Numero

De l’homme-tigre aux migrants, les œuvres coup de poing du Dhaka Art Summit

Art & Design

Avec ses centaines d’artistes invités, le Dhaka Art Summit transforme tous les deux ans la capitale du Bangladesh en épicentre d’un art asiatique engagé et en prise sur le monde. Une alternative convaincante aux grandes manifestations artistiques occidentales.

1/13

Nous sommes en 1835. Le superintendant George Dromgoole Coleman parcourt la forêt malaisienne à l’aide de son théodolite – cet instrument topographique mesurant les angles et véritable outil de cartographie et de contrôle du territoire pour les colons. Soudain, un tigre surgit. Il s’agit de la première rencontre (connue) entre un homme blanc et un tigre de Malaisie. La scène, réinterprétée en animation 3D par l’artiste Ho Tzu Nyen (né en 1976 à Singapour), a donné lieu à une installation vidéo en forme d’expérience mystique. 

 

D’un côté de la salle, sur un écran géant : Coleman. L’homme blanc. C’est la colonisation en marche, qui impose sa vision du monde rationalisée, mesurée, classifiée. Face à lui, sur l’autre écran : l’animal revêt les traits de l’homme-tigre, créature mythique de l’Asie du Sud et du Sud-Est, qui est à la fois un dieu, un ancêtre et un protecteur. La bête est à la fois un homme qui peut devenir tigre, et un tigre qui peut devenir homme et vivre au sein du village. Elle représente le flottement des identités, leur évolution constante qui empêche toute classification définitive. À la question bien occidentale de savoir combien de tigres vivent dans la forêt, on dit que les populations locales s’amusent encore à répondre : “Cinq ou six.” Tout dépend du statut de l’homme-tigre, homme ou tigre, ou les deux… La créature se fait alors le symbole de l’absence d’opposition entre nature et culture en Asie, une séparation fondatrice de la pensée occidentale. 

 

 

 

À Dhaka, les portraits de migrants peints par Liu Xiaodong redonnent une humanité à ces hommes asservis, en leur offrant un visage...

 

 

Nous sommes en février 2018, au cœur du Bangladesh, et cette installation de Ho Tzu Nyen est l’un des temps forts du Dhaka Art Summit (DAS). Tous les deux ans, la capitale de ce pays aux infrastructures limitées réussit pourtant à proposer une sérieuse alternative aux grands événements artistiques occidentaux. Le DAS, initié en 2012 par les collectionneurs Nadia et Rajeeb Samdani, et orchestré par la curatrice Diana Campbell Betancourt, prend ainsi le pouls d’une création régionale encore bien trop ignorée par l’Ouest. À l’aide de ses 300 artistes invités et de sa dizaine d’expositions, il réussit surtout à répondre à l’un des enjeux majeurs de l’époque : promouvoir un art “décolonisé” des normes et des modes de pensée occidentaux qui se prétendent universels… Un art de la déconstruction des clichés et des valeurs à l’œuvre dans les vidéos de Ho Tzu Nyen, par exemple.

 

Mais tout n’est pas qu’affaire de rapport à l’Occident à Dhaka. L’art y répond surtout à une urgence locale. L’urgence d’exprimer par la peinture, la photo ou la sculpture des situations terribles : les drames écologiques, les réfugiés climatiques ou politiques, les centaines de milliers de Rohingyas fuyant la Birmanie… L’urgence, surtout, de transmettre une Histoire – ou des histoires – que la censure ou la guerre travaillent à effacer. Une figure imposante de bois tient entre ses bras un autre corps, comme une mère tient son fils en proie à la peur et à l’effroi. Il s’agit d’une œuvre du père de la sculpture moderne au Pakistan, Shahid Sajjad, qui s’est emparé de ces drames dans sa série Hostages. Rendre visible l’invisible n’étant pas la tâche la plus aberrante assignée à un artiste… Shahid Sajjad, mais aussi Minam Apang, Munem Wasif ou Nilima Sheikh s’imposent à Dhaka en véritables poètes qui se font les voix de civilisations, de peuples et de minorités. En réinvestissant des pratiques et des traditions locales, ils expriment les tragédies sans être (pour la plupart) littéraux ou illustratifs.

 

Définies par l’anthropologiste Jason Cons comme des “espaces sensibles”, ces zones de conflits évoqués à Dhaka voient en réalité s’entrechoquer les grands mouvements du monde : nationalisme et globalisation, migrations et droits des minorités… Ils forment à cet égard le creuset de notre chaos contemporain. Le Dhaka Art Summit ne pouvait donc pas passer à côté du phénomène massif des travailleurs émigrés. Plus de 10 millions de Bangladeshis travaillent ainsi à l’étranger, pour beaucoup recrutés dans le domaine de la construction, de Dubai à Singapour. 

 

À Dhaka, les portraits de migrants peints par Liu Xiaodong redonnent une humanité à ces hommes asservis, en leur offrant un visage, une image singulière bien différente de celle qui les accompagne au cours de leur voyage : le portrait standardisé de leur pièce d’identité qui rappelle à chaque moment leur (sous-)statut de (non-)citoyen. Ces hommes façonnent pourtant le monde contemporain globalisé, et plus largement les paysages du futur : installant des câbles de télécommunication sous les eaux, répondant dans des centres d’appels à toute heure du jour et de la nuit à des questions venues du monde entier. 

 

Dans sa vidéo Sea State 6 (2015), Charles Lim Yi Yong suit les travailleurs bangladeshis dans des lieux de stockage souterrains d’hydrocarbures à Singapour. L’individu y apparaît en petite fourmi face à ces cavernes monumentales qui symbolisent autant le système économique (surplombant et enfermant les migrants) que la logique territoriale et sociale (leur niant toute visibilité). On ne peut que se féliciter qu’à ces espaces sensibles réponde l’espace sensible de l’art.

Lire aussi

  • 20
    Art & Design

    Vous danserez mieux demain grâce à la Collection Pinault

  • Chocs esthétiques à la Fondation Louis Vuitton

    Avec sa nouvelle exposition “Au diapason du monde”, la Fondation Louis Vuitton met à l’honneur 28 artistes et quelques chefs-d'œuvre pour un feu d'artifice de chocs esthétiques faisant appel à tous les sens.

    Pierre Huyghe, Untitled (Human Mask), 2014.

    L'enjeu était de taille pour sa directrice artistique Suzanne Pagé : proposer une “simple” exposition des œuvres de la Fondation Louis Vuitton capable de rivaliser avec les deux blockbusters internationaux organisés auparavant – Chtchoukine et le MoMA – conçus à partir des plus belles collections étrangères. Sa réponse est efficace : faire jouer la corde sensible.

     

    La présentation d'œuvres de la méga-star Takashi Murakami sur un étage entier fera vibrer à coup sûr le cœur du grand public qui vénère, pas toujours pour de bonnes raisons, son style pop et kawaii – on y reviendra. Mais la proposition la Fondation ne se réduit pas à cette ficelle. Les cordes que tirent Suzanne Pagé et ses équipes sont un peu plus subtiles. À travers trois expositions (hors Murakami), “Au diapason du monde” nous rend sensible les relations entre l'Homme et l'univers du vivant et convoquent par la même occasion quelques grands chefs-d’œuvre récents.

     

    Dès les premières salles, c'est le portrait de l'artiste en démiurge, créateur de paysages cosmiques manipulant le vivant, qui s'esquisse. Aux prises avec deux dynamiques contradictoires, il poursuit une recherche de perfection tout en succombant à la fascination du chaos. L'aquarium Cambrian Explosion 10 (2014) de Pierre Huyghe forme un écosystème marin habité de crabes et de limules surplombé d'une roche volcanique faisant référence à l'apparition des grandes espèces animales il y a 540 millions d'années. La sculpture se fait vivante, univers sous verre en constante évolution, co-construction entre différents agents (la qualité de l'eau, la lumière, le minéral, l'animal...) qui échappe à son créateur.

     

     

     Matthew Barney, Water Cast 6, 2015.

    Cette magie alchimique est à l'œuvre de bien d'autres manières. Sigmar Polke, dans son atelier-laboratoire,  fait fusionner les matières, vernis et métaux, pour créer des jaillissements abstraits sur ses toiles (Nachtkappe I, 1986) qui, encore aujourd'hui, continuent d'évoluer avec le temps... Chez Matthew Barney, c'est le choc entre un bronze en fusion et une matière humide faite d'argile et d'eau, qui génère une explosion tellurique de formes abstraites (Water Cast 6, 2015). Entre attraction et répulsion face aux manifestations furieuses de la nature, le sublime, ce sentiment de sidération face à ce qui est plus grand que l'Homme, n'est jamais loin. 

     

    Autre force à l'œuvre chez les dieux de l'art contemporain, la recherche très complémentaire au chaos de la perfection, à la manière de James Lee Byars. Si son anneau rayonnant The Halo (1994) représente l'éternité, Is (1989), sa sphère parfaite en marbre symbolise une quête d'absolu et de perfection plastique.

     

    Mais l'Homme n'est pas pour autant dans une position de surplomb face à l'Univers. Les œuvres présentées en prennent acte : l'Homme n'est plus la mesure de toute chose, mais à sa juste place : une créature au même rang que les autres au sein d'écosystèmes interdépendants. Mondes animal, végétal, minéral et humain entrent alors en empathie. Récit de voyage filmé au Brésil, la vidéo en 3D The Flavor Genome (2016) de Anicka Yi s'intéresse à “une fleur mythique qui permettrait de produire l'empathie permettant de percevoir ce que ressent par exemple un dauphin rose ou un adolescent en colère.” L'artiste s'y fait exhausteur de sensations. On y sent chaque odeur de plante. On ressent chaque toucher de bois.

    “Cambrian explosion”, Pierre Huyghe (2014)

    Cette empathie un peu new age – et cette mystique – connaît son acmé avec la vidéo, en 3D elle-aussi, de Cyprien Gaillard : énorme chef-d'œuvre du Français, Nightlife (2015) nous transporte de Los Angeles à Berlin en passant par Cleveland. En Californie, des genévriers et des plantes non-indigènes dansent furieusement au rythme d'un sample de “Black Man's World” d'Alton Ellis. C'est une transe du monde végétal, une sensibilité primitive au cœur de la ville de béton et de grillages, un monde joyeux, unifié par la musique. Les plantes apparaissent alors en êtres conscients, chamans d'une vie végétale palpitante. Puis le Français nous emmène dans les airs, pour approcher au plus près d'un feu d'artifice. Chaque explosion, vue d'aussi près, rappelle les branches et les fleurs en mouvement de Los Angeles tout autant que des phénomènes géologiques ou des précipités physiques. Tout est dans tout, le monde ne fait plus qu'un.

     

    On n'oubliera pas pour autant la portée politique de l'œuvre : appel halluciné à l'insoumission. La révolte de la nature non-indigène de Los Angeles évoque bien sûr les révoltes afro-américaines. Et le stade au-dessus duquel est lancé le feu d'artifice n'est rien d'autre que celui construit par Hitler pour les Jeux Olympiques de 1936... où Jesse Owens remporta sa célèbre victoire le poing levé contre le nazisme. Le “I am a loser” répété par Alton Ellis se transformant en ”I am a winner” alors que la vidéo se clôture sur l'arbre offert par les nazis à l'athlète et planté dans son école à Cleveland…

     

    Cyprien Gaillard, Nightlife, 2015.

    Dernière partie de l'exposition, “L'Homme qui chavire” s'intéresse enfin aux mutations du corps humain, un corps dans tous ses états. Avec 7 sculptures d'Alberto Giacometti, c'est sa fragilité et sa solitude essentielle qui sont évoquées. “J'ai toujours eu le sentiment de la fragilité des êtres vivants, écrivait l'artiste, comme s'il fallait une énergie formidable pour qu'ils puissent tenir debout.” Son Homme qui chavire (1950) qui a donné son titre à cette séquence est bien sûr exposé. Chez Dominique Gonzalez-Foerster, la présence du corps se fait fantomatique : un hologramme voit l'artiste prendre les traits de Fitzcarraldo, héros qui – dans le film éponyme de Werner Herzog – rêve de construire un immense opéra en Amazonie. Cloné chez Maurizio Cattelan dont on retrouve la tête démultipliée (mais toujours différente), le corps est hybride chez Pierre Huygue qui suit dans son film Untitled (Human Mask) de 2014 une créature aussi animale qu'humaine errer dans un Japon post-apocalyptique. 

     

     

     

    Alberto Giacometti, L'homme qui chavire, 1950.

    L'apocalypse, il en est justement question au dernier étage avec Takashi Murakami, dont la Fondation a l'intelligence de présenter le travail le moins “mignon”, rappelant utilement que le roi de la collaboration (récemment aux côtés de Virgil Abloh) est aussi un artiste capable d'embrasser le chaos du monde. Ses personnages malicieux sont en fait des bêtes féroces, et ses paysages colorés des catastrophes passées ou à venir : tsunami, holocauste nucléaire... Le monde qu'il nous présente nous dévore et nous surveille, les dents de ses créatures sont acérées et leurs yeux prêts à scruter nos pensées les plus profondes. Au diapason du monde actuel.

     

    Lisible sans être simpliste, “Au diaspon du monde“ défend en vérité un art juste, autant au diapason du monde que du public, un art de l'expérience esthétique polulaire au sens le plus noble. Les idées sont complexes, les énoncés simples (on nous aura épargné les cartels imbitables, d'autres devraient s'en inspirer...), les œuvres parlent d'elles-mêmes (merci à la qualité de l'accrochage). Un acte de foi en l'art, cette religion des chocs esthétiques. 

     

    Au diapason du monde, jusqu’au 27 août, Fondation Louis Vuitton.

    Takashi Murakami, A.k.a Gero Tan : Noahs Ark, 2016.
  • 06
    Mode

    Pourquoi faudra-t-il aller voir l’exposition de Willy Rizzo consacrée à ses photos de mode ?

loading loading