1 déc 2023

Opioïdes, activisme, prostitution… Nan Goldin se dévoile comme jamais dans un magnifique documentaire

La liste Power 100 du magazine ArtReview, qui consacre chaque année les personnalités les plus influentes de l’art, célèbre cette année la photographe Nan Goldin. L’occasion de (re)voir le documentaire choc Toute la beauté et le sang versé, de la réalisatrice Laura Poitras. Ce dernier, sorti en mars dernier, revient sur la vie tourmentée de la photographe américaine et sur son combat contre les Sackler, une famille très riche, productrice d’opioïdes. Auréolé d’un Lion d’or à la Mostra de Venise, c’est l’un des films les plus poignants qu’on ait vus en 2023.

Dès la première scène, tournée au Met à New York et montrant la photographe américaine Nan Goldin – qui vient d’être nommée “artiste la plus influente de l’année” par le magazine ArtReview entourée d’une bande d’activistes, jetant des flacons d’opioïdes dans un bassin, situé au sein du musée, on sait qu’on a affaire à un film choc. Comme son titre épique l’indique, le documentaire Toute la beauté et le sang versé, en salle cette semaine, est à la fois splendide et bouleversant. La réalisatrice et journaliste américaine Laura Poitras – qui a déjà réalisé des films sur Edward Snowden et Julian Assange – nous raconte à la fois la vie, intense et violente de l’une des plus grandes photographes américaines, mais aussi son combat contre les opioïdes. 

 

Toute la beauté et le sang versé dévoile la vie difficile de Nan Goldin derrière les photos trash et sublimes

 

Dans Toute la beauté et le sang versé, on (re)découvre la vie difficile de Nan Goldin, qu’on devinait déjà dans ses autoportraits crus et ses photos de ses amis marginaux.  La photographe a été marquée par le suicide de sa sœur aînée, dépressive, et a quitté très tôt le domicile familial. Après la disparition de sa sœur, elle ne parlera pas pendant six mois. C’est la pratique de la photographie qui va la sauver. Capturer des moments de vie intimes d’êtres aimés (comme ses colocataires drag queens) la sort de son aphasie. Nan Goldin raconte, en voix-off, tandis que ses photographies – dont certaines inédites – défilent à l’écran, ses histoires d’amour lesbiennes, la violence physique d’un conjoint, son passage en maison close, ses expériences de go-go danseuse et de serveuse de bar. Sans tabou et sans filtre, à l’image de ses images frontales, l’artiste se remémore aussi des moments tendres comme son amitié avec l’actrice, auteure et critique d’art Cookie Mueller. Le témoignage précis et précieux de Nan Goldin permet de nous replonger avec vivacité dans le New York underground des années 80, fait de fêtes décadentes au Bowery ou au Mudd Club, de rencontres déjantées et d’esprit DIY.

Le combat de Nan Goldin contre la famille Sackler et la production d’opioïdes

 

Entre les scènes contant la vie de Nan Goldin au moment de sa série de photos The Ballad of Sexual Dependency (1979-1986), d’autres séquences retracent le combat, plus récent, de la photographe contre une famille richissime, les Sackler. Ces derniers ont fondé un groupe pharmaceutique produisant l’oxycodone, substance au cœur de la crise des opiacés qui sévit aux États-Unis. Ils sont aussi connus en tant que mécènes de prestigieuses institutions culturelles. Pour alerter sur les dangers des opioïdes – des antidouleurs responsable de la mort de milliers d’Américains ces deux dernières décennies –, Nan Goldin a organisé de puissants happenings dans les musées, entourée d’activistes de l’association PAIN (Prescription Addiction Intervention Now), qu’elle a fondée.

 

Cette croisade a une portée toute personnelle pour la photographe. En 2014, souffrant d’une tendinite au poignet gauche et devant se faire opérer, on lui prescrit, à Berlin, de l’OxyContin, un puissant anti-douleur dont elle devient dépendante. Des années plus tard, en 2017, après avoir frôlé la mort et s’être rendue dans une cure de désintoxication, elle commencera à dénoncer les Sackler. La force du documentaire, qui a décroché le Lion d’or à la Mostra de Venise, est de constamment mêler l’intime et le politique à l’image de l’œuvre de Nan Goldin. La photographe âgée de 69 ans a rendu beaux les laissés-pour-compte de l’Amérique WASP, magnifiant ses amis issus des communautés queers des années 70 et 80, atteints du sida ou accros à la drogue. Grâce à son regard unique, ceux qui évoluent dans les marges ont eu droit de cité. De son côté, en donnant la parole à Nan Goldin, Laura Poitras montre que l’art peut réellement changer le monde, voire sauver des vies. En effet, la photographe a réussi à complètement dégrader l’image des milliardaires de la famille Sackler et à altérer leur domination sur le monde de l’art (notamment), prouvant que David peut parfois battre Goliath.

 

Toute la beauté et le sang versé (2023) de Laura Poitras, disponible sur Canal VOD et Arte Boutique. Laura Poitras sera présente au festival Un état du monde, du 25 au 31 janvier 2024 au Forum des Images, à Paris.