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04 Mai

Ewa Juszkiewicz, la peintre virtuose qui repense des toiles de maître

 

Peintre virtuose à seulement 35 ans, Ewa Juszkiewicz puise dans l’histoire de l’art et s’approprie des toiles de maître pour les réinterpréter sous la forme d’inquiétants portraits contre nature.

Par Eric Troncy

“Untitled” (After Alexander Roslin) [2018]. Huile sur toile, 80 x 60 cm.

À 35 ans à peine, Ewa Juszkiewicz peint quasi exclusivement des femmes, qui ont déjà été peintes par d’autres, dans les siècles passés. La technique qu’elle a acquise durant ses dix ans d’études (2004-2013) à l’Académie des beaux-arts de Dantzig, puis de Cracovie, lui permet de copier à la perfection n’importe quel maître. Une disposition qui sert un projet plus vaste, à la croisée sans doute du souvenir des artistes “appropriationnistes” américains de la fin des années 70 et de comportements très contemporains induits par l’accès instantané à toutes les images d’œuvres via Internet et une évidente désacralisation de l’histoire qui touche à peu près tout.

 

Les personnages des tableaux dont Ewa Juszkiewicz livre sa version corrigée ont eu une vie propre. Les vêtements et la coiffure peuvent être des indicateurs de position sociale, de même que la posture ou les bijoux. Après le traitement qu’elle leur inflige, tout cela ne disparaît pas vraiment, mais est réorganisé d’une manière inquiétante. Entraîner l’histoire de la peinture classique et moderne vers un surréalisme version xxie siècle, tel pourrait être le cœur du projet artistique d’Ewa Juszkiewicz. Lorsque Louis Léopold Boilly fit, en 1807, le portrait de Mme Saint-Ange Chevrier, haut de 80 cm, il prit soin de la représenter les yeux tournés vers le ciel, son visage poupin inspirant la confiance. La version d’Ewa Juszkiewicz, elle, fait plus de deux mètres de haut, et surtout, le visage poupin et le regard angélique ont disparu, recouverts d’un entrelacs de tissu pareil à celui de la robe, d’où sortent diverses plantes vertes et une mèche de cheveux. Quant à la “reprise” du portrait d’Elisabeth Brockenhuus (exécuté en 1817 par Christoffer Wilhelm Eckersberg), la chevelure de Mme Brockenhuus a été tressée tout autour de son visage, le recouvrant tout à fait, comme une camisole.

“Sisters” (After Anton Graff) [2014]. Huile sur toile, 142 x 116 cm.

Ce processus devient plus complexe lorsque l’artiste s’attaque à des œuvres moins classiques. Ainsi sa “reprise” du célèbre tableau de René Magritte, L’Invention collective (1935), semble-t-elle en tout point pareille à l’original : nul besoin, en effet, pour s’inscrire dans le projet de Juszkiewicz, de changer quoi que ce soit à cette femme allongée sur le sable et qui est déjà affublée d’une tête de poisson. Les choses se compliquent lorsqu’elle “reprend” (car à l’inverse de Sturtevant qui affirmait que ses versions identiques à celles des grands artistes dont elle reproduisait les œuvres étaient des “originaux”, les siennes sont vraiment des “reprises”, comme dans l’industrie de la musique) des œuvres plus abstraites de Paul Klee, de Vassily Kandinsky ou de Jean Metzinger. De même lorsqu’elle travaille à partir de documents relatifs à des tableaux ayant été détruits ou perdus. Ou lorsqu’elle donne une version peinte d’une sculpture, telle cette Grande Tête (1912) d’Otto Freundlich, sculpture en plâtre classée “art dégénéré” par les nazis.

 

 

Untitled (After Charles Howard Hodges) [2019]. Huile sur toile, 115 x 90 cm.

Portrait of a Lady (After Louis Léopold Boilly) [2019]. Huile sur toile, 200 x 160 cm.

Cette peinture essentiellement figurative, si simple à regarder, possède assurément une dimension conceptuelle qu’on ne trouve qu’occasionnellement dans la production picturale actuelle. Car si les altérations sont le quotidien des images numériques, elles ne sont pas, en général, infligées à la peinture avec les moyens propres à ce médium. “Mes peintures sont constituées de plusieurs couches et d’un grand nombre de glacis. L’ensemble du processus est très laborieux. Je consacre beaucoup d’attention aux détails, je peux passer plusieurs jours à les affiner”, explique Ewa Juszkiewicz. Et c’est bien parce qu’autant de soin a été apporté à la fabrication de ces curieuses versions de peintures anciennes que son œuvre sait, à la différence de toutes celles qui ont renoncé à le faire, nous “inquiéter”.

“A Rest” (After Anton Einsle) [2014]. Huile sur toile, 180 x 125 cm.

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