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Pedro Almodóvar explore les vertiges de la création avec Autofiction
Dans Autofiction, l’immense cinéaste Pedro Almodóvar nous plonge dans les tourments de Raúl, un réalisateur en bout de course qui ne cesse de courir après l’inspiration. Un film virtuose dans lequel le cinéaste nous embarque, une nouvelle fois, dans l’un de ces tourbillons émotionnels dont il a le secret.
par Olivier Joyard.

Pedro Almodóvar, cinéaste de la couleur
Lors d’une master class donnée à Paris ce printemps, Pedro Almodóvar a révélé l’une des clés de son travail, autour de l’utilisation des couleurs, notamment le rouge pétard et le vert. À un panel d’étudiants, il a raconté que son obsession pour la flamboyance des costumes et des décors venait de son histoire personnelle, liée à une tradition de la plaine de la Manche dont il est originaire.
Là-bas, durant des siècles, il était demandé aux femmes de porter le deuil pendant des années. Ainsi, à la mort de son père, Almodóvar a vu sa propre mère interdite de se vêtir autrement qu’en noir. Son utilisation de la couleur en découle, comme s’il se vengeait de cette injonction patriarcale. Une preuve supplémentaire du caractère puissamment intime du cinéma de Pedro Almodóvar, que son dernier film illustre brillamment.
Tourner dans sa langue natale
Après avoir remporté le Lion d’or en 2024 à la Mostra de Venise avec son superbe et élégiaque La Chambre d’à côté, où Tilda Swinton et Julianne Moore traversaient les affres de la maladie et de la mort, le réalisateur a retrouvé le Festival de Cannes cette année avec un film dans sa langue de toujours, l’espagnol, sans stars internationales cette fois-ci. Son cinéma est capable d’embrasser toutes les histoires, de filmer des visages très connus ou un peu moins starisés, sans se départir de sa touche singulière, identifiable en un clin d’œil. Il avance pour ainsi dire tout seul, mais ne lasse pas.
À 76 ans, il n’a évidemment aucune raison de changer une recette qui fonctionne depuis les années 80 tout en ayant su se renouveler subtilement. Avec le temps, le cinéma du Madrilène s’est même raffermi, capable de toucher à l’essentiel des thèmes qui l’animent : l’intensité de la vie sensuelle, les liens humains confrontés à la mort et à la souffrance, la création comme précipice, mais aussi comme planche de salut.
Autofiction, un film introspectif
Autofiction, son vingt-quatrième long-métrage, appartient à sa veine la plus retorse, celle des films sur le cinéma. Ce genre majeur depuis un siècle, Pedro Almodóvar l’a fait sien à plusieurs reprises, notamment avec Étreintes brisées (2009) et surtout Douleur et Gloire (2019), l’une de ses plus belles réalisations. Dans cet autoportrait à peine dissimulé et assez bouleversant – le cinéaste lui-même parlait de “semi-autobiographie”, il mettait en scène son alter ego en la personne de Salvador Mallo (Antonio Banderas), un réalisateur en fin de carrière incapable de tourner, harassé par la dépression.
Au fil du récit, l’homme se remémorait des événements marquants de sa vie, comme dans Huit et demi de Fellini. Le film était à la fois saisissant et étrange, porté par une soif de créer qui ne faisait jamais diminuer la douleur. Il était question de sexualité, d’addictions, de l’éternelle loi du désir.
Changer de point de vue
Même si le personnage principal d’Autofiction est aussi un réalisateur en bout de course, un autre élan anime le film. Moins directement autobiographique – ou relevant d’un genre d’autobiographie artistique dans laquelle vie et invention se confondent jusqu’à l’ivresse.
Le héros prénommé Raúl n’est pas celui par qui nous entrons dans le récit, comme si Pedro Almodóvar avait voulu disséminer son regard entre plusieurs personnages et angles de vue, voire carrément brouiller les pistes. Et inventer un film qui se construit en même temps qu’il se dérobe sous nos yeux.

Explorer les vertiges de la création
Le récit débute en 2004, dans les pas d’une réalisatrice de publicités nommée Elsa – une ancienne cinéaste dont les films n’ont pas marché. Terrassée par une attaque de panique, elle croit mourir. Son corps la tourmente réellement, mais ses souffrances n’ont aucune origine somatique : ses membres, sa chair, ses veines sont pour ainsi dire soumis à sa psyché.
La manière dont Almodóvar filme ces moments est impressionnante. Cet épisode sent le vécu. Mais il joue aussi un rôle de métaphore. À travers ce que vit cette femme, le film interroge la production de fictions dont sont capables les humains, peut-être même malgré eux. S’ils peuvent façonner une angoisse qui imite aussi finement de vraies maladies, quelles pourraient bien être les limites de leur imagination ? Ce piège tendu à eux-mêmes, condition apparente d’une vie créative, paraît totalement vertigineux.
Syndrôme de la page blanche
Le mot “vertige” vient souvent en tête devant Autofiction, qui examine les sacrifices et les folies que requièrent l’écriture et la mise en scène d’une œuvre, sans aucune complaisance pour celles et ceux qui en ont fait le centre de leur vie – parfois au détriment des autres.
C’est là qu’intervient Raúl, le double (en plus jeune!) du cinéaste. Nous comprenons assez vite que, à la suite d’une crise créative, il est en train d’écrire l’histoire que nous regardons. Elsa, c’était lui, d’une autre manière. Le film se déplace jusqu’en 2026, alors que Raúl mène une existence frustrée dans sa grande maison brutaliste aux murs remplis d’œuvres d’art, signes de sa gloire passée. Il sadise son petit ami-assistant et se chagrine de ne pas retrouver la flamme dont il a toujours eu besoin pour avancer.
À partir de là, le film déploie sa toile, parfois inutilement complexe au risque de nous perdre, puis soudain parfaitement lumineux, évident. Nous sommes dans une œuvre qui paraît s’imposer aux personnages, à son auteur et finalement à nous. “Autofiction est une réflexion sur la création, sur sa relation à la réalité et à la vie, a expliqué Almodóvar. Le film montre aussi comment une œuvre peut se rebeller contre elle-même et remettre en question sa propre raison d’être.”

Quand la fiction rattrape le réel
Un créateur est-il forcément dangereux pour les êtres qui l’entourent, en leur “volant” des aspects de leur vie pour les transformer en fiction ? Almodóvar répond à cette question qui se pose depuis des décennies en partant du point d’origine de toute création, cinématographique ou autre : l’inspiration, ce moment bizarre où un désir flou s’aligne avec le monde et devient net. Nous voyons plusieurs fois Raúl devant son écran d’ordinateur, patientant devant une page vide où clignote le petit curseur d’où pourront s’enclencher les mots. L’image n’a rien de nouveau, Almodóvar le sait. Mais ce qu’il en fait emporte l’adhésion.
À de nombreuses reprises, Autofiction saisit le surgissement d’une idée, son trajet depuis une conversation, un événement, jusqu’à sa mutation en matière de récit. Au fil des images et des époques, le film s’amuse d’effets de miroir entre la vie et la création, cherche les moments décisifs dont Raúl s’empare sans hésiter, perpétuellement à l’affût.
“L’inspiration est toujours mystérieuse, obscure et soudaine, dit Almodóvar. Par bonheur, lorsqu’elle se présente, elle est immédiatement reconnaissable et le créateur n’a qu’à se laisser entraîner par elle. Et une fois qu’il vient à bout de son scénario, roman ou autre, il doit repartir inlassablement à la recherche de cette inspiration, pour réécrire. Car la réécriture constitue le plaisir et le fondement même du travail d’écriture.”

L’écrire, un acte douloureux
Ce qui fait avancer un ou une artiste, c’est tout simplement la peur ancestrale que la source des idées ne se tarisse. Voilà ce que démontre Autofiction, avec une lucidité de tous les instants. “Cette angoisse se trouve au cœur du film, confirme Almodóvar. Elle fait que le personnage principal est capable de vendre son âme au diable pour éviter de voir disparaître cette ligne verticale, le curseur de son ordinateur, palpitant, plein de vie, qui le poussera à écrire une histoire qu’il ne connaît pas et pour laquelle il est prêt à tout. Le créateur n’est pas maître de lui-même, ni de son œuvre, pourrait-on dire. Bien entendu, il joue un rôle essentiel et se confond avec son œuvre, mais il n’en est pas le maître absolu.”
Autofiction examine la frontière entre ce que nous maîtrisons et ce qui nous échappe, dans la vie comme dans l’acte de création. Cela en fait un film marqué par le dur labeur (souvent invisible) qui peut être celui de l’écriture, fait de grands moments de doute et d’autres qui permettent de décoller. Avis à celles et ceux qui voudraient faire fructifier une inspiration artistique : à aucun moment Almodóvar ne suggère que cela pourrait devenir plus simple avec le temps…
Un cinéma universel
Alors qu’il entame la dernière partie de sa carrière amorcée durant les bouillonnantes années 80, en pleine Movida madrilène, l’auteur de Tout sur ma mère (1999) reste implacable. “La réalité fournit les premières lignes, voire les premières pages, mais c’est au créateur d’écrire tout le reste. C’est là qu’entre en jeu l’imagination. La création découle de ce vide et de la nécessité de le combler. Le vertige de cette aventure, lorsqu’on s’y plonge, est enivrant, irrésistible. C’est la drogue la plus dure qui soit.” Il n’existe pourtant aucun gage de reconnaissance, comme le démontre Autofiction.
Dans une partie magnifique du film, tournée sur l’île de Lanzarote, les créatures de Raúl se révoltent. Deux amies, dont l’une est malade, interrogent la fiction qu’il est en train de créer, renversent les perspectives, remettent en cause son pouvoir. Les roches volcaniques donnent un ton tragique au récit, soudain rempli d’une émotion féroce. “Lanzarote, c’est le paysage parfait pour disparaître, se cacher, observer un deuil ou mourir”, raconte Almodóvar. Voilà comment, à chaque fois, il finit par nous happer : en poussant les sensations et les sentiments à fond, en donnant à son cinéma de l’introspection une dimension universelle.
Autofiction (2026), de Pedro Almodóvar. En salle.