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Baroque et orientalisme : pourquoi la mode masculine bascule-t-elle vers l’opulence ?

Mode

Si la mode de la décennie 2010 a connu l'avènement du maximalisme après le succès indéniable du minimalisme en Occident, celui-ci semble prendre chez plusieurs jeunes créateurs des formes nouvelles. À travers des créations aux portes de l'extravagance, ces nouveaux talents de la mode masculine mêlent sacré et profane, tradition et modernité pour composer des silhouettes baroques imprégnées de leur propre culture. Décryptage de ces nouvelles formes d'opulence. 

Fashion Week de Milan, fin juin 2015. Seulement quelques mois après son arrivée à la direction artistique de Gucci, Alessandro Michele présente sa première collection de prêt-à-porter mascilin pour la maison italienne. Déjà, le style du créateur s’inscrit en lettres d’or : sur les vestes, robes et pantalons se dessinent de multiples fleurs de toutes formes, papillons et autres oiseaux colorés qui, les uns à la suite des autres, plantent le décor lyrique d’un jardin édénique. Ici, une couronne de rose ou un tandem de perroquets brodés ornent une chemise en dentelle, là, un perfecto clouté bleu ciel accueille d'autres fleurs butinées par des abeilles. Si les broderies et les coupes dessinent des lignes ondoyantes qui donnent aux silhouettes une vibration visuelle, elles se complètent par des matières brillantes dont l’éclat illumine la collection, par les mouvements élégants des volants et lavallières qui agrémentent les silhouettes mais également par la présence remarquée d'œillets sur les cols des chemises. Quant aux couleurs, elles sont nombreuses et percutantes : du rouge vif au vert menthe, en passant par le jaune poussin, le doré et le orange, Alessandro Michele n’a pas peur d’assortir les tonalités fortes afin de créer des contrastes audacieux. À l’heure d’une mode occidentale encore dominée par un minimalisme à bout de souffle, ses créations semblent annoncer une nouvelle ère, celle d’une esthétique “maximaliste” qui trouve son salut dans l’opulence. Rapidement, celle-ci sera nourrie par de jeunes créateurs qui, en revisitant aussi bien le baroque que l’orientalisme, sauront dans la mode masculine redonner aux savoir-faire, à la tradition et la créativité vestimentaires toutes leurs lettres de noblesse.

 

 

Sortir d’une mode minimaliste

 

 

Si elle fut longtemps appréciée pour son élégance, sa sobriété et son caractère intemporel, la mode minimaliste rencontre en effet ses limites dès le milieu des années 2010. Au moment où les géants de la grande distribution Zara et H&M ne cessent de s'améliorer dans l’imitation des pièces de luxe, et où le succès des friperies incite à réapprécier la qualité des coupes et des matières des vêtements d’antan, le désir d’exception se fait davantage ressentir. “Je pense qu’aujourd’hui, les gens veulent faire du bruit. Nous voulons être remarqués, et nous voulons aussi investir dans des pièces qui racontent une histoire et peuvent être complètement distinguées du marché de la fast fashion”, explique Alejandro Palomo, fondateur et directeur artistique du jeune label espagnol Palomo Spain. En ligne de mire de ces changements, le vestiaire masculin, qui fut pendant des décennies particulièrement privé d’ornements, de coupes audacieuses et de motifs voyants au profit d’une perpétuation de silhouettes plus classiques. Comme pour concrétiser ce changement de paradigme, Alessandro Michele mêle les silhouettes homme et femme dès ses premières collections pour Gucci, et plusieurs maisons le suivront dans ce sillon. La mode sort de sa zone de confort et entame un nouveau cycle qui fuit la simplicité, mais aussi les carcans imposés par le genre.

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Palomo Spain, campagne automne-hiver 2017. Photo : XXX

Palomo Spain, collection automne-hiver 2020-2021.

Le baroque, un exutoire où laisser parler sa singularité

 

 

“Je voulais approcher la couture des hommes qui se sentent prêts et libres de s’habiller de façon unique. Ceux qui souhaitent explorer leur facette plus romantique et féminine”, défend Alejandro Palomo. Depuis son adolescence, l’Espagnol retrouve avec émotion cette exploration dans la peinture du Caravage, par sa manière de représenter une beauté masculine “si fragile et si puissante, si brute et si naïve à la fois.” Tout comme Alejandro Palomo qui, suite à ces premiers émois, s'entiche du baroque, le créateur turc Koral Sagular considère le mouvement artistique comme l’un des fondements de sa création : “Je me souviens de l’effet qu’a eu le baroque à un âge très jeune, lorsque j’écoutais Henry Purcell et Bach dans l’atelier de peinture de ma mère. Cela a été renforcé par mes études d’art“ Cette influence commune, les deux jeunes hommes la traduisent dans leurs vêtements par une même constante esthétique : le mouvement. Là où les peintres baroques cherchaient à sortir de la toile à travers la gestuelle des corps, où les architectes tentaient d’échapper à la rigidité des bâtiments par les nombreuses courbes, détails et dorures des ornementations, ces créateurs de mode contemporains l’expriment par les contrastes de leurs volumes, la richesse de leurs motifs mais aussi la réinterprétation de pièces anciennes issues de l’histoire du costume.

 

 

L'influence du baroque se traduit dans les vêtements par une même constante esthétique : le mouvement.

 

 

C’est ainsi que dès l’une des premières collections de Palomo Spain en 2017, on voyait apparaître des manches à crevés, des hauts de chausses bouffants et des pourpoints tout droit empruntés à la Renaissance, tandis que sa collection automne-hiver 2020-2021 faisait la part belle aux cols inspirés par les fraises, aux manteaux en velours damassés et aux vestes en brocart. Koral Sagular, quant à lui, partage ce même goût pour les manches gonflées ou débordant de volants, les plastrons aux airs d’amures décorées de motifs, les vestes structurées exagérant les épaules tout en affinant la taille mais aussi les bijoux mêlant les anneaux et boucles dorés aux cristaux pendant de toutes parts – autant d’éléments qui permettent au créateur d’insuffler, selon ses mots, une force “dramatique et poétique” à ses pièces. Car tous ces choix de coupes, de volumes, d'ornements et de matériaux ont pour même effet d’accompagner la gestuelle, dotant ainsi les corps d’aujourd’hui d’une noblesse purement contemporaine.

Koral Sagular, collection printemps-été 2020. Photo : Beyza Yildirim

Koral Sagular, collection printemps-été 2020. Photo : Beyza Yildirim

Un nouvel ailleurs à l’heure de l’appropriation culturelle ?

 

 

La Russie et le Moyen-Orient chez Paul Poiret, l’Inde et la Chine chez Yves Saint Laurent, l’Egypte antique ou le Japon chez John Galliano pour la maison Dior… Les pays et cultures d’Orient ont inspiré de nombreux créateurs de mode occidentaux, qui y trouvèrent longtemps la possibilité d’un ailleurs où laisser éclore leurs fantasmes. Si ce phénomène semblerait dater de l’avènement de la haute couture au XIXe siècle, Florence Müller – conservatrice du textile et de la mode au Denver art museum – note toutefois qu’il est récurrent depuis déjà plusieurs siècles : “Ce mystère, cette méconnaissance du lointain a quelque chose de très attirant (…) La thématique du voyage est fondamentale dans la façon que la mode a de se ressourcer.” Depuis quelques années toutefois, ces références à des civilisations étrangères et à leur patrimoine font débat. D’aucuns parlent d’appropriation culturelle, voyant dans ces emprunts l’exploitation par les sociétés dominantes de cultures locales dans le but de faire du profit sans impliquer ses émissaires. Légitimes à l’heure d’un monde toujours plus inégalitaire, ces discussions posent de nouveaux enjeux pour les créateurs de mode : comment faire preuve d’appréciation et non d’appropriation culturelle ? Comment proposer de la nouveauté quand les ressources locales s’épuisent et que tout semble déjà avoir été fait ?

 

 

Beaucoup de créateurs plongent dans leur propre culture et leurs racines, enrichissant ainsi leur démarche créative d’une approche très intime.

 

 

Née en même temps qu’internet, et ayant grandi avec sa démocratisation, la nouvelle génération de créateurs milléniaux paraît avoir entièrement intégré ces enjeux. Beaucoup plongent alors dans leur propre culture et leurs racines, enrichissant ainsi leur démarche créative d’une approche intime et personnelle, parfois presque généalogique. Koral Sagular voit par exemple dans le riche passé de la Turquie et de l’empire Ottoman l’opportunité d’extraire de nombreux récits sur les civilisations qui ont habité ce territoire et les événements qui ont façonné son histoire. Les expériences de son grand-père, brigadier dans l’armée turque, lui inspirent sa première collection officielle où se retrouvent de nombreux emprunts formels à l’uniforme militaire turque. Là où, face à un accès gratuit et rapide aux cultures du monde entier, le danger de l’appropriation se fait d’autant plus prégnant, Alejandro Palomo se tourne de son côté vers le folklore de son pays – l’Espagne – particulièrement célébré lors de festivals printaniers : les déploiements de couleurs vives, de volants et de pois à cette occasion fascinent le créateur, qui en parsème ensuite ses propres pièces. Ainsi, dans une époque post-appropriation cuturelle, cet ailleurs qui était jadis géographique deviendrait pour Florence Müller un “ailleurs dans le temps”, passant par la célébration authentique d’une tradition dont les créateurs se font les justes héritiers.

Palomo Spain, campagne collection automne-hiver 2018. Photo : Kito Munoz.

Mêler le sacré et le profane

 

 

Lorsque l’on regarde dans le détail les créations de Koral Sagular, on découvre parmi leurs somptueux ornements des motifs pour le moins déroutants : sur un plastron blanc, un scorpion et des tiques écarlate sont maximisés ; accrochée à un collier ras du cou, une mygale fait office de broche tandis qu’y pend une lame de rasoir ; au centre d’un haut orné de perles multicolores est inscrite en bleu la phrase “I like your red cum face” (J’aime ton visage tout rouge de jouissance)… Comme de nombreux artistes de son âge, le jeune Turc tout juste diplômé opère dans ses créations des croisements explicites entre le sacré et le profane. Là ses mises en scène peuplées de modèles masqués s’imprègnent de références indéniables à l’esthétique BDSM, Alejandro Palomo assume lui aussi dans ses campagnes une sexualité évidente : tantôt ses modèles sont tenus en laisse dans les rues de Londres, tantôt ils apparaissent autour d’un lit dans des postures homoérotiques jusqu’à, pour la dernière collection de Palomo Spain, dénuder leur postérieur et le border de fleurs.

 

C’est précisément ce rapport assumé au corps et à ses tabous qui caractérise ces nouvelles formes d’opulence. Alors qu’une nouvelle vision décomplexée de la sexualité a vu le jour à l’ère des réseaux sociaux – bien que souvent réprimée, paradoxalement, par la censure –, les pièces imaginées par ces créateurs semblent assumer entièrement ce multiple langage visuel où la sacro-sainte tradition et la noblesse revêtent un parfum de scandale. Les symboles plus crus de leurs motifs ou de leurs mises en scène, souvent issus de contre-cultures encore transgressives, viennent ainsi subvertir ces silhouettes empruntées à l’histoire tout en les approchant encore davantage de la signification du baroque, selon lequel “tous les sens sont célébrés, aussi bien artistiques que la beauté du corps, qui s’exprime de toutes les façons possibles, y compris sexuelles”, comme le rappelle Florence Müller. “La sexualité est donc remise dans un orde plus naturel, elle devient une des façons pour le corps de s’exprimer.”

 

 

“En somme, ce phénomène est extrêmement incluant : il donne à tout le monde la possibilité de s’inventer, de se réinventer et d’exister d’une façon différente de ce que la nature lui a donné.”

 

 

Car derrière cette lecture éminemment contemporaine du baroque et ces nouveaux terrains d’évasion développés par les créateurs de mode se lit avant tout un désir d’ouverture et d’affirmation. Vêtu de ces parures opulentes voire extravagantes, chaque individu peut se présenter dans toute sa singularité, quel que soit son genre, en portant sur lui l’expression d’une nouvelle forme d’élégance imprégnée du passé comme du présent. “Ce phénomène est extrêmement incluant : il donne à tout le monde la possibilité de s’inventer, de se réinventer et d’exister d’une façon différente de ce que la nature lui a donné.”, résume justement Florence Müller. Une performance du soi, en somme, qui connaîtra sans doute bientôt l’avènement d’un nouveau cycle encore à l'état de gestation.

Koral Sagular, collection printemps-été 2020. Photo : Beyza Yildirim

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