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Rencontre avec le galeriste Emmanuel Perrotin: “Aujourd’hui, le snobisme est dépassé”

Art

Grand galeriste international, Emmanuel Perrotin ouvre un nouveau site à paris dans un hôtel particulier avenue Matignon. L’occasion pour le Français de partager avec Numéro sa vision du monde de l’art, son avenir et ses bouleversements.

Emmanuel Perrotin par Claire Dorn.

Numéro : Les peurs suscitées par la crise sanitaire vont-elles signer le retour à des valeurs refuges de l’art comme les artistes établis et la peinture ?

Emmanuel Perrotin : La réalité est plus complexe. Depuis trois ans, donc bien avant la Covid, l’art qui était injustement qualifié de “non sérieux”, “coloré” ou “sympa” par beaucoup de marchands a fini par intégrer leurs galeries. Pour faire le parallèle avec la musique, certains pensaient qu’il ne fallait défendre que la musique “sérieuse”, le classique ou le jazz, et surtout pas la musique qui fait danser, trop superficielle, trop facile. Je veux bien que Pierre Boulez soit un dieu, mais je suis incapable de me souvenir de quoi que ce soit de lui. Par ailleurs, la musique sur laquelle on danse peut toujours nous toucher vingt ou quarante ans plus tard. Pour être clair, je refuse de mettre à un niveau différent Claude Rutault [peintre français conceptuel] et Mr. [artiste pop inspiré par l’animation japonaise], même si, intrinsèquement, leur travail n’a rien à voir. Beaucoup de galeries ont fait évoluer leur programmation et ont intégré des artistes dont le style est à l’opposé de ce qu’elles défendaient. Le renversement des mentalités auquel on a assisté ces dernières années rend d’autant plus pertinente ma programmation. Et la Covid a renforcé ce mouvement. Pendant le confinement, une galerie très connue a expliqué à ses équipes qu’il y en avait assez de toutes ces installations compliquées et qu’il fallait exposer des peintres. Le phénomène que vous évoquez ne vient pas que des clients. Ce sont les artistes dont le travail est exigeant, cher à produire et pas facile à collectionner qui vont payer les pots cassés. Cela m’attriste.

 

 

Vous semblez pessimiste quant à l’avenir d’artistes privilégiant la recherche plutôt que les formes faciles...
Tout dépend ce que l’on entend par “recherche”. Si l’on parle d’un certain nombre d’artistes qui nécessitent d’avoir lu trois textes pour qu’on ne passe pas à 100% à côté de leur œuvre, et qui sont soutenus par une meute de quatre ou cinq galeries, d’une vingtaine de conseillers et de collectionneurs, et d’un certain nombre de magazines, alors oui, je pense que ça va être plus dur pour eux. Ce snobisme qui voulait que plus c’était incompréhensible plus c’était important, est dépassé. Je travaille depuis toujours avec des artistes qui font des installations ou qu’on qualifie faute de mieux de néo-conceptuels, mais dans la perception de ma programmation il en faut cinq pour faire la balance avec un artiste néo-pop efficace visuellement. Sur un compte Instagram, quand vous scrollez rapidement, ce sont les œuvres pop que vous retenez. A contrario, certaines pratiques conceptuelles fonctionnent pourtant très bien parce qu’il y a quelque chose à raconter. Elles vous donnent un pouvoir en tant que marchand. Vous devenez l’ambassadeur de la pièce. Je n’ai jamais autant travaillé sur une foire qu’à Miami, en 2019, avec la banane de Maurizio Cattelan. Il ne suffisait pas de l’accrocher et de la vendre. Il fallait l’expliquer, la défendre et recentrer le débat au-delà de la question de son prix.

 

 

Quel est le rôle d’un galeriste dans la période de crise actuelle ?

Plus que jamais, une galerie doit parler à tous et ne pas s’enfermer dans un entre-soi satisfait. J’admire ces galeristes qui cherchent une cohérence esthétique, intellectuelle et amicale dans leur programmation. Mais je crois qu’ils pénalisent leurs artistes. Cette histoire de “cohérence” aboutit à ce que la galerie ne soit fréquentée que par un public déjà acquis à sa cause, à l’exclusion des autres. Et je suis persuadé que ce sont les artistes aux propositions formelles les plus poétiques ou cérébrales qui en font les frais. Notre rôle est de créer des ponts pour renforcer chacun. La finalité de notre travail est de donner les moyens à nos artistes de produire eux-mêmes leurs pièces, d’être indépendants. Et pour cela, il faut vendre. Et donc trouver de nouveaux publics. Mais dans certains milieux, vendre beaucoup d’œuvres est déjà suspect...

Vue de l’exposition “Sweeet!” (2013) à la galerie Perrotin Hong Kong. Inspirées du dessin animé, les œuvres de Mr. sont l’un des plus grands succès de la galerie ces deux dernières années.

L’avenue Matignon est très prisée par le milieu de l’art contemporain [Kamel Mennour, White Cube, Almine Rech s’y sont installés]. Pourquoi avoir choisi d’y ouvrir votre nouvel espace parisien dans cette période si difficile ?
Ce n’est pas un enfant non désiré. J’entends par là qu’il ne s’agit pas d’un projet de longue date que nous sommes obligés d’assumer malgré la crise. Nous avons signé pendant le confinement, en pleine connaissance de cause, à tel point que nous bénéficions d’une “clause pandémie” avantageuse. J’avais déjà ouvert Perrotin Salon au 2 bis, un espace plus intime qui visait à faciliter les visites d’un certain nombre de collectionneurs, au-delà du fantasme de voir s’arrêter la clientèle de passage qui sortirait des palaces du quartier [rires]. Et j’avais déjà un projet très avancé à cet endroit il y a quinze ans. Je souhaitais reprendre le magasin de tapis de Robert Mikaeloff, le père d’Hervé Mikaeloff [célèbre consultant et commissaire d’exposition], occupé aujourd’hui par le restaurant étoilé La Scène. J’avais fait tous les plans, mais j’ai finalement renoncé : l’emplacement ne s’intégrait pas dans le flux naturel de l’avenue, ma programmation de l’époque correspondait sans doute moins à la clientèle et le prix de la reprise était très élevé. Aujourd’hui, le contexte est beaucoup plus propice.

 

 

Vous vous êtes associé à deux jeunes entrepreneurs, Tom-David Bastok et Dylan Lessel, pour ouvrir cet hôtel particulier dédié au second marché, c’est-à-dire à la revente d’œuvres d’art contemporain et moderne issues de propriétaires antérieurs. 

Ce marché est très particulier. Tout d’un coup, les artistes du monde entier travaillent pour vous ! Le risque est énorme. Tout repose sur la confiance. Il faut s’assurer de la provenance des œuvres, qu’il ne s’agit pas de faux... Créer un département spécifique au sein de la galerie et ouvrir une adresse dédiée envoient un message fort. La galerie Perrotin était bien sûr présente sur le second marché, mais la visibilité nous manquait. L’espace de Matignon est constitué de cinq étages qui peuvent s’agencer, certains restant fermés, pour accueillir des œuvres historiques sans nécessiter à chaque fois une présentation pléthorique. Nous ne nous interdisons d’ailleurs rien. Des pièces contemporaines pourront très bien y être présentées plus tard.

“Slow Burn” (2016) d’Emily Mae Smith. Huile sur lin, 122 x 94 cm.
L’artiste a récemment intégré la programmation de la galerie avec ses peintures pop et symbolistes.