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04 Juin

“J’aime les films noirs et bizarres.” L’interview culte de Kirsten Dunst

 

Sans peur et sans reproche, l’adolescente américaine par excellence a grandi devant la caméra. À 38 ans, l’actrice s’affirme encore, se libère et explore sans cesse. Retour sur notre interview culte de Kirsten Dunst.

Par Olivier Joyard

Les Films du Losange

Au mois de mai 2010, l’égérie de Sofia Coppola apparaît au Festival de Cannes en pleine forme et qui plus est par surprise. La plus émouvante jeune femme américaine du tournant du siècle n’avait pas donné de nouvelles cinématographiques importantes depuis Marie-Antoinette (2006) et Spider-Man 3 (2007). Une éternité pour cette actrice si douée, que les sites de gossip prétendaient désormais abonnée aux séjours en rehab pour cause d’addiction à l’alcool. Un cliché du Hollywood des années 2000, Kirsten Dunst ? Sûrement pas, même si l’ex-enfant star a admis publiquement avoir souffert de dépression.En plus de remplir quelques missions médiatiques (gala humanitaire de l’AMFAR, cérémonie de clôture), Kirsten Dunst est venue présenter humblement son deuxième court-métrage en tant que réalisatrice, sélectionné à la Semaine de la critique en compagnie de celui de James Franco, un autre ancien des aventures de l’homme-araignée. Bastard, variation sur la naissance dans un décor de désert oppressant, laisse penser que l’ex-jeune fille en fleurs a bien grandi – il s’agit d’une vision plutôt angoissante de la maternité. Mais le principal n’est pas forcément là. Le principal ? Kirsten Dunst effectue alors son retour devant la caméra.

 

Quelques “unes” de magazines américains laissaient affleurer cet espoir. Celui-ci devient donc réalité. À cette époque, deux films où Kirsten Dunst tient la vedette vont sortir (All Good Things du cinéaste indépendant Andrew Jarecki et Upside Down de Juan Solanas) et elle embarque au même moment sur le navire du Danois Lars von Trier pour Melancholia, où elle partage l’affiche avec Charlotte Gainsbourg. Aujourd’hui Kirsten Dunst a 38 ans. Après Entretien avec un vampire, la blonde avait visiblement franchi un cap. Le reboot de Spider-Man s’était fait sans elle et elle s’en fichait pas mal. Installée à New York, Kirsten Dunst regarde avec une distance un peu effrayée le tournant people de Hollywood. Son credo : vivre le plus possible de ces “petites bulles d’aventure”, le joli nom qu’elle donne aux tournages de cinéma. Retour sur l’interview culte de Kirsten Dunst.

 

Numéro : En 2010, vous avez présenté votre deuxième court-métrage, Bastard, à la Semaine de la critique du Festival de Cannes. Etes-vous passée de l’autre côté, celui de la réalisation ?

Kirsten Dunst : Pas définitivement ! Mais c’est une expérience bienvenue. J’ai été si heureuse de venir à Cannes que j’ai quasiment pleuré quand je l’ai su... C’est le plus grand festival de la planète, tout le monde est passé par là. J’ai eu ma part dans cette histoire, mais d’une façon différente [comme actrice dans Virgin Suicides et Marie-Antoinette de Sofia Coppola, notamment]. Etre présente en tant que réalisatrice me donne une responsabilité nouvelle. Je n’enchaîne pas deux mille interviews télévisées pour parler depuis une perspective qui n’est pas la mienne. Je préfère ! [Rires.]

 

Le film a été montré en même temps que celui de l’acteur James Franco, The Clerk’s Tale. Vous êtes toujours en contact avec lui depuis Spider-Man ?
Etrangement, je voyais plus James quand il habitait Los Angeles, alors que nous vivons tous les deux à New York désormais. C’est un mec génial et un ami, mais il n’arrête jamais : il a repris les cours ! Beaucoup de gens parlent de faire des choses sans les concrétiser. Lui et moi avons commencé en voyant petit, et à mon avis, c’est une sage décision. Maintenant, James a réalisé beaucoup de courts-métrages et il passera certainement au long. Moi, pas encore. Pendant mes deux minuscules jours de tournage, j’ai appris énormément. J’étais portée par une énergie, pas par l’argent. Juste avant, j’ai vu ou revu plein de “desert movies” comme Gerry de Gus Van Sant, ou Paris, Texas, de Wim Wenders, un de mes films préférés. Ensuite, j’ai passé des mois en postproduction, pour un film de sept minutes ! C’était une expérience dingue et surprenante.

 

Aviez-vous cette envie depuis longtemps ?

Depuis toujours, je déchire des images que j’aime, j’annote des livres. Je garde ces petites choses dans des “boîtes à souvenirs” que j’entrepose chez moi. Mais jusqu’à présent, ce n’était pas forcément dans le but de réaliser un film, même si je sais dans un coin de ma tête que la création doit venir d’un cheminement intime. Je conserve des fétiches extrêmement différents : une note de remerciement, une clef de chambre d’hôtel... Toujours des objets ou des images qui font remonter des souvenirs.

“Melancholia” - Lars Von Trier

Etes-vous de nature nostalgique ?

Assez, même si je ne vis pas dans le passé. J’aime les souvenirs qui sont des évocations : une odeur rappelle un moment, une personne. Je ne le recherche pas mais j’aime que cela arrive spontanément.

 

En tant qu’actrice, vous êtes associée à de nombreux souvenirs cinéphiles pour toute une génération.
J’ai été l’adolescente américaine par excellence. A travers des films comme Virgin Suicides ou American Girls, c’est comme si j’avais vécu l’adolescence de chacun par procuration. Ce que tout le monde ressentait, je le jouais à l’écran, et je le vivais aussi dans ma vie. C’est sympa d’être une de ces personnes avec qui les gens ont grandi. Moi, j’ai ressenti cette sensation avec des actrices comme Winona Ryder ou Molly Ringwald. Mais maintenant, je me sens évidemment plus mûre.

 

Quels sont vos goûts en tant que cinéphile ?

J’aime les films qui mélangent le suspense et l’étrangeté, comme Rosemary’s Baby, Répulsion ou Portier de nuit avec Charlotte Rampling. Je suis attirée par des films un peu noirs et bizarres, des chefs-d’œuvre brillants visuellement, comme Shining.

 

 

Vous ne regrettez aucun film ?

Je ne me suis à aucun moment sentie prisonnière. J’ai fait Spider- Man mais aussi Marie-Antoinette Eternal Sunshine... mais aussi American Girls Virgin Suicides mais aussi Dick..., un film parodique. J’ai tenté de me diversifier en prenant des risques et en travaillant avec des cinéastes débutants. Et j’ai aussi bien vécu. Car tourner est toujours une expérience singulière, même quand le résultat semble frivole. Un petit monde se crée et disparaît après trois mois... Chaque film est comme une bulle d’aventure dans ma vie.

 

Privilégiez-vous désormais les réalisateurs qui ne sont pas américains ?

J’ai tourné Upside Down, avec Juan Solanas, un Argentin. Mais rassurez-vous, chez les Américains, j’aime beaucoup Tim Burton, Quentin Tarantino, Martin Scorsese et Clint Eastwood. Je ne tourne le dos à personne.

 

Comment voyez-vous les stars adolescentes d’aujourd’hui, celles qui vous succèdent ?

Faire partie de ce qu’on appelle le “Young Hollywood” me paraît très dur par les temps qui courent. A 16 ans, je n’avais pas de paparazzi derrière moi toute la journée. Cela a commencé seulement quand j’ai eu un acteur comme petit ami. Je crois d’ailleurs qu’il vaut mieux ne pas sortir avec un acteur. C’est de toute façon plus intéressant quand on n’est pas obligé de se raconter mutuellement ses journées sur les plateaux ! Pour en revenir aux stars ados, les contraintes sont plus fortes aujourd’hui, à la fois parce qu’il y a moins de vie privée, mais aussi car tout le monde juge vos actions. N’importe qui peut prendre une photo de vous faisant n’importe quoi et la commenter. Je me sens un peu mal pour ceux qui subissent cela. C’est naturel de faire des erreurs quand on a 18 ans, et on devrait pouvoir les faire comme on le souhaite, sans témoins.

 

Vous tournez depuis que vous êtes toute petite. Vous semblez aujourd’hui épanouie. Comment avez-vous réussi ?

D’abord, j’ai grandi dans un environnement normal où j’ai été protégée de la richesse qui m’entourait à Hollywood. Ensuite, j’ai fait beaucoup de pauses, parfois au-delà de un an. J’aime peindre et dessiner pour moi-même, prendre mon temps. C’est bien de ne pas faire trop de films. Tourner n’est pas toujours bon pour votre esprit. Sur le plan émotionnel, ce travail pèse. Et pas seulement parce qu’on enchaîne les journées de seize heures pendant plusieurs mois !

 

[Archives Numéro 2010]

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