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La Planète sauvage, le plus pop des dessins animés de science-fiction

Cinéma

La plateforme de streaming MUBI diffuse ce mois-ci “La Planète sauvage” (1973), en version restaurée. Dystopique à souhait, ce film culte de René Laloux transporte les spectateurs sur la planète Ygam, où une espèce supérieure réduit les humains au statut d’animaux domestiques.

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Une planète étrange et des grands êtres bleus. Non, il ne s’agit pas d’Avatar mais bien d’un film d’animation. Sorti en 1973, La Planète sauvage est un curieux objet sans égal dans l’univers du dessin-animé de l’époque. Il s’agit du tout premier film d’animation français destiné à un public adulte. Aujourd’hui devenu culte, le film résulte de la rencontre entre René Laloux, alors peintre et sculpteur, Roland Topor, dessinateur, homme de lettres, cinéaste et acteur, et Alain Goraguer, compositeur.  Un trio de choc, empreint de l’héritage des surréalistes. Ensemble, les trois hommes trouvent petit à petit un univers commun et réalisent en 1965 un premier dessin animé, Les Temps morts, prémices de leur chef-d’œuvre à venir.

 

Une fiction sur les travers du monde réel

 

Si La Planète sauvage fut le premier film d’animation à recevoir un prix à Cannes, c’est bien qu’il est unique en son genre. Sur une planète aux paysages luxuriants, les Oms (contraction du mot hommes) sont réduits à l’état d’animaux domestiques par une espèce supérieure: les Draags. Le héros se prénomme Terr (doublé par Eric Baugin). Recueilli par une jeune Draag nommée Tiwa (Jennifer Drake), il parvient à échapper à ses maîtres et fomente une révolution avec d’autres Oms vivant à l’état sauvage.

 

Si le scénario est plutôt simple, il n’en reste pas moins particulièrement troublant. Outre la beauté inquiétante des dessins de Roland Topor, on ne peut s’empêcher de voir les Oms comme de vulgaires insectes. En ce sens, la puissance du film repose sur un principe d’identification où le spectateur se reconnaît inévitablement dans la cruauté des grandes créatures bleues. Toutefois, le film va plus loin qu’une simple comparaison de notre rapport aux animaux. Rappelons que La Planète sauvage s’inspire du roman Les Oms en série, de Stefan Wul. L’ouvrage paru en 1957 porte dans ses lignes le contexte politique de l’époque, à savoir le difficile deuil de la seconde Guerre Mondiale et le début de la guerre froide.

 

Le génie du film repose alors dans un subtil jeu de transposition. Le trio René Laloux, Roland Topor et Alain Goraguer ont bien en tête de refléter leur époque lorsqu’ils commencent à travailler sur le projet en 1969. Extermination d’un peuple, division du monde, conquête de l’espace et de la science constituent les thèmes centraux du film. Par ailleurs, La Planète sauvage est tournée à Prague, en Tchécoslovaquie. Le pays où les techniques d’animation sont déjà très avancées, entretient un rapport difficile avec l’Union soviétique, ce qui ne manque pas de transparaître dans les images.

Scène d'ouverture de “La Planète sauvage” (1973).

Musique et dessins surréalistes pour une fable pacifiste

 

Pourtant, il est plutôt difficile d’imputer au film des intentions militantes. Ce dernier penche davantage vers la fable philosophique. A la manière du Candide de Voltaire, le petit Terr s’instruit aux dépends de sa maîtresse Tiwa. Grâce à elle, il accède au savoir, ce qui lui permet ensuite d’organiser la révolte de son peuple. En outre, si les Draags sont une espèce particulièrement puissante, c’est parce qu’ils se prêtent à l’exercice de la méditation transcendantale. Leur supériorité est toutefois remise en question par un point primordial : leur manque d’empathie. La dualité simpliste entre les Oms et les Draags repose donc sur le conflit, élément moteur des œuvres de Stefan Wul. Toutefois, la fin utopique du film fait l’éloge de la connaissance et de l’entente entre les peuples.

 

Mais si, près de 50 ans après sa sortie, La Planète sauvage fascine toujours autant, c’est qu’elle est un objet résolument pop. Réalisée en pleine montée des années 70, la musique d’Alain Goraguer participe grandement à la puissance de ses images psychédéliques. Tout en synthés et élucubrations électroniques, la bande-originale est devenue aussi culte que les dessins de Roland Topor, quintessence de l’absurde et de l’iconoclasme. L’influence des surréalistes irrigue chaque séquence. Les arbres se transforment en cage à oiseaux, la pluie se fait cristal et les cailloux brillent comme des diamants… La planète Ygam prend des airs de trip à l’acide.

 

Avec son discours antispéciste, La Planète sauvage est résolument moderne pour son époque. A travers son esthétique de chimères et de visions colorés, le film questionne le rapport à l’autre et l’exploitation de nos ressources. Des thématiques que l’on retrouve aussi dans les deux autres films que réalisera par la suite René Laloux, l’incroyable Les Maîtres du temps (1982), réalisé avec les dessins de Moebius, et, plus tard, Gandahar (1987).

 

La Planète sauvage, de René Laloux. En ce moment sur MUBI. 

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