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Les mangas dark de Julien Ceccaldi

Art

Imprégné par le style des mangas, dont il est passionné, ce trentenaire installé à New York signe des toiles hantées par les thèmes du désir et du malaise.

“Secret of Polichinelle” (2018) de Julien Ceccaldi. Acrylique sur Plexiglas et toile, 92 x 122 cm.

Moi qui suis du siècle passé et qui ai toujours vu, en ces temps désormais lointains, des artistes dans leur vingtaine vouloir en finir avec l’art qui les précédait – du moins en découdre avec ses formes, et en tout cas s’opposer violemment aux artistes établis – je ne suis pas prêt à renoncer à ces fondamentaux qui, à mon avis, sont la raison d’être des nouvelles générations d’artistes. J’ai quand même encore un peu l’espoir de rencontrer des artistes jeunes qui ne souhaitent pas nécessairement reproduire en tout point ce qu’ont fait leurs aînés pour être adoubés par eux. Je n’ai pas besoin d’un nouveau Christopher Wool ou d’une nouvelle Cindy Sherman.

 

J’attends de la nouvelle génération ce qu’on peut légitimement en attendre : entre autres choses, qu’elle impose ses propres règles, réoriente le regard là où elle estime qu’il doit se poser, qu’elle affirme la prédominance de ses propres sources et la validité de ses propres outils, qu’elle produise un art qui soit le reflet de son temps, bref, qu’elle surprenne et, autant que faire se peut, qu’elle dérange. À Montréal, où il a grandi et étudié le cinéma et l’animation, Julien Ceccaldi n’a pas rencontré  l’intérêt des programmes d’aide aux créateurs et, comme il l’expliquait à Nicolas Trembley dans les pages de Numéro l’an passé, il s’était résolu à vendre ses “vêtements peints” dans des foires d’artisanat... et ses fanzines sur Internet. Né en 1987, Ceccaldi n’a aucune inhibition vis-à-vis d’Internet : c’est là que, d’ailleurs, il réalisa et exposa ses premières œuvres – des dessins exécutés via un site de paint chat (site où, en ligne, on peut discuter, créer et partager des dessins).

Sa stratégie alternative aux galeries traditionnelles a-t-elle piqué celles-ci au vif ?...aujourd’hui, il se voit exposé par les plus pointues du globe (Jenny’s à Los Angeles, House of Gaga à Mexico – des group shows chez Greene Naftali à New York ou Simon Lee à Londres). Entre-temps, il est vrai, sans avoir totalement renoncé aux fanzines et dessins, il a aussi investi des formats plus conventionnels (plus rassurants pour le marché de l’art contemporain) : il peint sur toiles, réalise des murs peints, des films d’animation, et fait preuve d’une totale maîtrise de l’installation. Sa première exposition personnelle dans une institution, le Kunstverein de Cologne, en Allemagne, il y a quelques semaines
(du 8 septembre au 11 novembre 2018) en fit la preuve, et a aussi confirmé la grande singularité de cet artiste qui, à défaut de venir d’une autre planète, vient assurément d’autres horizons, ou plus exactement d’horizons exotiques et extérieurs à l’histoire de l’art contemporain : celui du manga essentiellement. Pour autant, il est bien loin de Murakami, avoue sa préférence pour un type très particulier de mangas (le shojo,très prisé par les préadolescentes japonaises) et, bien que sa génération ne considère souvent l’histoire de l’art que comme une sorte de note de bas de page, laisse transparaître aussi un style à la Balthus – évident dans son exposition de 2016 chez Jenny’s – combiné avec une dimension bien plus sombre. Ceccaldi s’amuse manifestement de ces morphings improbables, et avoue être inspiré aussi bien par les films de Catherine Breillat que par la série TV Gilmore Girls (on se doute, en effet, que Rothko est hors sujet).

 

La force de l’œuvre de Julien Ceccaldi tient dans sa parfaite acceptation des règles du jeu de l’art telles qu’elles sont définies aujourd’hui, et dans l’emphase presque involontaire qu’il met à pousser plus loin ces règles. En somme, maintenant que l’histoire des formes a cédé la place à autre chose, et que les formes semblent avoir fait le deuil d’une histoire cohérente, la singularité des œuvres s’est déplacée ailleurs : Ceccaldi a choisi de la localiser dans la teneur de ses récits et la sophistication de ses personnages. Ils expriment une irrémédiable solitude et une noirceur absolue : “Je voulais juste comprendre mon propre désespoir !” dit l’un d’eux (visiblement une femme en train de fondre), via une bulle de bande dessinée, dans Inherited Struggle (2014). Le panthéon de ces personnages réunis compose une fresque qui ne raconte rien d’autre que l’artiste lui-même, le tout formant une sorte de journal intime, cousin lointain de The Ballad of Sexual Dependency (1985) de Nan Goldin.

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