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Rencontre avec Leonor Antunes, la Portugaise qui tisse sa toile à la Biennale de Venise

Art

Leonor Antunes appréhende le corps comme une unité de mesure. L’artiste portugaise, qui représente son pays à la Biennale de Venise, a fait de l’infini et de l’artisanat les deux notions phares de ses travaux. Retour sur notre rencontre avec celle qui tisse sa toile à la Biennale.

L’artiste d’origine portugaise Leonor Antunes devant l’une de ses œuvres en laiton, tendue dans la nef du CAPC – musée d’Art contemporain de Bordeaux. Elle représente le Portugal à la Biennale de Venise.

Numéro : De quelle façon vos origines ont-elles influencé votre travail ?


Leonor Antunes : Même si j’habite aujourd’hui à Berlin, je suis native de Lisbonne, cité portuaire. Un jour je suis entrée dans un magasin d’articles de marine de la ville. Un homme était en train de fabriquer un filet de pêche en corde. Il le tissait à l’aide d’une pièce de bois qui lui servait d’instrument de mesure pour former une maille constituée de carreaux de taille identique. Son filet était formé d’une seule corde, presque infinie. Cette rencontre fortuite a beaucoup influencé ma recherche par la suite.

 

En quoi vous a-t-elle tant marquée ? 

 

L’unité de mesure, l’infini et l’artisanat sont des notions très présentes dans mon travail. J’appréhende le corps comme une unité de mesure. Au CAPC,en février 2016, j’ai voulu construire une structure qui s’étire dans l’espace à l’infini, dans toutes les directions, sans aucune limite apparente. Je suis aussi intéressée par les objets réalisés par la main de l’homme. Leur fabrication exige du temps, et se transmet au fil d’une longue tradition. Ils nous inscrivent dans une temporalité différente. Le savoir-faire des artisans va disparaître, comme celui de ce pêcheur qui tis- sait son filet. Il est important de les préserver. 

 

Quelle est la place de l’artisanat dans votre pratique ?


Mon intérêt pour l’artisanat porte sur les savoir- faire très spécifiques. Dans l’artisanat japonais, par exemple, les techniques pour travailler le bois sont issues de la tradition liée à la construction des lieux saints. Ils sont réhabilités tous les vingt ans, si bien que ce savoir-faire n’a jamais disparu et est resté “original”. Par ailleurs, bon nombre d’artistes du passé qui m’intéressent – et qui à leur époque étaient réduits au champ de l’artisanat – ont sou- vent été victimes de préjugés et dénigrés. Je pense notamment à Anni Albers, qui, de surcroît, n’a jamais eu la possibilité d’enseigner au Bauhaus comme son mari.

 

Pouvez-vous nous parler du projet spécifique que vous aviez réalisé à Bordeaux en 2016 ?


L’influence du bâtiment du CAPC a été très forte. Cet ancien entrepôt servait à stocker les denrées alimentaires importées des colonies. Et son histoire est très corrélée aux années 90 et aux projets “massifs” de Serra, de Morris, cette génération d’artistes masculins… Cette œuvre est inspirée d’un petit motif géométrique réalisé en tissage par Anni Albers dans les années 80. Je voulais l’agrandir à l’échelle du lieu pour qu’il devienne gigantesque et qu’on ne puisse pas l’appréhender sans monter sur la mezzanine pour avoir une vue panoramique. J’ai beaucoup regardé des images d’archives de l’entrepôt quand il était rempli de sacs de café, etc. À l’époque, il y avait une grande pièce de tissu suspendue sous le plafond. Elle s’ouvrait et se fermait sur plus de 25 mètres de longueur pour filtrer le soleil. J’ai ainsi installé une sculpture dorée suspendue et pliée qui fonctionne avec le même système de cordes qu’à l’époque. Sur le sol, il y a des paravents tissés en rotin, des lampes et des sortes de tables basses en béton dont le motif fait référence aux impressions des petates, ces tapis de paille mexicains. Leur forme reprend celle des fenêtres du centre culturel Sesc Pompeia, le fameux bâtiment de Lina Bo Bardi au Brésil. Ce sont comme des individus dans l’espace. Je joue là encore sur les rapports de taille et d’échelle.

 

[Interview pour le Numéro 170 de février 2016]

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  • Toiles, cirques et bordels : quand Fellini rencontre Picasso

    Projections vidéo, sculptures, toiles ou dessins… Jusqu’au 28 juillet, deux colosses du XXe siècle se confrontent à la Cinémathèque : le peintre espagnol Pablo Picasso et le réalisateur italien Federico Fellini. Les deux hommes erraient au même endroit pour chercher l’inspiration.

    Federico Fellini sur le tournage de la “Dolce Vita”, 1960 - Collection Fondation Jérôme Seydoux - © Pathé 1960 - Pathé Films - Riama Film / Identité de l'auteur réservée.

     

    Lorsque l’on entre par effraction dans un rêve de Federico Fellini, on y rencontre parfois Pablo Picasso. Et les deux hommes discutent jusqu’à l’aube. Dans son Livre de mes rêves, le réalisateur italien l’affirme : “[Pablo] n’arrête pas de me parler”. Mais les interrogations s’emmêlent : de quoi peuvent-ils bien discuter ? Quels secrets alimentent donc leurs causeries ?

     

    Ces deux artistes occupent une place de choix dans le classement des plus grandes figures de notre temps. D’abord, Pablo Picasso (1881-1973), figure incontournable de la scène artistique du XXe siècle, fondateur du cubisme – aux côtés de Georges Braque –, qui déconstruit la perspective et invite ses homologues à se pencher sur la création africaine. Ensuite, Federico Fellini (1920-1993) qui, fidèle au cinéma néoréaliste à ses débuts (la réalité documentaire de la rue en opposition au fascisme), s’en détache progressivement et propose des œuvres bien plus poétiques, oniriques et mélancoliques.

     

    Il est clair que l’époque qui les voit naître, leur pays d’origine, le médium qu’ils utilisent et les révolutions qu’ils provoquent les séparent sensiblement. Néanmoins, leurs productions artistiques respectives sont profondément liées tant ils s’accordent sur l’importance du rêve et du monde fantasmé. Certains décors refont inlassablement surface et habitent leurs plus grands chefs-d’oeuvre.

     

    Federico Fellini, Rêve du 18 janvier 1967, Le livre de mes rêves, volume I, © Comune di Rimini Cineteca - Archivo Federico Fellini.

    Federico Fellini, Le livre de mes rêves, volume I, © Comune di Rimini Cineteca - Archivo Federico Fellini.

     

    1. 1. Les harems et les bordels.

     

    Claudia Cardinale, Anita Ekberg, Dora Maar, Olga Khokhlova… Ces femmes sont omniprésentes dans l’imaginaire des deux hommes. Qu’il s’agisse de prostituées, de ménagères ou de déesses, les femmes obsèdent, fascinent et terrifient les deux artistes. Sans surprise, c’est elles qui inspirent les lieux les plus importants de leurs compositions : les bordels et les harems. Chez Picasso, on retrouve notamment cette imagerie dans la toile Les Demoiselles d’Avignon (1907) – la scène se déroule dans un bordel de Barcelone –, ou dans ses esquisses revisitant l’oeuvre orientaliste de Jean-Auguste-Dominique Ingres, Le Bain Turc (1863). Les formes voluptueuses de ces personnages, tantôt terrifiants, tantôt salvateurs, habitent l’espace des tableaux, soudainement rétrécis. On remarque l’utilisation d’un procédé similaire dans les oeuvres de Federico Fellini : les prostituées plantureuses de Roma (1972) dominent autant les plans que les femmes de Huit et demi (1963), ces dernières entourent Guido – incarné par Marcello Mastroianni – et l'égarent de façon absurde et suggestive.

    Une scène dans Roma de Federico Fellini, 1972. (Non exposé)

    Pablo Picasso, Le bain turc, 1968. Courtesy of Christie's. (Non exposé)

     

    2. L’antiquité romaine

     

    En 1917, Jean Cocteau invite Pablo Picasso à le rejoindre à Rome pour réaliser les costumes de scène du ballet russe Parade composé par Erik Satie et monté par Serge Diaghilev. Le natif de Malaga en profite pour visiter l’Italie, notamment Naples et Herculanum, ville romaine antique détruite par l'éruption du Vésuve en 79 après JC. Stupéfait, il y découvre la fresque d’Augé – au sein de la basilique d’Herculanum –, princesse mythique d’Arcadie. Ses traits et sa posture l’inspirent pour réaliser différents portraits de sa femme, Olga Khokhlova, au début des années 1920. Quelques décennies plus tard, la beauté de la fresque d’Augé frappe également Fellini de plein fouet : il la reproduit en 1969 dans son péplum Satyricon.

    “Satyricon” de Federico Fellini, 1969, @1969 Alberto Grimaldi Productions S.A. All Rights Reserved.

    3. Les cirques.

     

    En janvier 1984, le magazine français Cinématographe dédiait tout un numéro à Fellini. Sur la couverture il est représenté de façon étrange : les cheveux plaqués en arrière, il fixe le lecteur d’un air hagard en fronçant les sourcils. Son visage est scindé en deux, l’une des parties est maquillée, lui donnant des airs de mime. Fellini se baptise comme cela “ à moitié mime” car le monde du cirque l’a toujours fasciné. La trace de cette influence est si fondamentale que de nombreux personnages au sein de La Strada (1954), de Huit et demi (1963) ou encore des Clowns (1971) prennent les traits de saltimbanques ou de clowns fanfarons. À l’aube du XXe siècle, cet univers est l'apanage de certains initiés, il émerveille tout autant Pablo Picasso qui fréquente assidûment les gradins des cirques de Montmartre.

     

    Exposition “Quand Fellini rêvait de Picasso” à la Cinémathèque française jusqu’au 28 juillet 2019. 

    Richard Basehart et Giulietta Masina dans La Strada de Federico Fellini, 1954, © Beta Film Gmbh.

    Pablo Picasso, Famille d'acrobates avec un singe, Gouache, aquarelle, encre sur carton,1905, Gothenburg Museum of Art. (Non exposé)

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