17 mars 2026

Les confessions d’Ana Girardot, héroïne du film La Guerre des Prix

En 2024, Ana Girardot cassait son image évanescente avec un rôle de jeune fille rebelle qui s’oppose à sa mère dans Madame de Sévigné ainsi qu’avec la série sur le monde du foot La Fièvre(sur Canal+) et le film d’action Le Salaire de la peur (sur Netflix). L’incontournable actrice française revient aujourd’hui avec un nouveau projet ambitieux, un thriller économique dans lequel elle incarne une fille d’agriculteurs propulsée dans le milieu impitoyable des centrales d’achat de la grande distribution. L’occasion de discuter avec l’attachante comédienne de sa longue carrière.

  • propos recueillis par Violaine Schütz

    et Nathan Merchadier.

  • Publié le 30 avril 2025. Modifié le 17 mars 2026.

    L’actrice française Ana Girardot (Deux Moi, Un homme idéal, Ce qui nous lie), 37 ans, dégage, depuis ses débuts dans le cinéma, une image romantique et élégante et incarne une féminité poétique et sage, très évanescente. Mais la ravissante et mutine Parisienne avait laissé deviner avec ses apparitions délirantes dans les séries comiques La Flamme (2020) et Le Flambeau (2022), qu’elle était prête à jouer avec son image.

    En 2022, avec le film La Maison, Ana Girardot réussissait une belle prise de risque en jouant une écrivaine qui se prostitue à Berlin pour nourrir un livre. En février 2024, on retrouve la talentueuse comédienne dans le film Madame de Sévigné, aux côtés de Karin Viard. Elle y interprète avec brio Françoise de Grignan, la fille rebelle de l’épistolière Madame de Sévigné considérée au XVIIe comme la plus belle femme de France et cible des avances de Louis XIV.

    Du film Deux Moi aux séries La Flamme et La Fièvre

    On voit ensuite, en 2024, l’actrice dans deux projets d’envergure : La série La Fièvre (Canal+) et le remake du film des années 50 Le Salaire de la peur (Netflix). En avril 2025, elle était au festival Canneseries pour présenter la série Le Comte de Monte-Cristo (disponible sur france.tv depuis décembre 2025).

    Ce mercredi 18 mars 2026, l’actrice troque les costumes d’époque pour incarner une fille d’agriculteurs propulsée dans le milieu impitoyable des centrales d’achat de la grande distribution dans La Guerre des prix, un thriller économique haletant signé Anthony Dechaux. À cette occasion, Numéro a rencontré (une nouvelle fois) la passionnante actrice française.

    L’interview d’Ana Girardot, héroïne du thriller La Guerre des prix

    Numéro : Dans le film La Guerre des prix, vous incarnez une négociatrice prise dans les rapports de force entre la grande distribution et le monde agricole. Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous engager dans ce projet ?

    Ana Girardot : J’ai reçu le scénario via mon agent, qui m’a tout de suite dit que le rôle pouvait me correspondre. En le lisant, j’ai été immédiatement happée. Je l’ai dévoré en une heure, avec la sensation d’avoir déjà vécu le film. Mais au-delà du sujet (un milieu que je ne connaissais pas du tout et que j’ai dû appréhender en profondeur), c’est surtout le personnage d’Audrey qui m’a séduite. Son parcours, son endurance, son côté combatif… mais aussi ses contradictions. J’aime les rôles complexes, traversés par des tensions morales, où les certitudes vacillent peu à peu. Enfin, la rencontre avec le réalisateur, Anthony Dechaux, a été déterminante. Il m’a beaucoup guidée, documentée, et on a rapidement trouvé un langage commun. Même s’il s’agissait de son premier long-métrage, j’ai tout de suite senti une vraie vision. La journée de tournage test qu’on a faite en amont a fini de me convaincre, car elle nous a permis de nous apprivoiser, de comprendre les personnages et d’installer une vraie confiance avant le tournage.

    Comment avez-vous préparé ce rôle et qu’avez-vous découvert en vous plongeant dans l’univers agricole et celui de la grande distribution ?

    La préparation a duré plusieurs mois. On est allé sur le terrain, dans des fermes, mais aussi en grande surface, jusqu’à 2h du matin, pour observer le travail en rayon et rencontrer des professionnels. J’ai posé beaucoup des questions, puis j’ai construit le personnage à partir de tout ça. Le tournage est arrivé à un moment particulier de ma vie, car ma fille avait deux mois. J’étais épuisée. Mais cette fatigue s’est révélée précieuse. Elle nourrissait directement le personnage, qui ne s’arrête jamais et avance malgré tout. Audrey a cette endurance en elle, presque physique, liée à son passé. Au final, cette intensité (être de tous les plans pendant six semaines) est devenue une forme de moteur. Tenir, dépasser la fatigue, c’était exactement ce que vivait cette femme.

    La bande-annonce du film La Guerre des prix (2026).

    Ces logiques de rendement et de pression traversent tous les milieux, y compris le monde du cinéma.” Ana Girardot

    Votre personnage évolue dans un milieu encore largement dominé par des figures masculines…

    C’est en effet un milieu très masculin, et c’est d’ailleurs ce qui a intéressé Anthony Dechaux. Il y a placé une jeune femme pour voir ce que ça crée dans les rapports de pouvoir. Mais je n’ai pas abordé le rôle sous l’angle du genre. Le personnage d’Audrey est surtout perçue comme une personne jeune et ambitieuse, plus que comme une femme. Ce qui m’intéressait, c’était sa place et sa détermination. Elle connaît les codes, elle s’adapte vite, et ne se laisse jamais impressionner. Dès le début, elle impose une forme d’autorité très naturelle. La seule zone plus trouble, c’était sa relation avec Axel (un concurrent qui travaille dans une centrale d’achat avec qui elle entretient une relation ambiguë, ndlr). Au départ, elle est stratégique, presque utilitaire, puis quelque chose de plus intime s’installe. C’est là que le personnage devient plus fragile, plus ambigu et que mon travail en tant qu’actrice devenait plus profond. Mais au fond, Audrey a déjà en elle une forme de force “masculine”, notamment dans son rôle au sein de sa famille. C’est sans doute ce qui lui permet d’évoluer dans cet univers sans jamais se sentir illégitime.

    Le film montre des tensions très actuelles autour des prix des produits laitiers, de la production et de la valeur du travail agricole…

    C’est un film politique, mais pas militant. Il ne cherche ni à juger ni à culpabiliser, mais plutôt à regarder les choses en face. Les personnages ne sont jamais manichéens. Chacun évolue dans un système qu’il subit autant qu’il alimente. Le film agit surtout par l’émotion, car en tant que spectateur et consommateur, on est renvoyé à notre propre responsabilité. Sans donner de leçon, il pousse à s’interroger sur la valeur des choses. Et sur ce que l’on est prêt à accepter dans un monde où l’argent reste souvent le moteur principal. Au fond, ce qu’il raconte dépasse largement le cadre agricole. Car ces logiques de rendement et de pression traversent tous les milieux, y compris le monde du cinéma aujourd’hui.

    Les personnages qui doivent s’imposer (…) et trouver leur place quel que soit le contexte, c’est toujours un moteur très fort pour moi.” Ana Girardot

    Après avoir incarné récemment un personnage historique dans la série adaptée du Comte de Monte-Cristo, vous jouez ici une femme très ancrée dans le réel…

    Même dans un récit plus romanesque comme Le Comte de Monte-Cristo, les personnages restent très ancrés dans une réalité concrète, avec des émotions et des rapports humains universels. Ce qui change surtout, ce sont les costumes, les décors, l’époque. En somme, tout l’aspect visuel et spectaculaire. Mais dans le travail d’actrice, l’approche reste la même. J’essaie de partir de l’humain, des sensations, des conflits intimes. Qu’on soit dans un contexte historique ou contemporain, les enjeux restent similaires. Ce sont toujours des personnages qui luttent, qui avancent, qui cherchent leur place.

    Il y a quelques mois, vous étiez donc à l’affiche d’une adaptation ambitieuse sous forme de série du Comte de Monte-Cristo. Qu’est-ce qui vous avait intéressé dans cette relecture ?

    Ce qui m’a séduite immédiatement, c’est l’ampleur du projet. Adapter Le Comte de Monte-Cristo aujourd’hui, avec une écriture moderne, mais fidèle à l’esprit du roman, c’était un défi magnifique. Il y a dans cette série une ambition visuelle, narrative, émotionnelle… Et puis il y avait la possibilité d’explorer des personnages dans toute leur complexité. Sur plusieurs années et en suivant de véritables trajectoires humaines. C’est rare et profondément stimulant. Enfin, la dimension internationale du casting m’a plu. Tourner avec des acteurs anglais et italiens incroyables, dans trois pays différents, ainsi qu’avec l’équipe du réalisateur Bille August (La Maison aux esprits), c’était la promesse d’une aventure très excitante.

    Adapter Le Comte de Monte-Cristo aujourd’hui, avec une écriture moderne, mais fidèle à l’esprit du roman, c’était un défi magnifique”. Ana Girardot

    Quelle est la chose que vous aimez le plus dans le personnage que vous incarnez (Mercédès, le grand amour du héros, Edmond Dantès) ?

    Sa force silencieuse. Mercédès traverse des tragédies immenses, mais elle ne s’effondre jamais totalement. Elle porte ses blessures avec dignité, avec une forme de retenue bouleversante. Ce mélange de loyauté, de sacrifice et d’amour profondément enfoui, parfois contre elle-même, me touche infiniment. Il y a chez elle une forme de courage intérieur que j’admire énormément.

    Avez-vous regardé les autres versions du Comte de Monte-Cristo au cinéma pour voir ce qu’avaient fait les actrices avant vous dans ce rôle ?

    J’ai choisi d’en regarder très peu. Non par indifférence — au contraire, j’ai un respect immense pour ce que d’autres actrices ont pu apporter à Mercédès — mais parce que je voulais éviter l’écueil de la comparaison ou de la reproduction inconsciente. Je voulais construire ma Mercédès à partir du texte, de la mise en scène de Bille August, de mes propres émotions. Trouver ce qui, en elle, pouvait résonner avec ma sensibilité d’aujourd’hui.

    Quel était le plus gros défi sur cette série : peaufiner votre anglais (la langue dans laquelle est tourné le show) ou interpréter la même femme sur plusieurs années ?

    Ces deux choses étaient intimement liées, en fait. Tourner en anglais m’a poussée à une précision particulière. Chaque mot et chaque intention devaient être totalement habités pour traverser la langue. Et en même temps, incarner une femme — Mercédès — qui traverse tant d’épreuves, sur plusieurs décennies, demandait d’aller chercher une vérité intérieure à différents âges de sa vie. C’était un travail très exigeant. Et j’adore ça.

    Quel est le meilleur souvenir que vous gardez du tournage ?

    Il y en a beaucoup… Mais je crois que c’est le tournage à Malte qui restera gravé dans ma mémoire. Il y avait quelque chose de presque irréel : les décors, la lumière, la chaleur du sud… Cela me donnait l’impression d’être projetée dans une autre époque. On sentait que quelque chose de grand était en train de se construire. Et il existait une vraie camaraderie entre nous tous, malgré l’intensité du tournage.

    Tourner en anglais m’a poussée à une précision particulière. Chaque mot et chaque intention devaient être totalement habités pour traverser la langue.” Ana Girardot

    En 2024, on vous a vue dans un autre projet d’époque : le film Madame de Sévigné qui se passe au XVIIe siècle. Pouvez-vous nous parler de ce long-métrage évoquant les contraintes pesant alors sur les femmes…

    Madame de Sévigné a acquis son indépendance, car elle a été veuve très jeune, qu’elle a le sens de la répartie dans les salons et qu’elle fréquente des femmes qui possèdent aussi une sorte de liberté de pensée et de parole, comme la romancière Madame de La Lafayette. Et elle voudrait que cet apprentissage puisse servir à sa fille qui est son grand projet. Quand elle l’emmène à la cour, elle voudrait que sa fille puisse devenir une des survivantes de la reine. Or,le roi Louis XIV est séduit par la beauté juvénile de sa fille et parce que les femmes ne sont que des objets que l’on consomme, se jette sur elle. Et au moment où la mère voudrait arrêter ce geste pour protéger sa fille, la rumeur s’est déjà propagée. L’image de sa fille est salie, car tout le monde pense qu’il s’est passé quelque chose entre Françoise et le roi.

    Quand on aime et qu’on n’a pas exactement ce qu’on veut en retour, on est obligé de passer par des stratagèmes pour faire mal, dans le but, peut-être, de récupérer l’autre.” Ana Girardot

    Sa mère va alors faire un choix discutable…

    Oui, pour sauver l’image de sa fille, Madame de Sévigné la marie à un homme qui est déjà deux fois veuf, le comte de Grignan, qui n’est pas forcément le gendre idéal. Cela va lui permettre de sauver la face. Il faut imaginer ce que cela représente d’avoir Jean de La Fontaine qui écrit une fable pour se moquer de la vertu de Françoise. C’est une humiliation publique comparable à ce qui se passe aujourd’hui sur les réseaux sociaux.

    Oui, on peut faire de multiples parallèles avec notre époque…

    Oui, cette relation mère-fille est très moderne. On y voit l’amour d’une mère pour sa fille, mais aussi la manière dont elle se projette en elle comme s’il s’agissait de sa continuité de ce qu’elle a construit. Il y a forcément une opposition qui se crée entre une mère et une fille, un besoin d’indépendance de l’enfant vis-à-vis de ses parents qui apparaît et tout d’un coup, ces histoires d’amour deviennent envahissantes et parfois toxiques. Parce que quand on aime et qu’on n’a pas exactement ce qu’on veut en retour, on est obligé de passer par des stratagèmes pour faire mal, dans le but, peut-être, de récupérer l’autre. 

    On dit qu’on devient adulte quand on devient parent. Je crois surtout qu’on pardonne plus à ses parents à ce moment-là.” Ana Girardot

    Qu’est-ce qui vous a plu dans le film Madame de Sévigné ?

    J’ai pris en pleine face cette relation mère-fille à la lecture du scénario et j’ai trouvé ça fort parce qu’on ne m’avait jamais proposé ce type de récit avant. On m’a souvent donné à lire des histoires d’amour ou d’amitié. C’est très intéressant de traiter un personnage historique pas uniquement à travers ses relations avec les hommes. Mais aussi à travers sa relation avec sa fille. D’autant que les écrits de Madame de Sévigné sont vraiment infusés de tout cet amour qu’elle avait pour sa fille. Ce sont d’ailleurs ces lettres à sa fille, publiées sous le nom de Lettres, qui m’ont permis de construire le personnage de Françoise de Sévigné (devenue Françoise de Grignan). On n’a pas les réponses de Françoise à ses lettres. Donc je devais me baser sur les textes de Madame de Sévigné et sur le travail effectué par Isabelle Brocard (la réalisatrice du film) et son scénariste, sur leurs recherches pour me plonger dans mon rôle.

    Cette relation mère-fille est assez compliquée, à la fois intense et destructrice…

    Madame de Sevigné essaie protéger sa fille et se dit que la seule manière de la sauver, c’est ce mariage. Or c’est c’est ce mariage qui va l’éloigner de sa fille et qui va constituer une cassure terrible pour elle, qui va la briser. Sa fille est également un peu brisée parce que n’ayant pas les armes de sa mère, ni son expérience, ni son éloquence, elle va se retrouver ballotée, malmenée et manipulée. Finalement, Françoise coupe le cordon et elle se sent bien dans cette relation avec le comte de Grignan, son mari. Elle est heureuse de lui faire des enfants, de travailler auprès de lui et qu’il lui demande son avis. Elle semble dire à sa mère : « Je ne suis pas ton objet que tu as fabriqué, mais je suis une femme. Je suis regardée par lui. » Sa mère se dit qu’elle se fourvoie totalement et qu’elle n’est pas à la bonne place. Elle a aussi peur qu’elle meure en accouchant, car c’était très risqué à l’époque de mettre un enfant au monde. Et tout ça crée une toxicité entre ces deux femmes. Madame de Grignan va tomber malade. Madame de Sévigné va accourir au chevet de sa fille, attraper sa maladie et va en mourir, comme si elle somatisait. Bref, les deux femmes se cannibalisent.

    Quand on voit les tableaux d’aristocrates, on se dit : « Wow, ce sont des princesses. Elles sont belles. » Sauf que derrière, c’est un enfer. Les corsets étaient de vrais objets d’empêchement.” Ana Girardot

    Vous portez un corset dans ce film. Vous avez dû vous rendre compte, en tournant, à quel point cela était difficile d’être une femme à l’époque…

    Quand on voit les tableaux d’aristocrates, on se dit : « Wow, ce sont des princesses. Elles sont belles. » Sauf que derrière, c’est un enfer. Le costume m’a fait comprendre aussi à quel point les corsets étaient de vrais objets d’empêchement pour les femmes. On est serré, on a du mal à respirer et au bout de 4 ou 5 heures, on commence à voir des petites taches et à ressentir une espèce de vertige. Manger est carrément impossible parce que la nourriture met cinq heures à passer dans le ventre. On la sent toute la journée. Mon ventre se déformait. Et puis on a chaud. Au salon, on ne pouvait s’asseoir qu’en allongeant son dos. Cela devait être insupportable.

    Cela semble difficile de se mouvoir ainsi arnachée…

    Concrètement, les femmes ne pouvaient rien faire avec cet habit. Par rapport à un film contemporain, durant lequel on s’habille tout seul et on est indépendant, pendant le tournage de Madame de Sévigné, la costumière devait m’habiller et serrer le corset. Un soir, par impatience, j’ai réussi à l’enlever. Mais ça m’a demandé un exercice de contorsion éprouvant. C’était une vraie libération de l’ôter. D’ailleurs, Karine (Viard) ne le supportait pas du tout. En bonne Madame de Sévigné, elle disait : « Je ne veux pas de ce corset! »

    Les femmes ne sont pas là pour rassurer les hommes sur ce qui leur semble gênant.” Ana Girardot

    Vous êtes à la fois fille et mère d’un petit garçon appelé Jazz : comment ce film résonne en vous ?

    Chaque fille peut trouver, je pense, des choses à puiser dans cette relation à la mère. Et puis, quand on devient soi-même mère, il y a une sorte de cassure. On n’est plus seulement l’enfant de quelqu’un, on est aussi le parent de quelqu’un d’autre et on peut jouer de ses propres règles. Aussi, on n’a plus l’obligation d’être protégé et de plaire à quelqu’un. On est face à une nouvelle responsabilité qui est celle d’éduquer cet enfant. On dit qu’on devient adulte quand on devient parent. Je crois surtout qu’on pardonne plus à ses parents à ce moment-là. Avant, on est un petit peu prétentieux. On balance à ses parents : « Pourquoi as-tu fait ça ? » En devenant parent, on comprend mieux les choix de ses propres parents et on prend ses propres responsabilités. Avant même de devenir mère, je l’ai constaté sur d’autres personnes autour de moi.

    Madame de Sévigné, tout comme La Maison, est un film réalisé par une femme. Or, on voit, avec la libération de la parole actuelle, que le female gaze n’est pas anodin…

    Ce qui est sûr, c’est que quand on tourne dans un film écrit par une femme, donc du point de vue d’une femme, on est sur une nouvelle représentation de celle-ci. J’ai joué dans La Maison d’Anissa Bonnefont, un film que je n’aurais jamais fait si ça avait été un homme qui le réalisait. J’aurais moins compris ce qu’un réalisateur avait à apporter sur le point de vue d’une femme sur une expérience de femme (la romancière Emma Becker qui décide de se prostituer dans une maison close à Berlin pour écrire un livre dessus). L’image de la femme aurait alors été lié à l’imaginaire de l’homme. C’est de là que vient le problème…

    On a eu tendance à croire qu’il fallait se mettre dans cette forme de fantasme masculin et jouer cette lolita parce que c’est ce qu’on demandait d’une actrice.” Ana Girardot

    Il y a aussi eu au cinéma, le fantasme de la lolita, qui comme l’ont montré les prises de parole de Judith Godrèche, s’est avéré plus que problématique…

    On a eu tendance à croire, pendant très longtemps, qu’il fallait se mettre dans cette forme de fantasme masculin et jouer cette lolita parce que c’est ce qu’on demandait d’une actrice sur un film. Or, c’est notre responsabilité, dans les projets qu’on accepte (qu’ils soient réalisés par des hommes ou des femmes), de poser les bonnes questions au cinéaste. Il faut lui demander : « Qu’est-ce que tu veux dire à travers cette scène ? Pourquoi cette séquence nue à ce moment-là ? Est-ce que ce n’est pas gratuit ? » Si mon partenaire masculin sur un film dit : « Moi, je ne veux pas qu’on voit mon corps« , ce qui arrive souvent, cela est le souvent plus bien accepté. Mais je devrais aussi avoir le droit, si je me sens mal à l’aise, de signifier que je ne le veux pas non plus. Si mon partenaire ne s’expose pas, je ne vois pas pourquoi moi, je m’exposerai. Mais en général, ça pose plus de problème au réalisateur quand c’est une femme. Il va répondre : « Ah, bon, tu es sûre ? Mais quand même. » Comme si la nudité de la femme dans un film devait faire partie de la normalité.

    Il faut espérer que ça change…

    Oui, ça crée des débats, des discussions, des gênes et des lourdeurs ce type de situations. Ce qui est sûr, c’est qu’il ne faut avoir peur de gêner quand on dit non. Les femmes ne sont pas là pour rassurer les hommes sur ce qui leur semble gênant. Ça m’est arrivé de ne pas aller confronter un homme parce que j’avais peur que ça l’humilie ou que ça le mette dans une position indélicate. Je me disais : « Si je lui dis ça devant d’autres personnes, ça va le gêner. » Mais en fait, moi, j’étais beaucoup plus gênée. « Pourquoi moi j’accepte d’être gênée mais pas lui ? » C’est un travail à faire dans tous les corps de métier et qui va demander encore plus qu’on se soutienne.

    J’ai vu dès le début de ma carrière à quel point mon côté “doux, gentil et éthéré » pouvait être un placard dans lequel on m’enfermait. » Ana Girardot 

    La sororité semble enfin de mise entre les actrices…

    C’est ça que j’aime beaucoup en ce moment : le soutien des femmes entre elles. Je trouve ça merveilleux que l’on se soutienne. On a besoin de cette bienveillance et de ne pas être dans l’opposition, le rejet ou la moquerie. Plus on se soutiendra, plus on aura de la force. Et c’est ce qui va permettre aux nouvelles générations de ne plus avoir peur. Sur mes réseaux sociaux, je parle plutôt de projets professionnels, mais je soutiens la parole des femmes qui parlent. Judith Chemla, qui a écrit un livre (Notre silence nous a laissées seules) sur les violences conjugales, a un enfant qui est dans l’école de mon fils, et je lui ai déjà dit « Bravo, quel courage et quelle force ! ».

    Vous avez joué dans la série comique La Flamme (2020) et le film sulfureux La Maison (2022) deux rôles très différents de l’image sage qui vous collait à la peau…

    J’ai très peur d’être enfermée dans une case. J’ai vu dès le début de ma carrière à quel point mon côté « doux, gentil et éthéré » pouvait être un tampon qu’on me collait ou un placard dans lequel on m’enfermait. Quelqu’un m’a même dit que j’étais affable. Cela me parait évident et normal, lorsqu’on travaille tous ensemble, de le faire dans de super conditions et d’être d’être agréables les uns envers les autres sur un plateau. C’est ma philosophie dans le travail comme dans la vie. Néanmoins, j’ai aussi une personnalité. Et puis surtout, je ne fais pas ce métier pour qu’on accepte ma personnalité. Je veux jouer des rôles différents de moi, mettre des masques et m’amuser.

    Quand je jouais des personnages proches de moi, je n’appuyais pas trop sur l’accélérateur parce que je ne voulais pas gêner. » Ana Girardot 

    En 2024, dans la série Canal + La Fièvre, qui prend place dans le milieu du foot français, vous jouiez un rôle très antipathique de spin-doctor qui « attise les déchirures identitaires et sociales qui lézardent le pays »…

    Me glisser dans la peau de Marie Kinsy dans La Fièvre était effrayant au départ, mais quel pied ça a été, au final, de la jouer. Je me suis rendu compte que parfois, quand je jouais des personnages proches de moi, je n’appuyais pas trop sur l’accélérateur parce que je ne voulais pas gêner ou brusquer. J’y mettais des défauts qui étaient les miens comme celui de m’excuser d’être là. Mais avec Marie, une femme avec laquelle je n’ai rien à voir, j’étais mauvaise, désagréable, antipathique. Et c’était incroyable. Le créateur de la série, Eric Benzekri, m’encourageait en me balançant : « Vas-y, lâche tout ! Ne t’excuse pas d’être là. Tu es Marie Kinsy. » Ça m’a fait prendre conscience qu’il fallait que j’aille encore plus loin dans des choix de personnages totalement à l’opposé de moi.

    Vous avez aussi joué dans le film Netflix Le Salaire de la peur sur Netflix… Comment résumeriez-vous ce long-métrage à succès ?

    Je joue Clara, une médecin d’une ONG qui s’appelle Save the Children et qui travaille dans ce township qui est mis en danger par un puits de pétrole qui est sur le point d’exploser. Et le seul moyen de sauver les habitants du township et de sauver le pétrole – car ceux qui tirent les ficelles s’en foutent un peu des gens, mais pas de l’argent-, c’est de faire voyager un camion d’un point A à un point B qui est rempli de nitroglycérine. Sur le chemin, on va trouver plusieurs obstacles et des personnes qui veulent récupérer ce camion, qui ne savent pas qu’il y a de la nitro dedans, mais qui pensent qu’il y a de l’argent. Donc, on va devoir tous survivre à ce camion rempli d’explosifs et arriver à notre but. Les personnages n’ont rien à voir les uns avec les autres et défendent des intérêts différents.

    J’ai été servie en termes de dépaysement et d’amusement.” Ana Girardot

    Vous aviez partagé l’affiche du Salaire de la peur avec Franck Gastambide, Alban Lenoir et Sofiane Zermani (alias Fianso)…

    Franck Gastambide et Alban Lenoir jouent deux frères qui sont là pour se réconcilier et sauver la femme de l’un d’eux qui habite dans le township. Et Fianso, lui, clairement, il est là pour le fric. Et donc, on va affronter la mort à chaque seconde sur ce chemin. Au milieu de tout ça, je joue une femme très indépendante qui traite les hommes d’égal à égal, qui n’est pas impressionnée par eux et qui les consomme sans états d’âme. Bref, une femme moderne qui va quand même avoir un penchant pour le personnage interprété par Franck Gastambide.

    Avez-vous pris du plaisir à jouer dans un film d’action ?

    C’était un kif total à jouer. On était dans le désert. J’avais une doublure, travaillais avec des cascadeuses, j’ai conduit des bagnoles et je balançais de la nitro. Franchement, je me suis éclatée. Et puis c’est drôle parce que les productrices de Netflix sont venues sur le plateau pour me dire : « On ne savait pas si ça allait te plaire de faire ça. C’est un film surprenant par rapport à tes autres choix de cinéma. » J’adore ça.

    Pourriez-vous aller vers plus de longs-métrages d’action désormais ?

    Je veux faire du cinéma, ce qui implique tout un tas de genres différents. J’ai acheté récemment à mon fils un livre Où est Charlie qui se passe à Hollywood et on voit bien que toutes sortes d’émotions constituent le cinéma. J’ai aussi regardé un documentaire sur Gaumont et Pathé qui démontre encore que la base du cinéma, c’est d’aller chauffer le public. Que ce soit un western ou une comédie, on veut amener le spectateur à ressentir des émotions très fortes et le faire voyager. En tant qu’actrice, je veux aussi qu’on me fasse voyager quand on m’emmène sur un tournage. Récemment, entre Le Salaire de la peur, Madame de Sévigné, La Fièvre et Le Comte de Monte-Cristo, j’ai été servie en termes de dépaysement et d’amusement (rires).

    Vous serez prochainement au casting d’une nouvelle adaptation de Fantômas aux côtés de Romain Duris et Guillaume Canet. Comment vous préparez-vous à ce rôle ? 

    Le projet est arrivé très vite. J’étais en plein tournage au Sénégal quand mon agent m’a appelée pour Fantômas. J’ai passé le casting en urgence, avec des répétitions juste après Noël… J’ai accepté immédiatement même si pour une fois, je n’ai pas eu le temps de me préparer comme je l’aurais voulu. C’est une autre manière de travailler, plus instinctive, mais aussi très stimulante. Et puis il y a la dimension spectaculaire. Des décors aux costumes, en passant par les moyens… tout est décuplé. C’est un vrai film d’aventure, un nouveau terrain de jeu. Ce qui est intéressant, c’est que ce projet fait écho à d’autres rôles que je développe en parallèle, autour de figures féminines qui évoluent dans des univers très masculins. Des personnages qui doivent s’imposer, trouver leur place et ça, quel que soit le contexte, c’est toujours un moteur très fort pour moi. Travailler avec Frédéric Tellier (le réalisateur), aux côtés de Romain Duris et Guillaume Canet, sur un projet d’une telle ampleur, c’est une chance immense.

    La Guerre des prix d’Anthony Dechaux, au cinéma le 18 mars 2026.