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Cooper Jacoby : couleurs candides pour œuvres malades à la galerie High Art

Art & Design

L’artiste Cooper Jacoby expose à la galerie High Art (Paris IX) jusqu’au 24 novembre prochain. L'Américain explore le concept d’usure et se penche sur la fragilité des corps, nécrosés par des germes imperceptibles.

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Méfiez-vous des couleurs candides et attrayantes, elles peuvent parfois cacher des œuvres délicieusement anxiogènes. L'exemple est éclatant avec celles de Susceptibles, le nouveau solo show de l’artiste Cooper Jacoby présenté jusqu’au 24 novembre. À 30 ans, cet Américain énigmatique né à Princeton (New Jersey) a exposé à Berlin et Paris en 2015 et 2017 – dans la même galerie High Art – ou à Los Angeles, où il réside et travaille, à la galerie d’art contemporain Freedman Fitzpatrick. 

 

Sur le sol d’une première salle, des sortes de mini bunkers bleu ciel en PVC portent les traces d'étranges fractures, dont les points de suture laissent entrevoir une chair en résine privée de carapace. Plus loin, deux dispositifs de “sonneries murales” – l’une jaune, l’autre orange. Mais en leur centre, le marteau minuscule destiné à déclencher la sonnerie frappe une demi-sphère… en silicone. Tel un sein flageolant, elle se déforme légèrement à chaque coup, réduite à émettre indéfiniment un misérable “tic-tac” inefficace.  Dans une autre salle, les œuvres accrochées aux murs évoquent cette fois-ci des matelas. Eux aussi semblent atteints d'une mystérieuse infection, comme progressivement nécrosés par ces sonneries qui ne sonnent jamais (dont le motif figure en leur centre, telle l'empreinte d'une balle)... à partir de cette blessure, des sphères de couleur prolifèrent comme les symptômes d'une contagion. En face de ces matelas fourrés à la paille d’aluminium, des microphones de propagande, jaunis par le temps, hors d’atteinte et hors d’usage, crachent péniblement des messages incompréhensibles, tels les appels à l’aide d’un opérateur radio en détresse sur un champ de bataille.

 

L’Américain élabore ses mécanismes à Düsseldorf, ville d’Allemagne bombardée par les forces alliées dès 1940 et détruite à moitié à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. L'artiste explore les notions d’érosion, de dégradation et d’affaiblissement progressif. Son point de départ : les guerres d’usure, ces conflits visant  “à amener l’ennemi au point d’effondrement par l’épuisement de ses ressources – corporelles, matérielles ou financières, et laissent alors “la chair à vif, privée de sa peau qui, bien que perméable, est protectrice”, comme  l’indique le descriptif de l’exposition. L’usure, le temps qui passe, les corps à découvert… c’est de cela qu’il serait donc question chez l’artiste. À l’image de ses microphones tout droit sortis de la cour de promenade d’une prison. Les sonneries ne sonnent pas, les matelas sont éventrés et fixés au mur et les haut-parleurs diffusent des messages inaudibles. Avec leurs couleurs pop, les œuvres supposent l’euphorie mais seule leur toxicité semble surgir et illuminer un corps décharné, torturé par les cliquetis du temps qui défile inexorablement.

 

Le titre, Susceptibles, met sur la voie : des œuvres susceptibles – fragiles face à l'attaque – d’être ou de ne pas être, des œuvres en mesure d’être tout ce qu’elle ne sont “plastiquement” pas. Des œuvres qui font écho au corps humain et au corps social subissant les assauts permanents des nouvelles technologies, des systèmes économiques ou politiques.Tantôt reliques intemporelles, tantôt artefacts représentant le corps humain, elles sont susceptibles de “présenter”, de “recevoir” et de “subir”. Finalement, Cooper Jacoby produit un discours dramatique avec ses sculptures fiévreuses. L’érosion continue de ces structures figure avant tout notre propre décrépitude et l’anxiété qui gouverne notre monde contemporain. La nécrose des matelas, la course à la vie, les messages inaudibles et les blocs disloqués sont les hôtes de maladies autonomes, de virus modernes, de pathologies invisibles, imperceptibles mais bien présentes.

 

Susceptibles de Cooper Jacoby, jusqu’au 24 novembre à la galerie High Art, 1, rue Fromentin, Paris IXe.

 

 

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