24 mar 2025

Qui est Justin Hurwitz, compositeur oscarisé de La La Land et Whiplash ?

On lui doit notamment La La Land, comédie musicale culte, mais aussi Whiplash, succès mondial qui suit le martyre d’un jeune apprenti batteur. Complice du réalisateur Damien Chazelle, le compositeur doublement oscarisé Justin Hurwitz renouvelle profondément le genre de la musique de film, avec une science prodigieuse de l’émotion et de l’énergie.

Justin Hurwitz, compositeur prodige du cinéma hollywoodien

Dans les embouteillages de LA, une file de voitures s’étend sur des kilomètres, dans un chaos typiquement californien. La caméra se faufile entre les tôles quand, tout à coup, la beauté s’invite. Sans crier gare, une jeune femme se met à chanter. D’autres vont l’imiter, au son d’un morceau de jazz qui fait se lever toute l’autoroute. Vous l’avez ?

Ce sont les premières minutes de La La Land, le film oscarisé de Damien Chazelle. La personne responsable de la musique a permis à ce pastiche émouvant des comédies musicales classiques, porté par le couple sexy formé par Ryan Gosling et Emma Stone, d’entrer dans nos têtes pour longtemps. Nous étions alors en 2016, mais nous aurions tout autant pu nous trouver en 1952, l’année de Singin’ in the Rain [Chantons sous la pluie], ou en 1961, celle de West Side Story. Tout cela grâce à un musicien âgé de 31 ans au moment où le film sortait en salle.

Neuf années plus tard, Justin Hurwitz n’a toujours pas renoncé à son vœu de ne travailler au cinéma qu’avec Damien Chazelle, qu’il connaît depuis ses années à la fac. Cela lui a plutôt très bien réussi. Avant lui, le métier de compositeur pour le cinéma semblait surtout trusté par des seniors sympathiques mais pas forcément portés sur l’innovation, à l’image de John Williams, l’éternel collaborateur de Steven Spielberg. Comme si nous étions devant une histoire déjà écrite, en quelque sorte. Mais avec d’autres comme Mica Levi, le natif de Los Angeles a décidé qu’il en serait autrement.

Un style musical aux influences éclectiques

À 40 ans tout juste, Hurwitz est aujourd’hui une référence, l’un des visages désirables d’une industrie parfois encore capable de regarder vers son passé tout en proposant des formules nouvelles. Gratter la nostalgie jusqu’à y déceler des traces du présent, telle est la complexité de son travail, entre jazz, pop et musique orchestrale, complètement hors du temps.

Si la carrière de Justin Hurwitz est marquée par le duo créatif qu’il forme avec Damien Chazelle, la musique est entrée dans sa vie bien avant sa rencontre avec le Franco-Américain. Chez ses parents, qui déménagent durant son enfance dans le Wisconsin, au cœur de l’Amérique profonde, les Beatles résonnent, tout comme les Beach Boys, soit la crème de la pop des années 60.

Mon approche des harmonies est la suivante : je n’aime pas ce qui est à 100% joyeux ni à 100% triste.

– Justin Hurwitz

Il empruntera l’art de superposer des chœurs à une ligne mélodique puissante à Brian Wilson, et restera aussi marqué par la musique classique, notamment par Jean-Sébastien Bach, comme il l’a expliqué : “J’ai étudié ses fugues, ses chorals, ses harmonies, le contrepoint. Quand vous écoutez la musique de La La Land, il y a beaucoup de dialogues entre des instruments. La flûte parle au hautbois, puis à la clarinette, comme les pièces d’un puzzle.

Sa professeure de piano a raconté que lors de sa dernière année de lycée, Justin Hurwitz avait appris tout le premier concerto pour piano de Beethoven, afin de le jouer ensuite avec un orchestre local. C’est aussi le moment où le jeune homme découvre les grands du jazz, John Coltrane, Miles Davis, Oscar Peterson… Tout cela infuse, mais il faut un déclic.

Sa rencontre décisive avec Damien Chazelle

Ce dernier arrive quelques mois plus tard, quand il croise un certain Damien Chazelle, qui a exactement son âge, sur les bancs de la grande université Harvard. Le courant passe immédiatement entre les deux adolescents exaltés qui forment un groupe pop rock et deviennent colocataires lors de leur deuxième année.

J’étudiais la musique, et lui le cinéma. On a vraiment eu la possibilité de parler de notre ambition ensemble. Je lisais ses scénarios, qui m’impressionnaient. Je savais qu’il avait une connaissance encyclopédique du cinéma, très supérieure à la mienne, et il a fait mon éducation, notamment avec les comédies musicales de Jacques Demy comme Les Parapluies de Cherbourg ou Les Demoiselles de Rochefort. Elles sont devenues très importantes pour nous deux. Il y avait aussi la Nouvelle Vague, avec les Quatre Cents Coups de François Truffaut.

Chazelle et Hurwitz vont travailler ensemble dès leur premier film, un projet de fin d’études fait de bric et de broc, intitulé Guy and Madeline on a Park Bench, tourné en noir et blanc et en pellicule 16 mm. L’idée ? Évoquer le style du cinéma-vérité, mais en y ajoutant des rêves de grandeur, à travers les sonorités tonitruantes d’un orchestre de 90 musiciens.

Sauf que l’orchestre ne nous a été alloué que pendant quatre heures, car c’est tout ce qu’on avait réussi à se payer avec une campagne de financement participatif. Il a fallu aller très vite, on ne pouvait s’autoriser que deux ou trois prises au maximum, alors que pour un film normal on dispose de plusieurs jours pour travailler.

C’est un moment d’intense apprentissage pour Justin Hurwitz, qui voit ses orchestrations jouées pour la première fois et tente de minimiser ses erreurs. “J’apprenais sur le moment. C’était génial, je sautais sur place, au point que les ingénieurs se moquaient de moi. Mais c’était aussi hyper stressant.” Le film connaît un joli destin, remarqué au Festival du film de Tribeca en 2009, avant de sortir en salle.

Le retour de la comédie musicale

Dès ce moment, Chazelle et Hurwitz ont l’idée d’une comédie romantique et musicale grand style qui deviendra La La Land. Ils y travaillent durant un an, mais ne trouvent pas les fonds nécessaires. Un producteur leur propose de se faire la main sur ce qui deviendra Whiplash, un carton mondial (50 millions de dollars de recettes dans le monde, contre 3,3 millions de dollars de budget), dans lequel un jeune batteur doué subit les maltraitances d’un prof abusif.

Chazelle s’inspire alors de son expérience de musicien dans un orchestre de lycée, et Hurwitz marque les esprits avec une bande-son où se mêlent classiques du jazz et compos inédites, à la manière de… Le style Justin Hurwitz est né, à la fois ancré dans l’histoire musicale de la seconde moitié du xxe siècle et travaillé par l’idée de pouvoir être écouté sans tiquer aujourd’hui.

Notre métier requiert une part de folie.”

– Justin Hurwitz

Ce sera aussi le cas avec les compositions inoubliables de La La Land (deux Oscars à la clé, meilleure musique et meilleure chanson) où le jeune Américain s’inspire de son modèle Michel Legrand (compositeur pour Demy, notamment) et façonne un édifice au souffle incroyable, capable de faire danser une assemblée comme de la saisir d’émotion avec des pièces intimistes.

Mon approche des harmonies est la suivante : je n’aime pas ce qui est à 100% joyeux ni à 100% triste. L’un ou l’autre à fond, c’est trop dégoulinant. J’essaye de mettre en avant le côté doux-amer de la vie, j’ajoute toujours de l’amertume à la douceur, des suspensions…

Babylon, la récompense malgré l’échec

Cet art de l’émotion brute, peu de musiciens de film le maîtrisent avec autant de frontalité. Cela donne des partitions ultra énergiques, sans crainte de l’excès, qui mettent tout sur la table. Les deux autres collaborations de Justin Hurwitz avec Damien Chazelle, sur la saga spatiale First Man – Le Premier Homme sur la Lune (2018) et pour le très ambitieux Babylon (2022) sur le passage mouvementé du cinéma muet au cinéma parlant, font preuve de la même force. L’échec de ce dernier film n’empêche pas le compositeur d’empocher un troisième Golden Globe de la meilleure musique originale.

En parlant de ce film “maudit”, Hurwitz a su prendre la bonne hauteur, celle des artistes qui comprennent le prix à payer pour réussir. “Notre métier requiert une part de folie. Il faut une croyance aveugle en ce que l’on fait pour avancer […] L’un des thèmes de Babylon, c’est que nous avons nos moments. Mais le temps passe et on ne peut jamais prendre pour acquis le fait d’appartenir à Hollywood et à cette industrie du cinéma. Chaque film que nous faisons pourrait être le dernier, chaque musique originale que je compose pourrait être la dernière. C’est mon état d’esprit : je mets tout, tout le temps.

Réalisation : Jean Michel Clerc. Coiffure et maquillage : Fabio D’Onofrio. Assistant photographe : Leonardo Ventura. Assistante réalisation : Valentina Volpe. Numérique : Andrea Cederle. Artists management et production : art-power.