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Pourquoi Maurizio Cattelan a t-il refusé de vendre sa banane à Damien Hirst ?

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Nouveau rebondissement dans l’histoire de la banane qui a fait trembler le monde de l’art contemporain il y a maintenant neuf mois. Son auteur Maurizio Cattelan a refusé d’échanger cette œuvre controversée – dont un exemplaire a été vendu 120.000 dollars lors de la foire Art Basel en 2019 – contre n’importe quelle œuvre proposée par l’artiste à la renommée internationale Damien Hirst. Si le premier ne s’est pas prononcé sur les raisons de ce refus, de nombreux éléments de réponse semblent se trouver dans une interview accordée à Numéro en décembre 2016.

Maurizio Cattela, "Comedian" (2019)

La banane la plus controversée de l'art continue de faire parler d’elle. Vendue pour la modique somme de 120.000 dollars, et disponible en seulement trois exemplaires, cette œuvre – composée d'un fruit fixé au mur avec un gros morceau de scotch argenté par l’artiste italien Maurizio Cattelan – avait provoqué en décembre 2019 un véritable tollé dans le monde de l’art contemporain, lors de la foire Art Basel Miami Beach. D'aucuns s'indignaient de son prix excessif rapporté à sa trivialité et à son caractère périssable, d'autres criaient au génie devant la nouvelle provocation de son auteur... Un artiste avait même profité de la frénésie de la foire pour la dérober à l'improviste et la manger, devant les yeux d'un public amusé. Neuf mois plus tard, fasciné par cette œuvre baptisée Comedian, l’enfant terrible de l’art contemporain Damien Hirst a proposé de l’échanger contre n’importe laquelle de ses œuvres – incluant ses crânes incrustés de diamants qui se vendent jusqu’à 100 millions de dollars –, par l’intermédiaire du célèbre conservateur et critique d’art contemporain Francesco Bonami. 

 

Après le refus de Maurizio Cattelan, Damien Hirst a réagi sur son compte Instagram : “Je voulais désespérément acheter cette œuvre de Maurizio Cattelan car je l’apprécie tellement. J’ai demandé à mon ami et conservateur Francesco Bonami de proposer à Maurizio de me la vendre ou d’en faire une spécialement pour moi. Malheureusement, il a dit non ! Je lui ai alors proposé de l’échanger contre l’une de mes œuvres… il a dit non ! Puis Francesco s’est senti gêné et il en a conçue une spécialement pour moi ! Elle est désormais accrochée à mon mur et je l’aime, même si il m’a avoué que la banane aurait dû pointer la direction opposée hahahahaha”. Dans les commentaires, l’artiste britannique a pourtant confirmé qu’il respecterait le protocole mis en place par Maurizio Cattelan, qui consiste à remplacer sa banane dès que celle-ci est pourrie...

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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Alors pourquoi Maurizio Cattelan a t-il refusé de vendre sa banane a un artiste aussi reconnu que lui, et qui partage son goût pour la provocation ? Lors d’une interview accordée à Numéro en décembre 2016, l’Italien partageait déjà sa fascination pour la capacité à rendre viral un objet ou une œuvre d'art :  “Il me semble que c’est ce qui se rapproche le plus de ce que pourrait être un superpouvoir humain”. Connu pour ses WC en or massif baptisés America ou encore d’une représentation d’Hitler en jeune écolier puni, Maurizio Cattelan a en effet parfaitement compris comment rejoindre Jeff Koons, Damien Hirst ou encore Paul McCarthy au panthéon des artistes les plus chers et les plus médiatisés de notre époque grâce à des créations provocatrices, tapageuses voire blasphématoires dont le caractère clivant fait résonner l'écho dans le monde entier, porté par des symboles immédiatement reconnaissables par tous. Car chez l'artiste italien, ce moment inédit et imprévisible de la réception de l'œuvre fait toujours partie intégrante de sa signification.

 

 

L’art a le devoir de poser des questions, pas d’apporter les réponses. Si ce sont des réponses claires que vous voulez, alors il faut les chercher ailleurs.”

 

 

Une œuvre d’art doit d’abord traverser une phase d’engouement, puis une période de désintérêt, avant de faire son grand retour”, confie aussi Maurizio Cattelan, théorisant ainsi son procédé idéal pour transformer un simple effet de mode en œuvre majeure. En atteste sa Nona Ora, une statue de cire hyperréaliste du pape Jean-Paul II percuté par une météorite, qui a en effet vécu plusieurs vies. Tantôt censurée pour sa désacralisation de la figure du pape et de la toute puissance de Dieu, tantôt considérée comme une ode à la foi, critique du récit moderne de la maîtrise de l’univers par l’homme et la science, la Nona Ora est aujourd'hui considérée comme une œuvre importante, plus de vingt ans après sa création en 1999. À l'heure de ce nouvel acte dans le feuilleton de la banane, Maurizio Cattelan préfère donc laisser s'estomper la renommée de l'œuvre, qui possède même aujourd'hui son propre compte Instagram. Ne souhaitant pas intervenir dans les débats actuels suscités par cette fameuse création, l'artiste reste ainsi fidèle à sa position d'il y a quatre ans : “l’art a le devoir de poser des questions, pas d’apporter les réponses. Si ce sont des réponses claires que vous voulez, alors il faut les chercher ailleurs.” Damien Hirst, quant à lui, profite tout de même grâce à Francesco Bonami de sa propre version de la banane Comedian, fièrement arborée sur l'un des murs de son domicile. 

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