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24 Février

Arca anticipe-t-elle la musique de demain ?

 

À l’heure où les innovations technologiques effraient le monde, la productrice vénézuélienne Arca anticipe la musique de demain avec “@@@@@”, symphonie électronique infernale et anxiogène. En 62 minutes, la collaboratrice de Björk et de Kanye West repense la musique concrète et dévoile un projet semblable à une diffusion pirate au message aussi dense qu’hermétique.

Par Alexis Thibault

1. “@@@@@”, une symphonie avant-gardiste ?

 

Qu’on se le dise, il faudra se faire violence pour atteindre la 62e et dernière minute du nouveau titre d’Arca. Intitulée “@@@@@”, sa symphonie provocante et anachronique interroge à la fois la forme d’une pièce musicale et la fonction d’une œuvre électronique. Ici, la sensation – du malaise à l’extase – annihile la narration. Ou peut-être est-ce l’inverse… Des souffles, des rires, des craquements, des kicks saturés, des respirations, des sanglots, des orgasmes, des larsens, des grondements et des lamentations… Arca sculpte les bruits, altère les textures, assemble les sons et les silences. Et de ce chaos sonore surgit une question: une œuvre musicale a-t-elle vocation à procurer du plaisir ?

 

 

Écho lointain à la mixtape “&&&&&” (2013) et premier morceau depuis l’incroyable opus Arca (2017), ce mystérieux “single long” pourrait être la bande originale du monde de demain. D’ailleurs la productrice vénézuélienne définit son œuvre comme suit: “une transmission diffusée dans ce monde à partir d'un univers fictif spéculatif dans lequel le format fondamentalement analogique de la radio pirate FM demeure l'un des rares moyens d'échapper à la surveillance autoritaire mise en marche par une conscience prise en otage et en gestation par une post-singularité.” Dans cet univers fictif, les corps sont devenus des hôtes qui hébergent une “diva expérimentale” issue de l’imagination de l’artiste. Comme sa musique, ces corps n’ont pas de genre. Ils sont n’importe qui, n’importe quoi, n’importe quand.

“@@@@@” d’Arca, réalisé par Frederik Heyman.

2. Redéfinir la musique concrète.

 

Sorte de message chiffré adressé à un groupuscule anonyme, “@@@@@” transpose le concept de paralangage en sons. En d’autres termes, il utilise tous les moyens de communication qui peuvent naturellement renforcer la parole humaine. Arca tient un discours électronique bavard mais jamais prolixe. Construit comme un cadavre exquis, ce concerto démoniaque fait dialoguer la machine et l’individu, la voix humaine et les hurlements électroniques, comme si la créature androïde était la Némésis irrémédiable de l’Homme. Chef d’orchestre plus proche du cyborg que du paisible Arcadien, Arca fétichise le désordre programmé et manie les clusters comme personne, ces grappes de notes voisines qui créent, souvent, une ambiance cauchemardesque... Parfois, des violons timides cisèlent cet enfer électronique opaque. Parfois la voix falsetto de la Vénézuelienne absorbe le tumulte avant de se muer en râle déchirant. Alors qu’on ne s’y attendait pas, torturé par les rafales de son, on s’étonne à éprouver, confusément, du plaisir.

 

 

Une œuvre sonore expérimentale est-elle une œuvre musicale ? La polyphonie éclatée d’“@@@@@” superpose des notes, construit des accords et les enchaîne avec cohérence. Mais (trop) rarement. Pendant 62 minutes, Arca s'emploie à désarçonner l’oreille de l’auditeur, à la désaccoutumer de tout ce qui lui est familier jusqu’à faire exploser ses préjugés musicaux. On se prend à apprécier ce que l’on vomissait, ou en tout cas, à ne plus rien attendre. La mélodie au sens de “suite musicale reconnaissable et agréable” disparaît. Cette musique combinatoire, hybride et fabriquée, est déterminée par le seul fait… d’entendre. Finalement Arca repense la musique concrète de Pierre Henry et de Pierre Schaeffer, cette expérimentation acoustique qui préfigurait dans les années 60, sans le savoir, l’électro contemporaine.

“Rêverie” d’Arca.

3. La musique de demain ?

 

 

Alejandro Ghersi, de son vrai nom, débarque en 2012 avec la mixtape Baron Libre. Suivront, entre autres, l’album Xen (2014), Mutant, un an plus tard, puis le fameux Arca, en 2017. À 31 ans, Arca est à l’aise dans tous les registres et apporte de la brutalité aux créations cristallines de Björk, collabore avec Kelela, Frank Ocean et FKA twigs, et compose pour Kanye West qui refuse de s’entourer de rappeurs. Sa force ? Injecter des éléments de la musique savante dans les productions contemporaines, mêlant les codes de l’opéra aux productions électroniques ravageuses d’une SOPHIE, les orchestres philharmoniques à la drone minimaliste d’un Oneohtrix Point Never. En filigrane : une exploration des pulsions, une hypersexualisation jamais prosaïque et un aléa souverain qui régit la plupart de ses compositions. 

 

 

Avec “@@@@@”, Arca va encore plus loin et façonne ce qui sera peut-être la musique dans 200 ans. Une œuvre abstraite, occulte, noire et souvent inintelligible dans laquelle le concept dévore la forme. Sur la jaquette créée spécialement pour le morceau, un mannequin inanimé gît sur le capot d’une voiture éventrée. Sa poitrine compte six seins, chacun est relié à l’automobile par un câble, comme si la poupée abreuvait la tôle. Ou peut-être est-ce l’inverse… Semblable aux premières minutes du titre d’Arca, le visage inexpressif de l’androïde n’évoque rien. On ne sait pas d’où il vient ni qui il est. Est-ce un pantin ou un robot éteint. Un garçon ou une fille. Qu’importe, les robots n’ont pas de genre.

 

“@@@@@” d’Arca, disponible.

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