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“Dune” d'Alejandro Jodorowsky : histoire d'un chef-d'œuvre avorté

Cinéma

Prophétie, budget faramineux, Salvador Dalí, Mick Jagger... le film “Dune” devait être l’œuvre la plus grandiose du cinéaste Alejandro Jodorowsky. Cette adaptation du roman de science-fiction le plus vendu au monde n’a pourtant jamais vu le jour. Alors que Denis Villeneuve vient de reprendre le tournage de sa version de l’œuvre avec Timothée Chalamet et qu’un documentaire sur l’adaptation avortée du cinéaste franco-chilien est disponible sur Arte, retour sur l’histoire chaotique d’une des plus grandes utopies du cinéma.

Le cinéaste franco-chilien Alejandro Jodorowsky sur le tournage de "La Danza de la realidad" (2013)

Le Dune de Jodorowsky est le plus grand film jamais réalisé… bien qu’il n’existe pas !” assène le réalisateur Nicolas Winding Refn (Drive, Only God Forgives) en ouverture du documentaire Jodorowsky’s Dune de l’américain Frank Pavich, disponible jusqu’au 7 septembre sur Arte. Ce projet aussi grandiose que chaotique démarre en 1974, lorsque le producteur Michel Seydoux offre une carte blanche au cinéaste virtuose et provocateur Alejandro Jodorowsky pour adapter Dune – l’histoire d’une planète inhospitalière au sein de laquelle des maisons rivales se disputent une “épice” qui ouvre les portes de l’esprit – œuvre de science-fiction la plus vendue au monde publiée par l’écrivain Frank Herbert en 1965.

 


Alejandro Jodorowsky est convaincu qu’il peut “faire quelque chose de sacré” avec ce film. Salué pour ses longs-métrages extravagants et métaphysiques (El Topo, La Montagne Sacrée), le cinéaste se rêve en prophète et souhaite réaliser un film qui “changera le monde”. Si la science-fiction semble avoir trouvé son œuvre totale quelques années plus tôt avec 2001, l’Odyssée de l’espace (1968) de Stanley Kubrick, Alejandro Jodorowsky souhaite la teinter de psychédélisme – le LSD et autres hallucinogènes étant très à la mode en ce début des années 70.

Annonce du projet d'adaptation de "Dune" par Alejandro Jodorowsky (1975)

 

Pour l’accompagner dans ce projet pharaonique, le cinéaste invite les plus grandes stars de l’époque, quitte à satisfaire leurs demandes les plus farfelues. Pour jouer le rôle d’un empereur de l’espace, le célèbre peintre Salvador Dalí réclame 100 000 dollars… de l’heure. Jodorowsky souhaite aussi confier des rôles à Orson Welles, Mick Jagger et faire composer la bande originale par Pink Floyd et Magma, groupe de rock progressif culte des années 70. Son fils Brontis, alors âgé de 13 ans, se voit contraint de suivre un entraînement aux arts martiaux de six heures par jour, sept jours sur sept, pour interpréter le jeune héros Paul Atréides, personnage principal du roman.

 


L’immense story-board réalisé par le dessinateur de bandes dessinées Mœbius dévoile, plan par plan, un film épique qui doit durer 12 heures. Effrayés par la durée du film et le caractère réputé incontrôlable d’Alejandro Jodorowsky, les studios hollywoodiens refusent d’accorder les 5 millions de dollars qui manquent au réalisateur pour la production de son film (estimée à 15 millions de dollars au total). Coup de grâce, le célèbre producteur italien Dino De Laurentiis rachète les droits du roman en 1976 et confie le projet à Ridley Scott, tout juste auréolé du succès du premier Alien (1979). La malédiction est en marche. Affecté par le décès prématuré de son frère aîné, le réalisateur britannique se désiste et laisse place à David Lynch qui fait de son Dune une œuvre inabordable, décriée par la critique et reniée par le réalisateur lui-même, qui retire son nom au générique lors de sa diffusion à la télévision – pointant du doigt les nombreuses coupes effectuées par ses producteurs de l’époque.

Bande-annonce – "Dune" de David Lynch (1984)

Dans une récente interview accordée à Indiewire, Alejandro Jodorowsky se souvient : “Quand David Lynch a réalisé Dune, ça m’a rendu malade parce que c’était mon rêve. Le film a été présenté à Paris, j’ai commencé à [le] regarder, et petit à petit j’étais heureux, tellement heureux parce que le film était merdique. J’ai réalisé que personne ne pouvait faire Dune. C’est légendaire.”

 

Le réalisateur canadien Denis Villeneuve (Prisoners, Blade Runner 2049) parviendra t-il à réaliser une bonne adaptation de cette œuvre maudite ? Le tournage avec Timothée Chalamet, Javier Bardem, Charlotte Rampling, Oscar Isaac, Jason Momoa ou encore l’actrice et mannequin Zendaya a repris il y a quelques jours après avoir été interrompu par l’épidémie de Covid-19 – et la sortie du film est prévue en France pour le 23 décembre prochain.


 

Jodorowsky’s Dune, de Frank Pavich, disponible sur Arte jusqu’au 7 septembre 2020

 

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    Mick Jagger dans Performance (1970) © Warner Bros

    Avec ses longs cheveux ondulés et ses lèvres pulpeuses, l'allure androgyne de Mick Jagger aura tout autant convaincu les groupies que le cinéma d'auteur.  Alors qu’il est déjà, à 26 ans, un chanteur mondialement connu, Jean-Luc Godard l’approche en premier en 1968 et propose aux Rolling Stones de figurer dans un documentaire expérimental intitulé One + One ou Sympathy for the Devil. Construit en deux parties distinctes, création versus destruction, le documentaire met en scène le groupe anglais lors d’une répétition de leur chanson Sympathy for the Devil. Mick Jagger, alors âgé de 26 ans, mène et dirige les autres musiciens et perce l’écran de son assurance, s’assumant comme le véritable leader du groupe.

     

    Mais ce sont deux jeunes réalisateurs qui lui offrent son premier rôle dans un film de fiction. En 1968, Donald Cammell et Nicolas Roeg offrent au chanteur le rôle d’une rock star acceptant de cacher un vieil ami meurtrier. Au fil d’une intrigue psychédélique, Mick Jagger apparait plus impudique que jamais, prenant son bain en compagnie de deux belles et jeunes femmes, une scène jugée beaucoup trop osée pour l’époque. Deux ans après le tournage, la Warner Bros accepte enfin de diffuser ce film auparavant jugé trop violent et obscène, qui reçoit alors un accueil mitigé. Comme un bon vin se bonifiant avec le temps, Performance est aujourd'hui considéré comme l’un des films les plus novateurs du cinéma britannique des années 1970. Fort de cette expérience, Mick Jagger incarne un an plus tard, en 1971, le célèbre gangster australien Ned Kelly dans un biopic du même nom, signé Tony Richardson.

    Après ces deux premiers rôle remarqués s’enchaînent les propositions, mais la malchance ou le hasard empêchent le chanteur de les accepter. En 1975, Mick Jagger est auditionné pour l’adaptation mythique du Rocky Horror Show, mais le rôle revient finalement à Tim Curry, incarnant déjà le personnage au théâtre. Dans un casting insensé, aux côtés d’Orson Welles et de Salvador Dalí, il est choisi par le réalisateur chilien Alejandro Jodorowsky pour son adaptation du roman de science fiction Dune. Jugé trop audacieux et ésotérique pour être financé, le film ne verra jamais le jour. Autre déception, à la fin des années 1970, Werner Herzog le choisit comme acteur dans son film Fitzcarraldo, mais le tournage doit être décalé et lors de sa reprise, les Stones sont en tournée. Son personnage est alors supprimé et ses scènes coupées.

     

    Après une décennie à n’apparaître que dans des documentaires, les années 90 lui sont plus bénéfiques et lui permettent de tourner dans trois films notables : Freejack de Geoff Murphy (1992), puis Bent de Sean Matthias (1997) et L’Homme d’Elysian Fields de George Hickenlooper (2001), dans lesquels il donne la réplique à des acteurs aussi reconnus que Rachel Weisz, Ian McKellen, Clive Owen ou Anthony Hopkins.

     

    Moins connu que sa carrière d’acteur, Mick Jagger est également producteur, et lance en 1995 sa propre société de production, Jagger Films, qui finance plusieurs films et séries, dont Enigma, de Michael Apted avec Kate Winslet, un documentaire sur lui même, Being Mick (2001), ou encore la série HBO The Vinyl (2016). Alors que le chanteur n’a plus tourné depuis 2001, Keith Richards et Johnny Depp tentent, sans succès, de convaincre de le convaincre de participer au quatrième volet de la saga Pirates des Caraïbes. Mais, preuve qu’il sélectionne rigoureusement ses rôles, c’est finalement en 2020 que Mick Jagger fait son grand retour au cinéma dans un thriller de Giuseppe Capotondi, The Burnt Orange Heresy, aux côtés de Claes Bang et Donald Sutherland. Critique d’art tout aussi véreux que peu scrupuleux, son personnage, Joseph Cassidy, cherche à s’approprier l’oeuvre d’un peintre à la retraite.

     

    The Burnt Orange Heresy, de Giuseppe Capotond, date de sortie encore inconnue.

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