31 mars 2025

Aliocha Schneider : “Je me suis toujours senti isolé face aux démonstrations de masculinité”

Guitare à la main, le charmant Aliocha Schneider a fait vaciller le cœur d’un large public lors des dernières Victoires de la musique. Connu, comme ses frères Vassili et Niels, en tant qu’acteur, le Franco-Québécois s’est définitivement imposé dans le paysage musical avec son troisième album, où il élabore une douceur mélancolique aux accents folks, chantée en français. Alors qu’il s’apprête à monter sur la scène de la Salle Pleyel à Paris le mercredi 2 avril 2025, Numéro est allé à sa rencontre.

Portraits par Gorka Postigo .

  • Par Olivier Joyard.

  • Rencontre avec Aliocha Schneider, un chanteur au charme et au talent envoûtants

    Le 14 février dernier, jour de la Saint- Valentin, Aliocha Schneider montait sur la scène des Victoires de la musique pour interpréter Ensemble, son tube langoureux et presque chuchoté, qui raconte la difficulté d’une relation à distance avec délicatesse et une élégance très intemporelle. Pour les derniers couplets, il était rejoint par la chanteuse Charlotte Cardin, également sa compagne.

    Un moment ponctué par un baiser au charme fou, qui a probablement contribué à révéler l’artiste franco-québécois à un public toujours plus large. Il y a encore un ou deux ans, seuls les connaisseurs savaient vraiment qui était le néo-trentenaire, qui évolue entre musique et cinéma. Mais le succès de son dernier album, simplement intitulé Aliocha Schneider, a tout changé. Passages radio, bande-son publicitaire, tournée au long cours, l’amour du public a frappé fort.

    Il s’agit pourtant de son troisième opus, après Eleven Songs (2017) et Naked (2020), aux retentissements plus confidentiels. Quand on le croise, au cœur de l’hiver parisien, là où il s’est installé au début des années 2020 après avoir partagé son temps entre Montréal et la capitale française, le membre de la fratrie Schneider – Vassili, Niels et Volodia sont également artistes – profite de ce moment qu’il a longtemps espéré. S’il n’a pas remporté de Victoire de la musique cette année, malgré trois nominations, sa percée est indiscutable. “Beaucoup d’éléments ont contribué au succès de cet album. Déjà, je chante en français. Quand tu ne chantes pas en anglais, tu n’es pas en compétition avec les gros artistes américains, et les gens écoutent vraiment les textes.”

    Une musique douce et mélancolique

    Marqués par l’absence et l’amour comme pansement, les mots d’Aliocha Schneider semblent venir de loin. “Je pense que j’ai progressé dans mon expression. Ma maturité musicale est difficile à définir, mais elle est là. Quand tu commences, tu veux être tout à la fois. Moi, c’était poète, mais aussi rock star : tout et son contraire. Plus tu évolues, plus tu acceptes de ne pas être ce que tu n’es pas.” [Rires.] Appuyer sur ses points forts proches de la tradition folk, y ajouter une orfèvrerie pop très anglo-saxonne, telle est peut- être la recette. “Sur mon premier album, j’adorais le morceau Sorry Eyes parce qu’il me sortait de moi-même, avec une sonorité un peu plus rock, comme si j’en avais marre des arpèges folks. Mais on m’a identifié grâce à Flash in the Pan, une chanson douce…

    S’il aime le mot “douceur” pour définir son travail, Aliocha Schneider l’associe à la mélancolie pour contourner la tentation du mièvre, cette défaite de l’art qu’ont su aussi éviter ses idoles, découvertes autour de ses 15 ans. “À l’adolescence, tu commences à idéaliser des figures. Pour moi, il y a eu Bob Dylan, très fort. J’ai commencé à écrire de façon presque mimétique, à partir du Dylan folk du début des années 60. Et par ailleurs, le premier rôle que j’ai eu au théâtre était une adaptation de La Promesse de l’aube de Romain Gary. J’ai tellement aimé ce roman que j’ai lu l’ensemble de son œuvre et développé une fascination.” Sur ces deux totems, d’autres sont venus se greffer, comme une arborescence : Simon and Garfunkel, le rappeur Mac Miller et deux figures incontournables du folk dépressif, Nick Drake et Elliott Smith.

    Il n’a jamais posé sa guitare depuis ses 13 ans

    Avant eux, il y a eu Jack Johnson [chanteur et surfeur d’Hawaï], que j’ai aimé dès mes 10 ans, car il était accessible aux enfants.” Le monde de la musique, Aliocha Schneider l’a d’abord connu avec son frère aîné Vadim, décédé accidentellement en 2003. “J’ai pris mes premiers cours de chant à l’âge de 10 ans. Au début, je chantais sans aucune identité. J’avais une complicité avec mon grand frère Vadim, qui m’avait offert deux CD, l’un de Robbie Williams et l’autre de Shania Twain. [Rires.] Vadim jouait de la guitare, il chantait aussi, et je l’admirais.” À 13 ans, Aliocha Schneider prend sa guitare à la main et ne la quitte plus. “Pas une journée sans elle, dit-il. Quand j’ai commencé, j’ai pris un chemin différent. À ce moment-là, la musique n’est pas seulement celle que tu écoutes, mais celle que tu joues, une ébauche de style.

    Si aujourd’hui Aliocha Schneider est d’abord identifié comme chanteur, cela n’a pas toujours été le cas. Car le réel est têtu. Dans une fratrie au succès presque indécent, il a d’abord pris la suite de son frère Niels, l’un des acteurs français les plus demandés. Il tourne régulièrement depuis son adolescence, apparaît dans une quinzaine de films et autant de séries, avec un pic en 2023 où il enchaîne Salade grecque de Cédric Klapisch et Tout va bien de Camille de Castelnau.

    Dans cette dernière, il interprète un jeune steward qui voit sa vie bouleversée par la maladie grave de sa petite nièce âgée de 9 ans. L’une des rares grandes séries françaises de ces dernières années a donc accueilli Aliocha Schneider, capable de dégager un certain malaise timide en même temps que de la séduction. “Tout va bien m’a beaucoup plu. Mon personnage était très anxieux, angoissé et finalement assez comique malgré le drame. Tout cela est dû à la plume de Camille de Castelnau, la créatrice de la série, que je trouve brillante. Développer cet humour noir dans une histoire si personnelle, c’est fort.”

    De Cédric Klapisch à Camille de Castelnau : Aliocha Schneider, chouchou des réalisateurs

    Depuis cette série, Aliocha Schneider n’a participé qu’à un seul tournage, celui du film Bonjour tristesse de Durga Chew-Bose, dont la sortie n’est pas encore fixée. Sa disparition momentanée des écrans n’a rien d’un snobisme, tout d’un choix artistique. “Quand je fais un film, je me donne à 100 %. Mais comme en ce moment il se passe quelque chose avec la musique, je m’y consacre. Je ferai très certainement un film quand ma tournée sera terminée, à l’automne prochain.” Et pourquoi ne pas essayer de faire les deux en parallèle ? “Pour moi, jouer ou faire de la musique sont deux activités trop intenses pour être pratiquées au même moment. J’ai discuté de cela avec Aloïse Sauvage, qui me racontait que parfois elle faisait de la route toute la nuit pour enchaîner un concert et un tournage. Trop difficile.

    Pendant le tournage de la série Salade grecque, Aliocha Schneider a quelque peu dérogé à sa règle, en écrivant la plupart des titres de son dernier album, avec le résultat que l’on sait. Chez lui, la musique est plus férocement indispensable que toute autre activité, ancrée dans des sentiments profonds. “Le jeu d’acteur compte beaucoup pour moi, mais j’ai toujours senti que la musique était une lame de fond dans ma vie, confirme-t-il. Comme j’ai eu mon premier rôle à l’âge de 12 ans, on a parlé de moi en tant qu’acteur. Avec cet album qui a plus de succès que les autres, le truc s’inverse, alors que rien n’a changé dans ma perspective.”

    Le cinéma pour ses premiers pas, la musique pour passion

    Si le plaisir est probablement équivalent entre la musique et le jeu, la différence se fait ailleurs, dans l’aspect personnel des projets, la vibration intime. Aliocha Schneider finit par l’admettre placidement. “La musique, c’est mon projet du début à la fin, je prends les rênes, même si des personnes très importantes travaillent à mes côtés [notamment le chanteur Jean Leloup]. Ce sera tout le temps comme ça. Alors qu’en tant que comédien, tu passes ta vie à regarder ton téléphone. Et si on t’appelle, sauf si tu es un grand acteur qui peut choisir ses rôles, tu dois y aller. Au cinéma ou à la télé, j’avais la plupart du temps le sentiment de participer au projet de quelqu’un d’autre.”

    Début 2025, durant quelques semaines de pause dans sa tournée, Aliocha Schneider est reparti en écriture, en vue d’un prochain album. Sans se fixer de date de sortie pour autant. “J’ai une fascination pour les artistes qui travaillent vite, mais ce n’est pas mon cas. Si j’ai une pression à me mettre, c’est sur la qualité. Je produis beaucoup d’idées, de notes sur mon téléphone, mais pas tant de chansons finies. [Rires.] Écrire les textes me prend du temps car c’est une sacrée gymnastique. En français, c’est un vrai travail d’allier l’idée et la sonorité. Mais quand c’est réussi, c’est plus beau que tout.”

    Quel que soit le moment où nous entendrons de nouvelles chansons d’Aliocha Schneider, elles seront probablement empreintes du même ton que celles qui l’ont fait connaître : une forme de mélancolie et de douceur. On y revient toujours. “Attention, je n’aime pas la musique geignarde, prévient-il. Mais je reste proche de ces sonorités. Quand j’étais adolescent, mes amis écoutaient beaucoup de musique agressive, et ils arrivaient à l’école gonflés à bloc, en mode ‘je vais tout défoncer’. [Rires.] Pas moi.

    Romain Gary, figure influente de sa vie

    Derrière ces mots se dessine un frêle autoportrait en jeune homme hérissé par les clichés musculeux, peut-être même déconstruit, pour employer un mot de l’époque. “J’ai 31 ans et j’ai l’impression que la déconstruction, c’est très fort chez la génération suivante, la génération Z. En grandissant, c’était peu présent dans ma vie, mais ma façon d’être entre peut-être en résonance avec certaines problématiques contemporaines. Je me suis toujours senti isolé face aux démonstrations de masculinité. Au-delà de mes parents et de mes frères, Romain Gary m’a beaucoup marqué.

    Aliocha Schneider raconte un passage de La Promesse de l’aube où le héros, après une nuit d’amour avec une femme, se vante vulgairement de sa conquête, debout sur une table dans un bar, sous les regards d’autres hommes… avant de remarquer que son amante est elle aussi présente. “Là, il se sent honteux, très con. Moi qui côtoyais ce genre de types qui jouent les malins, cet exemple me montrait autre chose. Aujourd’hui, face à la déconstruction de la masculinité, il y a une réaction, une plainte. Les hommes ne sont, soi-disant, plus comme avant. Je sais où je me place. Commencer une phrase en disant : ‘Un mec, ça doit être comme ça’, peu importe la suite, ce sera forcément faux.

    Aliocha Schneider, en concert le mercredi 2 avril 2025 à la Salle Pleyel, Paris 8e. En tournée dans toute la France jusqu’en juillet 2025.

    Coiffure : Sachi Yamashita chez Saint Germain. Maquillage : Asami Kawai chez Artists Unit. Assistants photographe : Lucas Grisinelli et Victor Hanen Evseevitch. Assistant réalisation : Arthur Callegari. Numérique : Juliette Breig Kral.