Un vendredi soir, dans la pénombre d’une petite salle de cinéma au cœur de Paris, un militant du Front national se demande à l’écran s’il est un “connard”. Une spectatrice peine à étouffer un grand “oui !”. L’embarras qui suit son brusque moment d’égarement fait mouche, car ce cri du cœur irrépressible ne rend pas hommage à la complexité de la personnalité du jeune homme…

 

Avec La Cravate, les cinéastes Mathias Théry et Etienne Chaillou suivent les pérégrinations de Bastien Régnier lors de ses actions politiques, de ses rencontres avec Florian Philippot et des meetings du parti de Marine Le Pen. En accompagnant les images d’une voix-off littéraire, le film prend le parti insolite de raconter l’histoire du jeune homme à la manière d’un roman réaliste du XIXe siècle. Le commentaire romancé ajoute, ce faisant, une distance nécessaire avec les dires de son personnage principal.

 

Face caméra, Bastien Régnier lit le script du film. En fond sonore, l’équipe l’interroge : “Quand on te prête des pensées, il n’y a rien de faux ?”. Lorsqu’un terme ou une tournure de phrase lui déplaît, il n’hésite pas à le faire savoir. Si l’on peut reprocher le caractère simpliste de ce processus, qui apparaît plus comme un dédouanement facile qu’une réelle volonté de donner un droit de réponse au jeune militant, il entraîne un jeu narratif intéressant qui joue sur de nombreuses ruptures du récit, narré par la voix-off. En choisissant de ne pas faire entendre les débats d’idées ou les discours politiques, mais de se concentrer uniquement sur le jeune homme, les deux réalisateurs affichent clairement leur désaveu du parti d’extrême droite.

 

Alors en pleine campagne de "dédiabolisation", le Front National voit au départ dans ce projet une bonne occasion de nourrir sa nouvelle image : un parti jeune, débarrassé de la xénophobie et de l’antisémitisme de Le Pen père. Pourtant, il suffit de regarder le film jusqu’au bout pour constater que Mathias Théry et Etienne Chaillou réfutent le rôle qui leur est indirectement attribué et que Bastien n'est pas si innocent. Cette prise de position assumée des cinéastes traverse la mise en scène et les questions qui sont posées au jeune homme, qui poussent ce dernier à regretter ses agissements ou à revenir sur certaines de ses paroles.

 

Le film pèche cependant par ses bonnes intentions. La mise en abyme du film et la voix-off agacent vers la fin tant elles enferment le protagoniste dans un paysage sans tache, protégé de tout événement imprévu. Par peur d’accorder trop d’importance à un discours de haine, les réalisateurs ont réduit au silence tous les militants et les politiciens. Dommage, le résultat est un peu trop lisse, un peu trop timide.