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06 Mai

Dans les rues de Hong Kong, hommage kitsch à Akira Kurosawa, maître du cinéma japonais

 

Oscillant entre le polar urbain et le film d’arts martiaux, résolument kitsch et frôlant parfois l’onirisme, “Judo” est l’un des nombreux films du prolifique réalisateur hongkongais Johnnie To. Récemment restauré en 4K, “Judo” ressort en salles et il sera disponible en avant-première sur le site du distributeur Carlotta, du vendredi 8 au dimanche 10 mai. 

Par Margaux Coratte

© Carlotta Films.

De toute la carrière du cinéaste, l’Europe retient surtout le talent si personnel qu’il a de déployer des polars stylisés dans les rues de Hong Kong. Que ce soit des affrontements entre malfrats et policiers (Breaking News), les méfaits d’une triade chinoise (Election), ou un trafic risqué d’amphétamines (Drug War), les trames du cinéma de Johnnie To ont de ça d’étonnant qu’elles se parent d’un humour sans pareille. Le monde de la nuit, du jeu et de la fête sont chez lui des thématiques récurrentes qui l’ont fait connaître en France comme le maître chinois du genre policier. Et pourtant, avec plus de trente-cinq films au compteur, le réalisateur s’est aussi essayé à l’art de la comédie sentimentale ou à celui de films hybrides passionnants (Running on Karma), réservant toujours au spectateur la surprise d’un style ou d’une invention nouvelle. Avec Judo, long-métrage présenté en compétition officielle à Venise en 2004, Johnnie To livre un hommage vibrant au célèbre film du cinéaste japonais Akira Kurosawa, La légende du dernier Judo (1943).

 

Un film fleuve

 

Si Judo se place en tête des films hétéroclites du cinéaste, c’est avant tout parce qu’il se détache d’une construction narrative évidente et simple. Film fleuve, son récit évolue par petites touches répétitives, suivant tour à tour des personnages frénétiques, réunis un peu par hasard un lendemain de fête. Tony (Aaron Kwok) est un jeune judoka qui ne cesse de vouloir s’affronter avec quiconque passe sur son chemin. Dans sa course effrénée au combat, il souhaite se mesurer à Sze-To (Louis Koo), ancien judoka célèbre devenu patron alcoolique d’un club de jazz. À ce duo s’ajoute Mona (Cherrie Ying), une jeune femme sans argent rêvant de devenir chanteuse. Sans qu’aucun lien apparent n’unisse les trois protagonistes, le film les embarque ensemble dans des vols d’argent et de dangereuses parties de poker.

 

Outre la référence à Akira Kurosawa, qui se traduit ici notamment par la passion du judo incarnée par Tony, le maître Cheng (Lo Hoi-Pang) et à peu près tous les autres personnages, l’émotion du film naît du trio improbable formé par Mona et les deux hommes. Comme emportés par l’écoulement du récit, chacun apporte avec lui son lot de rêves et de désillusions et doit affronter un entourage hostile. Ainsi Tony doit faire face à son maître de judo, Sze-To est rappelé à l’ordre par son manager mécontent et Mona doit rembourser ses dettes auprès d’un agent véreux. Leurs intérêts croisés font naître des situations absurdes basées sur un comique de répétition particulièrement efficace. Ce n’est qu’à la fin et après que chacun ait réglé ses problèmes personnels que le trio se sépare. Chacun tire sa force des deux autres et évolue à travers cette relation surprenante.

© Carlotta Films.

Le combat au cœur du récit

 

Comme son nom l’indique, le film met en scène d’impressionnantes séquences de combats. Chorégraphiés par Yuen Bun (maître d’art martiaux qui a beaucoup travaillé pour les films de la Nouvelle Vague hongkongaise et notamment chez Tsui Hark), les affrontements physiques rythment le récit et se font le lieu de belles démonstrations de montage. Le judo semble d’ailleurs être la culture commune à tous les personnages, qui, à l’exception de Mona, se battent à la fois pour le plaisir et pour régler leurs comptes. Les combats prennent même des allures de jeux vidéo, puisqu'ils se déroulent tour à tour dans des espaces filmés à la manière de niveaux (l'entrée du club, la rue, les arcades, le champ de hautes herbes). Le fils de maître Cheng, Jing, élément comique par excellence, formule d'ailleurs ce parallèle en répétant à qui veut l’entendre que Street Fighter est son jeu préféré.

 

Toute la maîtrise de Johnnie To se mesure notamment dans le découpage de ces combats, filmés avec brio sous des angles qui les élèvent au statut de danses hallucinées. La fascination du cinéaste pour l’art martial japonais invoque par ailleurs tout un héritage découlant des films de kung-fu ou du genre du wu xia pian (film de cape et d’épée dont le plus célèbre est certainement Tigre et Dragon, d’Ang Lee). Le judo n'est pas ici un simple hobby, il est un mode de vie. Que ce soit le maître Cheng, son fils, ou Tony, tous trois n'existent qu'à travers lui. En opposition aux armes à feu, abondantes dans les films chinois des années 2000, Judo se pare d'une nostalgie touchante, où la bagarre n'est pas simplement l'expression de la violence mais aussi le lieu de la créativité et de l'épanouissement de soi. 

© Carlotta Films

Une personnification d’Hong Kong

 

Si Judo contraste avec les films purement policiers de Johnnie To, il en partage toutefois le même décor. Historiquement, cette ville chinoise est le berceau de la Nouvelle Vague hongkongaise des années 80,  qui a vu fleurir des cinéastes comme Wong Kar-wai, John Woo, Ann Hui, ou encore Allen Fong. Johnnie To lui, y a installé sa société de production Milkyway Images en 1996 avec le réalisateur Wai Ka-Fai. Depuis lors, la ville et ses quartiers sont au cœur du travail du cinéaste : ses petites guinguettes, ses clubs enfumés, ses salles d’arcades et ses rues aux néons saturés y font presque office de personnages.

 

Dans le film, Tony, Sze-To et Mona n’ont d’ailleurs pas d’autre endroit où aller que dehors, dans ses rues et ses restaurants. Hong Kong est de tous les plans du film, elle se dévoile dans un sublime jeu de clair-obscur. La photographie de Cheng Siu Keung (grand collaborateur du cinéaste) opère d’ailleurs ici encore sa magie. Sur la musique de Peter Kam, les rues sont chargées d’un onirisme enivrant que la pénombre de la nuit vient amplifier. Véritable décor personnel de l’œuvre de Johnnie To, Hong Kong est le personnage principal de tous ses films, indissociable de son univers composite. 

 

 

Judo, de Johnnie To. En exclusivité sur le site de Carlotta du 8 au 10 mai. 

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