4 sep 2020

Oliver Beer: the artist making objects sing

Transformer un vase antique en instrument de musique, chanter tout en embrassant une personne à pleine bouche… Voilà le genre de défis relevés par l’artiste britannique. Après une exposition à la Galerie Thaddaeus Ropac à Paris, le prodige passionné par le son et la musique est l’invité du Met à New York.

Les pouvoirs d’une divinité du foyer sont, par définition, li­mités. Lorsqu’elle est éloignée de son univers domestique, son in­fluence faiblit. Cette idée paradoxale d’une finitude du divin – dont les pouvoirs surnaturels sont ici dépendants de contingences sociales et matérielles – constitue la toile de fond des recherches d’Oliver Beer sur la relation entre les propriétés universelles du son et la construc­ tion sociale qu’est la musique. Le jeune artiste britannique joue sur la tension entre la foi humaniste dans la capacité de l’art à transcender les frontières et la reconnaissance du caractère insurmontable de certaines barrières culturelles. Lors de son exposition dans l’espace parisien de Thaddaeus Ropac, en janvier dernier, il présentait une sélection hétéroclite d’objets décoratifs, artefacts historiques et bi­belots domestiques, posés sur des socles. Des micros captaient et amplifiaient les fréquences sonores résonnant à proximité de l’inté­ rieur de ces objets. L’installation produisait ainsi des boucles rétro­actives, douces et vibrantes. Oliver Beer avait agencé ces “voix” en une chorale harmonieuse, emplissant la galerie d’une musique “non humaine”. Household Gods, le titre de l’exposition, sous­entendait que ces divinités du foyer avaient une histoire à nous raconter.

 

Les quatre salles étaient remplies d’objets provenant de la maison de la grand­-mère, du père, de la mère et de la sœur de l’artiste. Ils témoignaient à la fois de la personnalité de leurs propriétaires et, plus largement, du contexte culturel dans lequel ils avaient été réunis au fil des ans : une sensibilité éminemment britannique, révélée dans cet assemblage d’objets venus du monde entier, éclectisme rendu possible par la situation même du Royaume­Uni au centre d’un empire aux ramifications planétaires. Oliver Beer s’intéresse au conflit entre l’histoire matérielle de ces objets d’une part (et notamment le fait qu’un Occidental ne peut apprécier leur esthétique sans la mesurer à l’aune de la violence coloniale qui a rendu possibles de telles col­lections) et, d’autre part, la conviction – archétypale des Lumières – que la musique opère indépendamment de ces considérations de base, qu’elle est transcendante, universelle et d’essence divine.

“Household Gods (Grandmother)” [2019]. 16 objets, 2 enceintes, 18 socles.

Cette opposition se retrouve au premier plan de l’exposition que l’artiste présente au Met Breuer, à New York. Oliver Beer a pu accéder aux immenses collections du Metropolitan Museum, et y a sélectionné 32 artefacts dont les fréquences de résonance correspondent aux notes de la gamme chromatique. Cette approche quasi oulipienne engendre des relations inattendues entre des pièces qui n’ont rien en commun. Cette stratégie a pour effet de rompre les taxonomies éta­blies selon lesquelles on séparerait, par exemple, un obus d’artillerie de la Première Guerre mondiale et une jarre égyptienne antique.

 

Un tel repositionnement de l’objet pose aussi la question de la nature de l’œuvre d’art. Nous pouvons aujourd’hui appeler “art” tout objet séparé de sa fonction, extrait de sa signification spirituelle, et réinstallé dans une institution culturelle. Ainsi, une coiffe africaine ou une am­phore grecque deviennent des “œuvres d’art”. Il en va de même, depuis Marcel Duchamp, d’objets vernaculaires et obsolescents (l’in­ fluence déterminante de Duchamp était au demeurant discrètement attestée par la présence, parmi les Household Gods, d’un urinoir ja­ponais en porcelaine d’Arita). La tradition classique, qui a inventé ces “divinités du foyer”, avance aussi que les êtres, les lieux et les choses possèdent leur propre genius (un esprit qui les anime) et, en dépit des efforts de Duchamp, la culture occidentale n’a jamais totalement échappé à la foi corollaire dans le pouvoir d’une aura des objets. Duchamp s’est servi de l’urinoir pour illustrer le fait que “l’aura” d’une œuvre d’art s’entend avant tout comme un tour de passe­-passe ou de magie. Dans les installations de Beer, la transformation d’un urinoir en œuvre d’art comme en instrument de musique relève d’une forme particulière d’alchimie. Ces objets sont ainsi réintroduits dans un sys­tème qui leur donne un sens, un nouveau foyer.

 

 

Numéro art a demandé au duo de graphistes Adulte Adulte de réinterpréter les objets sonores d’Oliver Beer, présentés à la Galerie Thaddaeus Ropac. Les notes qui s’en échappent font résonner leur forme.

En 2017, chez Ropac, à Londres, l’installation intitulée Devils (en référence à la fréquence émise par l’atrium du bâtiment, à savoir une quarte augmentée, appelée au Moyen Âge “intervalle du diable”) suggérait un lien entre art et magie. Insuffler une âme à ces objets, leur donner une voix, comme en écho à l’archétype même de l’acte créateur. Si cela semble pompeux, empressons­nous de préciser que, chez Oliver Beer, toute allusion de cette nature est purement fortuite ou traitée avec humour. Ce qui m’a rappelé le “souffle de vie”, par exemple, c’est sa Composition for Mouths (Songs My Mother Taught Me), une performance réalisée pour la Biennale de Sydney, où deux personnes scellaient leurs lèvres dans un baiser pour former un corps continu, avant de se mettre à “chanter l’une dans l’autre”.

La collection du Metropolitan Museum constitue en soi une histoire de la violence, puisqu’elle est fondée sur l’extraction d’un objet trans­porté loin de son lieu d’origine. L’instrumentalisation (littérale) de ces antiquités au service d’une composition musicale soulève en l’espèce certaines questions délicates. Dans l’art contemporain, le son est fréquemment employé comme métaphore d’une démarche suscep­tible d’unifier la diversité des voix. Beer a renoncé ici à exercer un contrôle sur l’orchestre qu’il a constitué, invitant des musiciens à exécuter leurs pièces (chacun des objets sera en effet relié à un clavier). Le public convié à ces concerts sera exposé à la dimension matérielle des histoires sur lesquelles repose la musique : des objets physique­ ment endommagés, souvent abîmés par leur arrachement au foyer.

 

 

Oliver Beer: Vessel Orchestra, du 2 juillet au 11 août, The Met Breuer, New York.

The powers of a household god are by definition limited and local. The paradoxical idea of a finite divinity – supernatural powers tethered to social and material circumstances – underpins Oliver Beer’s research into the relationship between the universal properties of sound and the cultural constructions of music. Playing on the tension between a humanist faith in the capacity of art to transcend boundaries and an acknowledgement of the insurmountability of certain cultural differences, he interrogates the capacity of any work of art to carry meaning beyond its place of origin. For his recent show at Thaddaeus Ropac’s Paris space, Beer presented a motley selection of what appeared to be decorative objects, historical artefacts and domestic knickknacks on plinths of varying heights. Microphones captured and amplified the ambient frequencies rattling around the objects’ hollow interiors – on the same principle as putting one’s ear to a conch shell, and hearing a rumble that resembles the sea – to generate gentle, humming feedback loops. These “voices” were arranged by the artist into a harmonious choir that filled the gallery with inhuman music. These Household Gods, the show’s title implied, had stories to tell us.

 

The four rooms were filled with items retrieved from the houses of the artist’s grandmother, father, mother and sister and bore testament both to the individual personalities of the collectors and to the wider culture in which their collecting took place: a particularly English sensibility is revealed by the international eclecticism, which was made possible by Britain’s empire. Beer trades on the conflict between the material histories of these objects – the fact that any Westerner’s appreciation of their aesthetics must be qualified by acknowledgement of the colonial violence that made such collections possible – and the archetypal Enlightenment conviction that music operates independently of such earthbound considerations, being transcendent, universal and divine. 

“Household Gods (Grandmother)” [2019]. 16 vessels, 2 speakers, 18 plinths.

That conflict will be brought to the fore in Beer’s show at the Met Breuer this summer, for which he rifled through the Met’s vast collections to find 32 pieces with resonant frequencies corresponding to notes on the chromatic scale. It’s an Oulipian strategy that, because it foregrounds a characteristic never previously considered important to the appreciation of these objects, generates unexpected relationships, serving to break down the established taxonomies which would separate, for example, a First World War artillery shell and an ancient-Egyptian pot. 

 

This repurposing also raises the question of what constitutes a work of art. We are now licensed to treat as art any object that has been separated from its function, removed from the local set of beliefs that gave it meaning, and rehoused in an institution. Thus an African headdress as much as a Greek amphora becomes a “work of art” when divorced from its original context, and the same is true, since Marcel Duchamp, of modern domestic objects (Duchamp’s formative influence on Beer’s practice is slyly acknowledged by the inclusion in Household Gods of a Japanese Arita porcelain urinal). The classical tradition that invented household gods also put forward that people, places and things had their own animating spirit, and despite Duchamp’s best efforts Western culture has never quite escaped a corollary faith in the auratic power of objects and the divinity of individual talent. Duchamp used the urinal to illustrate that the aura of a work of art was best understood as a sleight of hand or magic trick. The animation or “activation” of objects in Beer’s installations might be understood as a comparable kind of re-enchantment: certainly, to transform a ceramic pissoir into an artwork and/or musical instrument is a particular kind of alchemy. These objects are reentered into a system that makes sense of them, given a new home. 

 

 

Numéro art asked the Adulte Adulte graphic duo to reinterpret Oliver Beer’s sound objects, presented at the Thaddaeus Ropac Gallery. The notes that escape from it make their shape resonate.

 

 

Since the Met’s collection is a history of violence, given its basis in the removal – by physical force or economic power – of objects from their place of origin, the literal instrumentalization of these pieces in the service of a musical composition raises difficult questions. Sound is currently a popular metaphor in contemporary art for a politics that might unite diverse voices in a productive polyphony, and so it strikes me as important that Beer will relinquish control over the orchestra he has put together by inviting fellow musicians to perform pieces for the installation (each of the objects will be wired up to a keyboard, allowing the composer to “play” them). Crucial, too, that anyone attending those concerts will be able to confront the material histories underpinning the music – physical objects damaged, in many cases, by their removal from home.

Oliver Beer: Vessel Orchestra, from July 2 to August 11, The Met Breuer, New York.