant une large place au visuel et aux concepts ? L'idée fera du chemin chez de nombreux artistes issus de toute constellation musicale, de Justice à Kanye West en passant par Björk et The Weeknd.

“One More Time” – Daft Punk

2005 : Des humains après tout ?

 

Le troisième album de Daft Punk, Human After All, sort en 2005 et ne fait pas l'unanimité en raison de sa simplicité et de son agressivité. Dans une réflexion philosophique puissante, le duo veut montrer qu'il n'a rien de robotique ni de divin, malgré les machines qu'il emploie et le statut intouchable qu'il a acquis. Dans son côté volontairement froid et répétitif, Human After All questionne la société de consommation et le progrès technologique pour son manque d’ humanité. Les titres des morceaux en eux-mêmes ont des airs de pamphlets à l'image de The Prime Time of Your Life, Television Rules the Nation ou encore Technologic. C'est leur disque le plus punk, le plus radical où une verve rock façon Black Sabbath rencontre l'énergie de la techno primitive de Kraftwerk.

 

 

2013 : l'album fédérateur

 

Le groupe qui a changé de maison de disque, signant avec Columbia Records, réussit avec le teasing qui va précéder Random Access Memories (qui sortira en 2013) un tour de force promotionnel qui pourrait être enseigné dans les écoles de marketing. Dévoilement d'un visuel, d'un extrait sonore, d'une pub durant l'émission US SNL, Daft Punk aura su faire grimper l'excitation. Sans parler du trailer de l'irrésistible single Get Lucky apparu lors du festival Coachella et déclenchant l'hystérie. Random Access Memories s'avère à la hauteur des attentes. Pharaonique, il convie les idoles du passé (Nile Rodgers, Giorgio Moroder, Paul Williams) et les stars du présent (Pharrell Williams, Julian Casablancas) pour des chansons aux airs de classiques instantanés qui réconcilient danse et mélancolie. RAM est un disque qui convoque la mémoire collective (comme une ligne de basse funk vintage) à travers le meilleur des trouvailles sonores du moment. Une jolie façon de faire du neuf avec du vieux tout en rendant hommage aux ados fans de pop et de rock que le groupe a été.

Daft Punk ft. Julian Casablancas – “Instant Crush”

2021 : le dernier mot ?

 

Ces derniers mois de pandémie ne nous auront désormais rien épargné. Sans que personne ne l'ait vu venir, les Daft ont publié lundi 22 février sur YouTube une vidéo, Epilogue, annonçant la fin de leur projet. Il s'agit de huit minutes constituées d'extraits d’Electroma, leur film métaphysique paru en 2006. Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo tirent leur révérence en tant que “punk idiots” dans une image de désert qui laisse une large place à l'horizon. Mais s'agit-il vraiment de leur dernier mot ? Dans l'un de leurs films préférés, Phantom Of Paradise de Brian De Palma, la sublime héroïne est une chanteuse qui s'appelle Phoenix. Ce nom irait aussi comme un gant au duo phare de la french touch, qui a toujours sur se réinventer et pourrait bien renaître de ses cendres, encore plus flamboyant que jamais.