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Le retour en grâce de Bernard Buffet

 

Si son succès populaire et son train de vie de millionnaire l’ont longtemps banni des institutions, Bernard Buffet devrait bientôt retrouver la place qui lui revient de droit, avec un magnifique projet d’exposition au musée d’Art moderne de Paris.

La Mort 24 (1999), huile sur toile, 130 x 162 cm. 

Gorille (1997), huile sur toile, 162 x 130 cm.  

L’an prochain, le musée d’Art moderne de la Ville de Paris se livrera à la transgression extrême, à l’insupportable provocation, à la sidérante audace. L’audace… qui fut le moteur des avant-gardes, qui structura l’histoire de l’art, et dont on ne voit plus trace nulle part, et certainement pas dans les œuvres d’art produites aujourd’hui, tellement soucieuses d’être conformes, tellement pressées d’être aimées. Alors, qu’est-ce exactement que l’audace désormais ? Eh bien, ce pourrait être justement de consacrer enfin la grande exposition que, unanimes, tous les grands musées français lui ont toujours refusée, alors qu’il fut des décennies durant le peintre français le plus connu, le plus populaire, et, très honnêtement, pas le moins audacieux non plus. Certaines de ses œuvres, y compris celles conservées dans les collections du musée d’Art moderne de la Ville de Paris, jouissent du statut très exceptionnel de “trésor national”. Mort en 1999, il avait appris à vivre à la fois avec le succès et avec ce désamour institutionnel et critique qui lui laissaient tout loisir de ne pas prendre de gants, déclarant par exemple : “Je n’aime pas les artistes, les artistes sont des imbéciles. Je n’aime que les peintres.” 

 

Bernard Buffet n’a pas une bonne réputation artistique, c’est le moins qu’on puisse dire. Moqué, décrié, raillé, il présente cependant une caractéristique majeure : tout cet article aurait pu être écrit sans mentionner son nom, car la reproduction d’une seule de ses œuvres aurait suffi à l’identifier. À n’en pas douter, le peintre avait un style, qui, d’ailleurs, fut au départ salué. C’est autre chose que l’opinion éclairée lui fit payer au prix fort. En effet, pendant la seconde moitié du xxe siècle (celle où il fut actif), l’histoire de Bernard Buffet s’est écrite en marge de celle des avantgardes artistiques. Tout au plus lui consent-on un peu de crédit à la fin des années 40, lorsque se mettent déjà en place les éléments d’un style dont il ne s’éloignera guère : option résolument figurative, figures cernées de noir, comme taillées au couteau, préférence pour une désolation décharnée, goût du malheur jusque dans la figuration de la joie… Toutes ces particularités, sans parler de l’influence indiscutable exercée sur lui (comme sur Giacometti) par Francis Gruber, conduiront à le qualifier dès l’origine de “misérabiliste”. Un misérabilisme qui fit de lui dans les années 50 “le peintre le plus cher d’Europe”.

Sa fréquentation assidue des grandes figures de Saint-Germain-des-Prés le conduit sur les rives lifestyle de l’exposition médiatique. Celle-ci fait aujourd’hui rêver les jeunes artistes, mais dans les années 50, être fréquemment en couverture de Paris Match et y figurer, en sus, pour son lifestyle plutôt que pour sa peinture le rendit indigne aux yeux et aux oreilles de la critique.

Autoportrait (1981), huile sur toile, 130x 97 cm.  

Lors de sa première rétrospective, en janvier 1958 à la Galerie Charpentier à Paris, Bernard Buffet n’a pas encore 30 ans. Une centaine de tableaux sont accrochés sur des cimaises recouvertes de tissu rouge : plus de 10000

personnes défilent entre 16 heures et 20 heures dans un climat d’émeute, qui tient aussi, manifestement, à la présence de Buffet, à qui l’on demandait des autographes… un comportement inédit face à un peintre dans ces années-là. “Bernard Buffet a eu le prix de la Critique à 20 ans, en 1948. Son exposition quelques années plus tard à la Galerie Charpentier enregistrait 102 000 entrées payantes… On peut appeler cela un succès. Mais c’est vrai, la Rolls et le château lui ont fait beaucoup de mal ! Bernard Buffet était, au début des années 50, l’ami de Pierre Bergé : ils ont eu tout d’abord un vélo, puis un vélomoteur, une 2CV, une Jaguar d’occasion, puis une Rolls, et enfin, ils ont eu un château. Ça a été très vite, il n’a pas fallu cinq ans pour cela. C’était surtout le goût de Pierre, Bernard n’était pas mondain du tout. Pierre l’a lancé dans ce qu’on appelle maintenant la jet-set. Il l’a fait sortir, lui a fait faire des costumes sur mesure, etc. Chaque semaine, c’étaient les

réceptions de Marie-Louise Bousquet, de Marie-Laure de Noailles…”, me racontait son galeriste Maurice Garnier en 2002. Car, paradoxalement, c’est son propre succès qui coûta à Buffet… son propre succès. 

 

Tandis que son œuvre connaît un retentissement commercial inédit, sa fréquentation assidue des grandes figures de Saint-Germain-des-Prés (Françoise Sagan, qui publie Bonjour tristesse en 1954 ; la jet-set de l’époque aussi bien que les acteurs du cinéma de la Nouvelle Vague) le conduit sur les rives lifestyle de l’exposition médiatique. Si celle-ci fait aujourd’hui rêver les jeunes artistes, et contribue à leur bonne réputation autant qu’à l’excitation qu’ils procurent, dans les années 50, il était déjà insolent pour un peintre d’être fréquemment en couverture de Paris Match (l’hebdomadaire est diffusé à presque deux millions d’exemplaires), mais y figurer, en sus, pour son lifestyle plutôt que pour sa peinture le rendit indigne aux yeux et aux oreilles de la critique. “Pelotonné dans un fauteuil, face à l’énorme cheminée où flambent des bûches, un jeune homme mince et blond, en veste de tweed impeccablement coupée, feuillette mollement des journaux pour enfants. C’est le millionnaire Bernard Buffet, 28 ans. Il a acheté l’an dernier Manine, en bordure de la forêt de Montmorency. Nine, fastueuse favorite d’un prince de Condé, a laissé son nom à la gentilhommière qu’il achève d’aménager. Sur la table Louis XIII, un valet dispose le couvert : nappe de lin damassé, assiettes de porcelaine ancienne, verres à pied en cristal gravé. Dehors, le jardinier vénitien ratisse les pelouses de gazon anglais. Le chauffeur en livrée fait tourner le moteur d’une Rolls-Royce dernier modèle en gris argent et garni de cuir fauve. Dans le parc de plusieurs hectares, il y a un lac et une île minuscule où l’on se rend en barque, un jardin d’hiver habité par un singe, un chien policier et un bulldog qui courent dans les allées…” Ainsi est-il dépeint dans le no 356 de Paris Match en 1956.

 

Le grand bouquet (1995), huile sur toile. 

S’il ne triompha jamais de ce peu de considération que son succès populaire aggravait toujours plus, l’histoire eut pu lui rendre justice plus tôt et saluer son œuvre comme un cas exceptionnel. D’abord, parce qu’il peignait tous les jours, inlassablement, s’astreignant à des horaires stricts : “Travailler au moins (manuellement) quatre à cinq heures par jour et tous les jours – ne faillir à cela sous aucun prétexte – travailler sans arrêt mentalement. Faire une méditation recueillie tous les matins, tous les midis, tous les soirs. N’y faillir sous aucun prétexte. N’accepter sous aucun prétexte les moments inutiles (volontaires c’est entendu). Raisonner sa journée tous les soirs. Ne pas se laisser entamer l’esprit”, consigne-t-il déjà dans ses notes du 16 octobre 1945. Mais aussi pour sa compréhension du commerce de l’art, dont il tira des conclusions très warholiennes. En effet, Buffet entreprit très vite une double production, développée dans deux ateliers distincts. La première consistait en de très grands tableaux donnant lieu, systématiquement, à une exposition annuelle à la galerie Maurice Garnier, à Paris, ayant à chaque fois un “thème”. Une production de “prestige” qui visait les musées. La seconde, “à flux tendu”, déclinait ses thèmes, et reprenait les plus appréciés (les clowns, les fleurs, etc.) dans des tableaux de taille plus modeste, destinés aux appartements bourgeois. Pour celle-ci, il se fait livrer des rouleaux de toile vierge. À leur réception, il les découpe en rectangles qu’il cloue au mur et peint à la chaîne – les tableaux ne varient parfois que par quelques détails. En conséquence de quoi on parle aujourd’hui de 8 000 œuvres de Buffet – sans trop savoir s’il n’y en aurait pas franchement plus.

 

Ce n’est pas la lassitude face au dédain des institutions, mais la maladie de Parkinson, et avec elle la fin de la possibilité de peindre, qui eut raison de Bernard Buffet. Un jour, il annonça à son galeriste que le sujet de son exposition annuelle serait la mort. Cet ensemble de toiles extraordinaires représente des squelettes affublés d’accessoires et de vêtements (une fraise autour d’un cou, un costume de guerrier ou d’évêque), faisant d’eux des figures historiques – mais pour autant bien mortes. Lorsqu’il indiqua le sujet de son exposition à son galeriste, il lui dit aussi : “Pour le vernissage, je ne serai pas là.” Peu avant, il mit, en effet, fin à ses jours, en s’asphyxiant dans un sac en plastique de sa galerie, monogrammé de la signature “Bernard Buffet”. 

 

 

 

 

Par Eric Troncy

 

 

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