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23 Avril

Le jour où Hollywood a boycotté l'Etat de Géorgie

 

“Forrest Gump”, “Big Fish”, “Black Panther”, “Le Cas Richard Jewell”…. Tous ces films ont en commun d’avoir été tournés dans l’État de Géorgie aux Etats-Unis. En 2017, plus de 300 projets de cinéma et de télévision se sont installés à Atlanta, où le cinéma américain a pris ses aises depuis plus d'une décennie. Mais l’année dernière, l’État natal de Ray Charles s’est mis à dos une partie d’Hollywood et a provoqué des conflits ouverts au sein de la plus grande famille du septième art.

Par Margaux Coratte

Scène d'ouverture de “Forrest Gump” - film de Robert Zemeckis (1994)

Derrière le logo de la Paramount, la plume la plus célèbre du cinéma débute le générique de Forrest Gump. Tandis que les noms de Tom Hanks et Robin Wright défilent à l’écran, la caméra suit ses mouvements aériens, laissant apercevoir derrière elle de grandes bâtisses au style victorien. La plume se pose devant un homme, assis sur un banc désormais devenu mythique. Alors que Forrest attend le bus, on voit derrière lui le parc de Chippewa à Savannah, en l’État de Géorgie. Sa maison, la célèbre pension Gump se situe un peu plus loin, à quelques kilomètres de Beaufort. Au total, le film ne montre pas moins d’une dizaine de lieux mythiques de cet État particulièrement cinéphile. Limitrophe de la Caroline du Sud et bénéficiant d’un climat subtropical aux lumières chaudes, la Géorgie est le lieu favori de centaines de productions hollywoodiennes. Celles-ci voient en ses saules pleureurs et grandes maisons blanches un décor parfait pour ses tournages. En quelques années seulement, cet “Hollywood du Sud” a vu naître les fictions les plus célèbres, d’Autant en Emporte le vent, à The walking Dead, en passant par Black Panthers, les Hungers Games, Stranger Things ou encore Avengers : Infinity War….

 

Un conflit d'intérêt embarrassant

 

Mais derrière cet apparent coup de foudre d’Hollywood pour son cousin du Sud se cache surtout d’énormes intérêts financiers. Non seulement le coût de la vie y est bien moindre qu’à Los Angeles, mais surtout, l’État a adopté en 2008 des mesures fiscales très avantageuses pour les productions télévisuelles et cinématographiques. Ces dernières peuvent en effet bénéficier de 30% de crédit d’impôt si elles s’installent à Atlanta ou dans ses environs. Ainsi en 2019, alors qu’une polémique sans précédent devait bientôt chambouler les habitants de cet État ô combien conservateur et religieux, plusieurs dizaines de tournages y étaient déjà en cours.

 

La série Netflix Insatiable, où l’on peut voir l’actrice Alyssa Milano dans le rôle de Patty Bladell se préparait alors à tourner sa deuxième saison, tandis que Clint Eastwood y installait l’équipe de son dernier film en date, Le Cas Richard Jewell. C’est au cours de janvier et février que les esprits s’échauffent : les sénateurs de l’État de Géorgie souhaitent voter la loi anti-avortement la plus contraignante des États-Unis. Alors que chaque État possède sa juridiction propre quand au délai de l’intervention possible sur l’IVG, la Géorgie menace d’imposer la loi dite “du battement de cœur” qui, comme son nom l’indique, interdit l’avortement à partir du moment où les battements de cœur du fœtus peuvent être décelés (moment où beaucoup de femmes ne savent pas encore qu’elle sont enceintes). Chef de file du mouvement “pro life”, le gouverneur républicain de l’État, Brian Kemp, affirmait alors pour défendre sa position que “la Géorgie attache une grande valeur à la vie. Nous défendons les innocents et parlons au nom de ceux qui ne peuvent pas parler pour eux-mêmes.”

Image tirée du film de Clint Eastwood, “Le cas Richard Jewell” (2020)

Les propos du gouverneur viennent directement piquer les acteurs hollywoodiens. Ben Stiller, Alec Baldwin, Mia Farrow… Beaucoup prennent alors la parole en défaveur de cette loi très contraignante, qui s’impose même aux victimes de viol et d’inceste. Le mouvement de colère des stars est tel qu’un appel au boycott est lancé à Hollywood. Alyssa Milano en tête, de nombreuses personnalités du cinéma ainsi que le syndicat des scénaristes américains refusent de continuer à travailler dans cet État rétrograde. Le 20 mars 2019, malgré les lettres ouvertes et protestations des associations des droits humains, les députés géorgiens font passer la loi, arguant qu’ils ne peuvent échanger leurs valeurs personnelles contre de l’argent. Le boycott prend alors une tournure de véritable conflit ouvert entre les studios qui le soutiennent et ceux qui s’en détachent. Au cœur de la polémique, Clint Eastwood fait couler des litres d’encre en refusant d’interrompre son tournage, arguant qu’il ne peut de toute façon se faire ailleurs puisque Le Cas Richard Jewell revient sur un l’attentat des Jeux Olympiques d’Atlanta.

 

Si l’État de Géorgie tente tant bien que mal de faire oublier son passé esclavagiste et ségrégationniste, son penchant conservateur ne cesse de réveiller ses plus grosses blessures. Ray Charles en est certainement l’exemple le plus flagrant. Alors que durant des années le musicien avait interdiction de se produire en concert dans sa région natale en raison de sa couleur de peau, l’État de Géorgie fait de Georgia on my mind son hymne officiel en 1979. Plus de quarante ans après, les nouvelles lois anti-avortement divisent le plus beau décor du cinéma américain, mettant encore une fois en danger, non seulement la vie de ses habitants, mais aussi la création artistique. 

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