Le 1er septembre 1939, l’Hexagone est prêt à accueillir une armada de pellicules françaises et étrangères affrétées directement par paquebot par la compagnie américaine Metro-Goldwyn-Mayer. La ville de Cannes est en ébullition : forte de ses luxeux hôtels et, surtout, de sa salle de projection de près de 1000 places, c’est elle qui a été retenue – au détriment de Biarritz ou de Vichy – pour accueillir la première compétition internationale de films en France. Evidemment, tout le gratin du 7e art est sur le point de débarquer sur la Croisette, ex-boulevard de l’Impératrice. Mais contre toute attente, le festival est annulé : l’armée allemande vient d’annexer la Pologne, couverte par le Pacte germano-soviétique du 23 août 1939… L’industrie culturelle Française est KO debout, elle qui cherchait à organiser un festival du cinéma depuis une dizaine d’années déjà. Il faut dire que ses voisins italiens avaient frappé un grand coup avec la Mostra de Venise qui distribue des récompenses depuis 1932, date de la toute première projection du festival : le Docteur Jekyll et M. Hyde de l’Américain Rouben Mamoulian. Mais la France ne s’avoue pas vaincue et, quelques années plus tard, profite justement du contexte géopolitique tout en masquant ses ecchymoses. Car l’Italie n’est pas sortie très fière de la Seconde Guerre Mondiale, et son revirement fasciste a même convaincu les Anglos-Saxons de boycotter la Mostra. Loin du simple ersatz, le Festival de Cannes pourrait rêver grand !

 

Des feux d’artifices, des batailles de fleurs, des stars du cinéma, des défilés de mode… Du 20 septembre au 5 octobre 1946, Cannes est en effervescence. Le premier festival International du film en France vient d’être inauguré et il oppose 21 nations. Deux mots d’ordre : “fête” et “pacifisme”. À l’époque, le Palais des festivals est encore inachevé et il faudra attendre 1972 pour que le comité de sélection officiel du Festival ne fasse son apparition. Pour autant, les cinéphiles sont comblés. Pour ne froisser personne, onze films sont récompensés à l’image de La symphonie pastorale de Jean Delannoy – adaptation du roman d’André Gide qui vaut d’ailleurs un prix d’interprétation à l’actrice Michelle Morgan –, La Belle et la bête de Jean Cocteau ou Rome, ville ouverte de Roberto Rossellini. Quant à Ray Milland, il emporte le Prix d’interprétation grâce à sa prestation dans Le Poison de Billy Wilder, une adaptation de l’ouvrage The Lost Weekend écrit deux ans plus tôt par Charles R. Jackson. C’est finalement La Bataille du rail d René Clément qui décroche le premier Prix du jury dans l'histoire du festival. Le réalisateur français y narre l’histoire de Camargue, un chef de gare qui aide les Juifs à fuir les zones occupées par les nazis. Ce long-métrage, aujourd'hui jugé caricatural et à la limite de la propagande par certains spectateurs, ne reçoit évidemment pas le même accueil en 1946. 

 

Marquée par l’éloge de la Resistance, cette première édition du Festival de Cannes est un franc succès même si elle connaît quelques moments chaotiques, notamment lorsque les bobines des Enchaînés d’Alfred Hithcock sont inversées. Pour des raisons budgétaires, et afin que le festival ne marche pas sur les plates-bandes de la Mostra de Venise, il faudra attendre 1951 pour assister à une deuxième édition du Festival de Cannes qui se tiendra, cette fois-ci, au printemps.