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“À l’école déjà, j’avais le sentiment de posséder un superpouvoir” Rencontre avec Pierre Niney

Cinéma

L’acteur français, pas encore trentenaire, campe aujourd’hui l’écrivain Romain Gary dans La Promesse de l’aube, un film épique et tumultueux, aux côtés de Charlotte Gainsbourg. Numéro l'a rencontré.

Col roulé en laine, LACOSTE. Bagues en argent, MAYL. Montre en or blanc à bracelet en alligator, MONTBLANC. Lunettes de moto, AVIATOR GOGGLE CHEZ ATS. Casque personnel.

Numéro : Vous êtes trop mignon avec votre petite gueule d’amour ! Vous devez souvent vous faire draguer, non ?

Pierre Niney : Oui et non, je ne sais pas. Merci pour le compliment. C’est ça, l’attaque de votre interview ?

 

Les gens vous reconnaissent-ils dans la rue ?

Oui, oui, oui, ça arrive. 98 % du temps, les gens sont très sympas : en général, ils vous arrêtent pour vous dire qu’ils ont adoré votre film, plutôt que de vous annoncer qu’ils ont détesté tout ce que vous avez jamais fait. Ce qui est cool.

 

Votre femme, Natasha Andrews, est-elle du genre jalouse ?

Non, pas du tout. Mais sachez que je ne parle jamais de ma vie personnelle à la presse. Ça ne m’intéresse pas particulièrement, et je suis convaincu qu’au fond ça n’intéresse pas vos lectrices non plus.

 

O.K., alors parlons de votre dernier film, La Promesse de l’aube. Comment avez-vous fait pour décrocher le rôle ?

On m’a envoyé le scénario et on m’a demandé si cela pouvait m’intéresser de jouer dans cette adaptation romancée et transformée de l’autobiographie éponyme de Romain Gary. J’avais lu le roman quand j’étais lycéen, et j’ai adoré les choix qui avaient été faits dans le scénario, dans la mesure où il aurait été impossible de porter l’intégralité du livre à l’écran tellement il est riche. Le parti pris d’axer le film sur la relation entre Gary et sa mère, Nina, me paraissait très intéressant, et quand j’ai su que Charlotte Gainsbourg avait accepté d’interpréter cette dernière, je ne voulais plus décrocher du projet.

 

 

“À l’école déjà, j’avais le sentiment de posséder un “superpouvoir” en faisant du théâtre.”

 

 

Comment s’est passé le tournage avec Charlotte Gainsbourg ?

C’était super. Charlotte est une très grande actrice, très touchante, à la fois très généreuse et très pudique. On ne travaille pas du tout de la même façon, et je trouvais ça génial de la voir jouer d’une manière complètement différente de la mienne. Elle est très instinctive, une vraie bête de cinéma. Dans La Promesse de l’aube, il y a une grande part de composition dans son personnage de mère juive complètement démesurée qui parle avec un accent polonais, mais elle parvient néanmoins à se glisser dans le rôle avec un tel naturel qu’il est difficile pour le spectateur de s’en rendre compte. Je pense que ce sera une vraie surprise pour les gens.

 

Peut-on vous poser des questions sur votre enfance, ou relèvent-elles de votre “vie privée” elles aussi ?

Ne vous inquiétez pas, je me chargerai de faire le tri entre les questions inappropriées et les autres.

 

Où êtes-vous né ?

Je suis né à Boulogne-Billancourt. Mon père était réalisateur et professeur de cinéma documentaire, et ma mère était professeure d’arts plastiques dans un atelier qu’elle a créé à Paris.

 

Comment l’envie de devenir comédien estelle venue vous titiller ?

Je faisais pas mal de théâtre au lycée, puis je me suis inscrit au Cours Florent avant de passer la classe libre au sortir de mon bac : il s’agit d’une classe, gratuite pendant deux ans, de dix filles et de dix garçons, sélectionnés sur près de 2 000 candidats. Je me suis ainsi retrouvé entouré de jeunes artistes extrêmement talentueux et décidés à faire de ce métier leur vie.

 

Pantalon en jersey technique, FENDI. Boots en cuir, CHRISTIAN LOUBOUTIN.

Et vous, comment saviez-vous que vous aviez envie de faire ça de votre vie ?

À l’école déjà, j’avais le sentiment de posséder un “superpouvoir” en faisant du théâtre. Du coup, j’ai mis toute mon énergie là-dedans. Et croyez-moi, j’en avais beaucoup à l’époque.

 

Contrairement à maintenant ?

Non, j’ai toujours de l’énergie à revendre. Vous voyez bien que je suis quelqu’un de nerveux, qui parle rapidement, un peu comme vous… Lorsque j’étais jeune, je n’avais pas d’autre but que de raconter des histoires : j’avais envie d’écrire, mais aussi de m’essayer à la mise en scène, sorte de prolongation naturelle du métier d’acteur.

 

Le film dans lequel vous avez tenu le rôle de feu Yves Saint Laurent, c’était lequel déjà ? Celui qui avait été approuvé par Pierre Bergé ? Ou celui qu’il avait renié ?

C’était le film de Jalil Lespert… qui avait été approuvé, comme vous dites, dans la mesure où M. Bergé nous a prêté toutes les robes historiques, ainsi que le studio de M. Saint Laurent et les salons de l’avenue Marceau pour le tournage. C’était assez incroyable, d’ailleurs : la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent avait fait sortir pour le film certaines pièces de musée qui ne devaient être manipulées qu’avec des gants blancs… des robes que personne n’avait le droit de toucher, et encore moins de porter. Les stars, c’étaient elles, et nous, à côté, on était des merdes. Mais pour en revenir à votre question, “approuvé” est un bien grand mot : en réalité, Pierre Bergé n’est intervenu sur le film à aucune étape du scénario, ni du tournage, ni du montage. Quand bien même il aurait détesté le film, il serait sorti de toute façon.

 

 

”Elle est trash votre question. Vous voulez vraiment que je me fâche avec la terre entière ?“ 

 

 

Dans quelle mesure Pierre Bergé vous a-t-il aidé à préparer le rôle ?

Il ne m’a pas aidé plus que ça. Nous avons eu une entrevue, puis on s’est recroisés à un dîner avec d’autres gens, donc on n’a pas passé la soirée à parler de ça. Lors de ma préparation pour le rôle, c’est surtout Betty Catroux qui m’a été précieuse : elle porte un regard très beau et en même temps très désacralisant sur M. Saint Laurent. Elle en parle comme s’il allait revenir des toilettes d’une minute à l’autre. Bref, tout cela est bien joli, mais vous ne préférez pas qu’on parle de Romain Gary ?

 

En fait non. C’était comment de nager avec les requins sur le tournage de L’Odyssée de Jérôme Salle ?

On n’était pas dans une cage, c’est ça qui était dingue. C’était aux Bahamas où les reef sharks [requins de récif] font facilement la longueur du canapé. C’était très impressionnant. Par ailleurs, le tournage de ce film était épique : on était les premiers à tourner un film de fiction en Antarctique, par exemple. Je ne vous raconte pas la traversée au départ d’Ushuaia pour se rendre là-bas. On s’est pris une tempête de dingue en y allant… il y avait des vents de 180 km/h qui s’abattaient sur le navire, sans parler du capitaine qui nous disait : “C’est la dernière fois que je fais cette fichue traversée : je vais rentrer à la maison, épouser ma femme, lui faire des gosses et j’arrête.” On a frisé la catastrophe. Pendant 72 heures, j’étais cloué au lit sous Lexomil, me réveillant en pleine nuit allongé contre le mur qui s’était soudainement retrouvé à l’horizontale. Et La Promesse de l’aube, on peut en parler maintenant ?

 

Oh ! la la ! La Promesse de l’aube est-il le plus beau film que vous ayez jamais fait ?

Elle est trash votre question. Vous voulez vraiment que je me fâche avec la terre entière ? Franchement, c’est un film dont je suis extrêmement fier. Adapter du Romain Gary, ce n’était pas évident, et il y a une humilité dans le projet et un vrai regard posé sur l’amour maternel – auquel on peut d’ailleurs tous se référer – qui en font un film universel. Charlotte y incarne une mère complètement folle, excessive, extrême et toxique pour son fils, mais en même temps le film permet de comprendre à quel point le lien qu’elle crée avec lui sert de source à son œuvre. Ce qui m’a fasciné en faisant ce film, c’est toute l’ambiguïté de ce qu’elle lui a transmis.

 

La Promesse de l’aube d’Éric Barbier, sortie le 20 décembre. 

Manteau croisé en drap de laine et cachemire, DIOR HOMME.

La promesse de l’aube- Bande Annonce

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    Numéro : Vous n’aviez jamais joué d’artiste avant d’incarner Paul Gauguin.

    Vincent Cassel : C’est sans doute la raison pour laquelle j’ai accepté le rôle, parce que je trouvais ça intéressant dans une carrière d’acteur de se coltiner un peintre. En plus, quelque chose me parlait dans le parcours de Gauguin, cette envie d’ailleurs, de liberté, le fait qu’envers et contre tous il ait eu envie de s’affirmer et qu’il ai fait confiance à son talent.

     

    Le film vous a-t-il été présenté comme un biopic ?

    Depuis La Môme, on parle beaucoup de biopic, mais cela veut tout et rien dire : on parle de la vie de quelqu’un qui a existé. Moi, je n’aime pas les biopics où la personne fait déjà partie de notre monde d’images, parce qu’on est vite amené à faire de l’imitation. Même si Marion Cotillard l’a réussi magnifiquement bien avec Édith Piaf, c’est compliqué d’imiter des gens. À un moment donné, on m’avait proposé de jouer Yves Montand, mais je me voyais très mal arriver sur scène et chanter La Bicyclette avec l’accent… Je débande direct. De Gauguin, il reste quelques photos et des portraits, mais très peu. Je pouvais inventer.

     

    Comment avez-vous collé à la peau de cet homme entièrement voué à son art ?

    La manière dont on travaille un rôle est toujours un peu un mystère, y compris pour les acteurs… J’ai lu le livre qu’il a écrit lui-même et qui est une sorte de journal de bord avec des croquis à propos de son premier voyage à Tahiti, celui du film. Je suis allé voir ses peintures et j’ai discuté avec des conservateurs qui m’ont expliqué en quoi elles étaient différentes. Je ne sais pas si le Gauguin que j’interprête sur le plateau est réellement ce qu’il était dans la vie, mais on a essayé de se débrouiller pour le rendre crédible dans la réalité du film. Cela n’aurait servi à rien de reproduire une vérité documentaire. Regardez n’importe quel film sur Mohamed Ali, ce sont toujours les documentaires les plus forts sur la question de la vérité.

     

    Qu’est-ce qui vous a travaillé intimement ?

    Cet homme fait des choses que je trouve complètement impossibles, comme abandonner sa famille, et notamment ses enfants. Mais les mecs bien, au cinéma, n’apportent pas grand-chose. Là, il y a quelque chose que l’on a envie de détester, et en même temps, il y a une part d’amour. Gauguin est totalement persuadé qu’il est un artiste hors norme… Il est prêt à sacrifier sa propre vie pour aller au bout de ce qu’il pense être obligé de réaliser. 

     

    “Les mecs bien, au cinéma, n’apportent pas grand-chose. J’aime les personnages que, d’une scène à l’autre, on peut aimer puis détester.”

     

    Quelle cohérence voyez-vous entre ce rôle et le reste de votre carrière ?

    ll y en a sûrement une, mais je ne suis pas tellement apte à en juger. Ce que je vois, c’est que les personnages qui m’intéressent sont suffisamment complexes pour que d’une scène à l’autre on puisse les adorer, les détester, les mépriser, les respecter, les admirer…

     

    Ne prend-on pas des risques quand on part loin, longtemps et dans un endroit isolé ?

    Les gens qui pètent les plombs sur un tournage sont les mêmes que ceux qui sont prêts à perdre l’équilibre dans la vie réelle. Moi, je me considère comme équilibré, assez terre à terre, avec des choses bien établies dans ma vie. Même si le personnage que je jouais est celui d’un mec qui perd ses moyens et devient malade, je ne me suis jamais senti aussi bien. Je suis revenu dans une forme incroyable ! Je ne connaissais pas Tahiti et j’avais très envie d’y aller. L’endroit s’est révélé à la hauteur de mes espérances, et au-delà. Je l’ai trouvé extraordinaire. Tous les matins, j’étais debout à 4 h 30. À 5 heures, j’étais dans les vagues pour surfer. À 6 h 30, je rentrais prendre ma douche avant d’aller sur le plateau.

     

    De Juste la fin du monde de Xavier Dolan à Mon roi de Maïwenn, les projets que vous choisissez sont très éclectiques… Je n’ai pas besoin d’être dans une démarche de films d’auteur. Je peux passer de Dolan à Jason Bourne, concrètement. Et plus on prend cette liberté, plus les gens vous la permettent. Ils sont prêts à accepter tout de vous.

     

    On a l’impression que Dolan demande un jeu très stylisé et travaille ses acteurs au corps…

    J’ai eu au contraire l’impression qu’il m’offrait énormément de liberté. Je m’amuse toujours à dire – même si ce n’est pas vrai – que je n’apprends pas mon texte. En fait, j’ai assez vite compris ce que voulait Xavier et ce que la pièce disait d’elle-même : nous avions affaire à des gens qui s’exprimaient mal et étaient très maladroits. Il fallait garder les erreurs de syntaxe volontaires, voire improviser à partir de ça. À partir du moment où on comprenait le principe, c’était plutôt drôle de buter sur les mots, de faire des répétitions… Je n’ai pas eu l’impression que Xavier me tordait, mais je vais vous dire, quand les gens pensent qu’un metteur en scène vous réinvente, c’est bon signe. 

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    Vous enchaînez les films rapidement. Vous n’avez jamais envie de faire une pause ?

    On a l’impression que je suis là tout le temps, car mes films ont la chance d’avoir un peu de retentissement quand ils sortent. Mais là, au moment où je vous parle, je suis avec mes filles ! J’arrive vraiment à me ménager des moments pour vivre tranquille. Et puis c’est mon métier d’être acteur, et ce métier change, comme tout le reste.

     

    Qu’est-ce qui change ?

    Le système de production n’a plus rien à voir avec ce que nous avons connu auparavant. Les budgets pour faire les films ont beaucoup diminué, peut-être de cinquante pour cent. Cela oblige à être créatif et à accepter de ne plus gagner autant d’argent qu’à une certaine époque, sauf, peut-être, si l’on fait des grosses comédies qui marchent à tous les coups. 

     

    Vous n’avez pas l’air d’être trop friand de ce genre de comédies grand public.

    J’ai toujours un petit problème avec les comédies en France. Les gens jouent comique. Moi, ce que j’adore, ce sont les comédies italiennes où l’humour se déploie aux dépens des personnages. Les acteurs jouent très normalement des situations qui, par leur absurdité, portent à rire. Pour moi, c’est la définition des comédies que j’aime. Se mettre dans un état où il faut être drôle, ça ne m’intéresse pas. Prenez le mythique The Party de Blake Edwards, eh bien le personnage de Peter Sellers, grimé en Indien largué, constamment à côté de la plaque, est absolument crédible dans son délire. On croit à son déclassement. Et j’aime aussi la forme du film. Souvent les grosses comédies, et même les autres films, délaissent la forme. Je fais partie d’une génération qui a prêté attention à la forme. J’avais la même vision que celle des gens avec qui j’ai travaillé au début – Jan Kounen, Gaspar Noé ou Mathieu Kassovitz. On avait envie d’un cinéma bigger than life. À l’époque, beaucoup de metteurs en scène français avaient, selon moi, mal digéré la Nouvelle Vague. Ils avaient abandonné la forme au profit d’un cinéma qui était devenu une sorte de documentaire de la vie. Moi, le documentaire de la vie, j’en ai strictement rien à foutre. Ce qui m’intéresse, c’est d’arriver à fabriquer des objets falsifiés, et qu’on ait envie de croire au résultat. Filmer des gens avec leurs boutons dans une lumière naturelle, je m’en tape. Les premiers films de Godard étaient magnifiques, car ils inventaient une forme. Aujourd’hui, on n’en est plus là. 

     

    En parlant de génération, comment voyezvous aujourd’hui ces réalisateurs, ce mouvement auquel vous apparteniez ? De nouvelles têtes sont arrivées.

    Je travaille avec de jeunes réalisateurs, même si je ne fais pas la course aux jeunes. Concernant “ma” génération, je n’en sais rien : je peux vous parler de moi, mais pas vraiment des autres. Il faut faire attention à ne pas se “JeanJacques Beineixiser”, si vous voyez ce que je veux dire. Ne pas, tout à coup, parler du passé avec des trémolos dans la voix. On ne peut plus faire les mêmes films qu’avant, mais on peut faire des films qui étaient inimaginables avant, car la technologie a beaucoup évolué. Ceux qui ont compris cela ont encore mille choses à faire.

     

    La France de 2017, vous vous y sentez bien ?

    On a l’impression que l’herbe est toujours plus verte ailleurs. Mais dites-moi, où pourrait-on se sentir mieux aujourd’hui ? Dans l’Angleterre du Brexit ? Dans l’Amérique de Trump ? Dans l’Italie en peine débâcle ? Dans l’Espagne qui arrive tout juste à se relever depuis la dernière crise ? Dans le Portugal qui a essayé de créer une sorte de paradis fiscal pour faire venir les riches et qui doit maintenant revenir sur les lois qu’il a instaurées il y a trois ans ?… J’aime bien la France, l’esprit français. On est en train de traverser un problème d’identité, un problème profond, mais finalement, c’est peut-être pour le mieux, en tout cas, je l’espère. J’ai toujours été conscient que la France que je connais n’était déjà plus la France que mes parents avait connue. On a grandi avec “Touche pas à mon pote”, “Black, Blanc, Beur” et toutes ces appellations un peu débiles, mais la vérité, c’est que la France contemporaine est une France métissée, et elle le sera toujours plus. Les gens qui n’ont pas compris ça et qui pensent qu’on peut faire marche arrière se foutent le doigt dans l’œil. Le métissage, c’est le futur. C’est la réponse à beaucoup de problèmes. On perd quelques spécificités régionales, c’est vrai, mais on se retrouve dans un monde où il y a un peu moins de risque que les gens se tapent sur la gueule.

    Blouson zippé à capuche en agneau, FENDI. Tee-shirt en jersey de laine, GIORGIO ARMANI. Jean en denim, AMI. Caleçon, Calvin Klein. Ceinture, AMERICAN VINTAGE.

    Interview vérité : les confessions exclusives de Monica Bellucci

    Tantôt Ève, tantôt Madone, la sublime Italienne Monica Bellucci confie à Numéro comment elle a su transcender sa beauté pour affirmer son talent d’actrice auprès des plus grands réalisateurs. Elle est à l’affiche du dernier film d’Emir Kusturica, qui l’a choisie pour incarner Mlada dans On the Milky Road. Portraits Jean-Baptiste Mondino

    Robe en maille crochetée, DIOR.

    NUMÉRO : Vous êtes sidérante, fracassante de beauté… mais vous n’en avez pas marre qu’on vous dise ça toutes les cinq minutes ?

    MONICA BELLUCCI : Les compliments, on n’en fait jamais assez. Dans la vie, on subit tellement d’insultes et d’attaques qu’un mot gentil, de temps à autre, ne peut pas faire de mal.

     

    Vous rendez-vous compte de votre propre beauté, ou êtes-vous épouvantée lorsque vous vous apercevez dans la glace le matin ?

    Je ne pense pas à ça. Il est difficile de se rendre compte de l’effet que l’on provoque chez les gens. Personnellement, j’en suis toujours étonnée.

     

    J’imagine que vous n’arrêtez pas de vous faire draguer… par les pères de famille lorsque vous emmenez vos enfants à l’école, par les coursiers Deliveroo lorsque vous commandez une pizza, par les rares stewards hétéros lorsque vous prenez l’avion…

    Les propositions qui vous arrivent en pleine lumière ne sont jamais dérangeantes, et vous pouvez toujours les gérer. Les attaques les plus dangereuses sont celles qui sont souterraines. Les sourires et les compliments qui sont en fait malveillants et empreints d’une mauvaise énergie sont bien plus dangereux, car il faut savoir les reconnaître.

     

    Quels sont les avantages et les inconvénients d’être aussi sublime ?

    Oh, Madonna ! Sublime, carrément ! Les inconvénients ? Comme l’a dit Oscar Wilde : “La beauté n’a que cinq minutes de vie si vous n’avez pas d’autres atouts pour soutenir la curiosité.” Et puis vous savez, être jolie, lorsqu’on est comédienne, c’est tout de même d’une banalité affligeante. Vous en connaissez beaucoup, vous, des actrices repoussantes ? Si j’étais une astronaute, ce serait déjà plus original.

     

    Avez-vous cherché par vos choix cinématographiques audacieux à vous défaire de l’archétype de la “femme-objet” ?

    Non. Disons qu’il y a toujours ce léger complexe chez une femme au physique avantageux de se montrer crédible en tant que comédienne. Pour moi, c’était doublement problématique parce que j’ai débuté en tant que mannequin. Double saut mortel. Comme si la beauté créait une sorte de masque qui empêchait les émotions de transparaître. C’est là un préjugé qui est encore très répandu. Pour preuve, votre question. Lorsqu’une belle femme tient un rôle marquant, on dira d’elle : “Ah, elle est audacieuse”, mais on n’ira jamais jusqu’à dire qu’elle joue bien.

     

    Vous avez dit que vous aviez “la beauté du diable”, qu’entendiez-vous par là ?

    Je faisais allusion au passage à l’âge adulte, qui s’applique aussi bien à une femme qu’à un homme, d’ailleurs. La beauté du diable, c’est une expression que j’ai apprise en France, qui évoque la jeunesse, avec toute la fougue et la fraîcheur qu’elle procure. Une forme de folie et d’arrogance, de détachement aussi. Lorsqu’on vieillit, on ne peut plus utiliser cette forme de beauté pour se défendre, se protéger. Il arrive toujours un moment où il faut faire face à ses défauts. Et, en général, c’est à ce moment précis qu’on dira finalement d’une comédienne qu’elle a du talent. Comme si la folie, l’arrogance et le manque d’empathie l’avaient jusque-là noyé.

     

    Quand avez-vous senti que vous étiez passée à l’âge adulte, justement ?

    J’espère bien ne jamais le faire. Passer à l’âge adulte est à mes yeux d’une tristesse absolue. En tant que comédienne, c’est l’enfant qui est en moi qui reste ma principale source de créativité, qui me donne envie d’avancer, de prendre des risques. Cet enfant intérieur doit toujours être là, intouchable, sinon il n’y a plus de création.

     

    En quoi le fait d’avoir des enfants vous a-t-il changée ?

    Chacun le vit à sa façon, c’est très personnel. Mais vous savez, ce n’est pas parce que vous avez des enfants que vous êtes obligé de changer pour autant. Ce sont les médecins qui vous disent ça. En ce qui me concerne, le fait de devenir mère de famille a tout bouleversé. Et pour cause : je suis italienne, et du coup, je suis bourrée de complexes judéo-chrétiens. En Italie, pour une femme, faire des enfants relève du devoir divin. Et il est vrai qu’aujourd’hui ils sont une priorité dans ma vie.

     

    Quel rôle incarnez-vous dans le très attendu Twin Peaks: The Return de David Lynch ?

    Je ne peux rien dévoiler, il va falloir que vous découvriez la série par vous-même.

     

    N’est-elle pas déjà on line ?

    Je ne sais pas, j’ai vu David Lynch hier soir, qui m’a dit : “Tu verras.”

     

    Tu verras quoi ?

    Ce que je fais dans la série, c’est vraiment un moment qui s’appelle l’amour du cinéma. C’est un instant un peu onirique…

     

    Forcément. 

    Voilà, et si j’ai immédiatement accepté le rôle, c’était bien évidemment pour faire partie d’une expérience menée par David Lynch. Finalement, mon rapport au cinéma s’est toujours passé de cette manière : je peux tourner cinq minutes avec Rebecca Miller, comme je peux, tout aussi bien, tourner quatre ans avec Emir Kusturica. Je passe d’un extrême à l’autre. Pour preuve : je viens tout juste de participer au projet de Niccolò Ammaniti, un écrivain italien, et cela m’a pris un jour de travail. Ce qu’il m’a demandé de faire était tellement barge que je ne pouvais pas refuser. Les projets les plus intéressants sont comme des mosaïques où chaque pièce a son importance. C’est de cette façon que je conçois le cinéma. 

    Trench en gabardine, BURBERRY

    Comment avez-vous fait pour décrocher le rôle dans Twin Peaks ? C’était sur casting ?

    C’est David Lynch qui m’a appelée. J’ai passé l’âge de faire des essais. Ce qui a ses avantages et ses inconvénients.

     

    Avez-vous tourné dans la cultissime “chambre rouge” de la série, avec ses rideaux de velours et son sol à chevrons ?

    Non.

     

    Où avez-vous tourné la série ? À Los Angeles ?

    Non.

     

    À Paris ?

     

    O.K., moving on, pourquoi le tournage d’On the Milky Road d’Emir Kusturica a-t-il duré quatre ans ?

    Pour deux raisons. D’une part, nous ne tournions que l’été, et d’autre part, Emir m’a très gentiment permis de mener d’autres projets en parallèle pendant le tournage. J’ai toujours adoré le cinéma de Kusturica, c’est un metteur en scène que j’ai découvert avec Le Temps des Gitans. Lorsque j’ai vu ce film, je me suis dit que c’était un chef-d’œuvre absolu qui marquerait à jamais l’histoire du cinéma. J’ai toujours eu un respect immense pour le travail de Kusturica, et quand il m’a appelée pour tourner avec lui, j’étais folle de joie. Il m’a expliqué la trame du film au téléphone, mais ce n’est que bien plus tard, lorsque j’ai finalement reçu le scénario, que j’ai découvert à ma grande surprise que j’étais censée incarner une femme serbe. Ce qui m’a un peu inquiétée, au début, mais je me suis fait violence et je pense très franchement que le jeu en valait la chandelle.

     

    Je n’ai pas tout compris au film, mais en même temps, je n’ai rien compris à Matrix Reloaded non plus. Sans doute est-ce parce que je suis débile mental.

    Non, je ne crois pas. On the Milky Road est un film très particulier qui se dessine sur fond de guerre des Balkans, un univers qui est cher à Kusturica. Mais il y a également le côté poétique de cet amour qui unit ce couple mûr, comme on en voit si peu au cinéma. Ces deux personnes ne sont plus toutes jeunes, elles n’attendent plus rien de la vie, mais elles redécouvrent malgré tout l’amour, la sexualité et la sensualité au moment magique où elles se rencontrent.

     

    En tant que comédienne, dans quelle mesure êtes-vous soumise à la volonté du réalisateur, et dans quelle mesure lui tenez-vous tête ?

    Il s’agit toujours d’une participation active de la part du comédien, dans la mesure où c’est lui qui décide de collaborer ou non au projet. En général, vous savez déjà si vous voulez faire partie de l’aventure avant même que le scénario ne vous tombe dans les mains. Après, on peut toujours se tromper.

     

    En termes de scénarios, quel est le pourcentage de sombres merdes qui vous tombent dans les mains ?

    Plus on vieillit, et plus on reçoit des choses intéressantes. La sélection se fait naturellement avec le temps. Quand vous êtes jeune, vous recevez tout et n’importe quoi, mais il y a un moment où les réalisateurs cernent mieux la direction créative que vous avez choisi de prendre et ils se gardent bien de vous proposer des rôles que vous allez de toute évidence refuser.

     

    En quoi l’industrie du cinéma a-t-elle changé depuis vos débuts ?

    Aujourd’hui, il y a les séries télé. C’est ça la différence. Les séries ont pris une ampleur incroyable. J’ai même fait une série américaine, Mozart in the Jungle, qui était une très belle expérience pour moi en tant que comédienne, car j’ai vraiment pu m’exprimer. D’ailleurs quand je l’ai doublée en français et en italien, le directeur de tournage m’a dit : “Quel dommage que ce ne soit pas pour le cinéma !” Mais pour moi, ce n’est pas vraiment un sujet. Quand je vois ma fille qui regarde des films sur son portable, je me dis que c’est une autre manière de regarder des fictions. Nous avons basculé dans un autre monde.

     

    Pourquoi pensez-vous que les séries télé ont pris une telle importance ?

    Cela vient du fait qu’aujourd’hui, de manière générale, les gens ne sortent plus de chez eux pour consommer, se divertir ou acheter des choses. Tout se fait par Internet.

     

    Pensez-vous que c’est une bonne chose ?

    Pas forcément. À force, nous risquons de finir autistes.

     

    Qu’avez-vous pensé de l’affaire Netflix au dernier Festival de Cannes ? Quel était le problème exactement ?

    On reprochait à Netflix de ne pas faire du cinéma, au sens propre du terme. Mais Cannes est avant tout un festival de communication, et ne pas accepter qu’un film soit sélectionné simplement parce qu’il n’est pas diffusé en salles me paraît un peu réducteur. C’est comme se voiler la face par rapport aux bouleversements qui chamboulent actuellement l’industrie du film, et se couper du monde en faisant la politique de l’autruche.

     

    Comment ont-ils réussi à vous faire surgir du matelas, droite comme un “i”, pile entre les cuisses de Keanu Reeves, dans le magistral Dracula de Francis Ford Coppola de 1992 ?

    Ce n’était pas tant un rôle qu’une fugace apparition. Cela dit, elle vous a clairement marqué si vous m’en parlez encore trente ans plus tard ! Cette femme vampire qui arrive au bord du lit… une femme vampire, ça veut dire ce que ça veut dire… 

     

    Et ça veut dire quoi exactement ?

    Ça veut dire ce que ça veut dire ! [Rires.]

    Costume en feutre et chemise en coton, SAINT LAURENT par ANTHONY VACCARELLO.

    Bref, pour en revenir à ma question, vous étiez sur une sorte de plateforme hydraulique placée sous le lit ?

    Exactement. Puis j’émergeais de sous les draps pour embrasser Keanu Reeves, que j’ai également eu l’occasion d’embrasser dans Matrix, faut-il le rappeler ?

     

    Avec la langue ?

    Non, mais vous avez bien vu que lorsque j’ai embrassé Alex Lutz lors de la cérémonie d’ouverture du Festival de Cannes, tout le monde n’y a vu que du feu. Il y a même des mecs qui m’ont abordée dans la rue en me disant : “Monica, Monica, j’embrasse mieux qu’Alex !

     

    Comment fait-on pour être élue maîtresse de cérémonie au Festival de Cannes – deux fois, de surcroît ?

    Thierry Frémaux [le délégué général du Festival de Cannes] m’a appelée et m’a dit : “On a pensé à toi, on serait très heureux que tu fasses partie de l’aventure.” Et moi de lui répondre : “Jeanne Moreau l’a fait deux fois, et Isabelle Huppert aussi, alors je ne vois pas comment je pourrais refuser !

     

    Est-on censé assister aux projections lorsqu’on est maîtresse de cérémonie ? Ou passe-t-on dix jours à siroter des piña coladas sur la terrasse du Martinez ?

    J’avoue ne pas être restée. J’ai deux enfants à la maison, du coup, je m’y suis rendue pour les cérémonies d’ouverture et de clôture, ainsi que pour la soirée des 70 ans du Festival. Voilà.

     

    Vous étiez membre du jury en 2006. Comment se passent les délibérations ? Vous cloîtrez-vous tous dans une suite de l’Eden Roc pour vous concerter en ricanant et en vidant le minibar ?

    Ah, ce sont des discussions très puissantes.

     

    Et si quatre membres du jury votent pour le Ozon, et les quatre autres pour le Dolan, comment faites-vous ? Vous tirez à la courte paille ?

    Lorsque je faisais partie du jury en 2006, il n’y avait pas assez de prix pour tous les films qui en méritaient. À tel point qu’il a fallu que l’on nomme des ex aequo. Parfois, j’étais triste de voir certains cinéastes repartir les mains vides alors que la qualité de leur film était époustouflante. Ce qui veut aussi dire que la sélection est excellente.

     

    Pourquoi le Tout-Croisette ne parlait-il que de vos tétons cette année ?

    J’espère qu’ils ont aussi parlé d’autre chose. Il est vrai que cette année la presse s’est beaucoup attardée sur la transparence de certaines tenues. Il y avait des robes qui mettaient vraiment en valeur la féminité des actrices !

     

    En parlant de féminité, vos seins sont superbes. On peut en parler ?

    Oh, mon Dieu ! Vous êtes drôle ! [Rires.]

     

    De nombreuses actrices dénoncent la raréfaction des rôles pour les comédiennes de plus de 50 ans… Êtes-vous de cet avis ?

    Je ne suis pas d’accord. Quand je regarde le film de Kusturica, par exemple, je vois bien que mon physique a complètement changé depuis l’époque où je jouais dans Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre, Irréversible, Malèna ou encore La Passion du Christ. Je n’ai plus cette “beauté du diable” dont on parlait plus tôt. Mais avec ce nouveau corps, je peux raconter d’autres histoires. Je n’aurais jamais pu faire On the Milky Road il y a vingt ans, car la femme que j’incarne, Mlada, a une telle puissance intérieure, un tel passif, et elle est tellement attachée au sol – même si elle vole – que je n’aurais pas pu lui donner vie sans les rides autour de mes yeux. J’aurais été fausse et le film n’aurait pas été pareil.

     

    Vous revendiquez-vous comme féministe ?

    Qu’est-ce que ça veut dire, d’abord, féministe ? Souvent, derrière l’homme qui se comporte mal, se cache une mère qui l’a mal éduqué.

     

    Vous êtes très féminine, à défaut d’être féministe. On vous imagine un peu comme Donatella Versace passant vos journées dans des bains d’huiles essentielles semés de pétales de rose et de bougies flottantes.

    Si seulement ! Malheureusement, je n’ai pas beaucoup de temps pour moi, je dois m’occuper de mes enfants et j’ai un emploi du temps de ministre. Je me fais masser le visage à l’occasion, je fais de l’acupuncture et du Pilates, mais voilà, c’est à peu près tout.

     

    Vous n’êtes donc pas quelqu’un de narcissique ?

    Sans doute le suis-je un peu, sinon je ne ferais pas ce métier.

     

     

    Réalisation: Irina Marie, Assistant réalisation : Fernando Damasceno. Coiffure : John Nollet, Suite 101, hôtel Park Hyatt, Paris-Vendôme. Maquillage : Letizia Carnevale chez B Agency. Numérique : Dope Paris. Retouche : Janvier. Production : Iconoclast Image

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