10
10
Les confessions de Kelela, la mystérieuse étoile du R’n’B expérimental
Adoubée par Solange Knowles, Damon Albarn ou encore Romy Madley Croft, Kelela s’est imposée en un peu plus d’une décennie comme l’une des voix les plus singulières du R’n’B. Ce vendredi 10 juillet 2026, alors qu’elle dévoile New Avatar, un troisième album aussi audacieux que libérateur, Numéro a rencontré une artiste qui revendique plus que jamais sa liberté créative et ses convictions.
propos receuillis par Nathan Merchadier.

Depuis un plus d’une décennie, la chanteuse américaine Kelela, 43 ans, ne cesse de nous fasciner. Révélée à l’aube des années 2010 avec la mixtape Cut 4 Me, puis consacrée par un premier album aventureux intitulé Take Me Apart en 2017, l’artiste d’origine éthiopienne s’est imposée comme l’une des figures les plus insaisissables de la scène musicale contemporaine.
Au gré de titres vaporeux et sensuels sur lesquels sont tour-à-tour convoquées harmonies soul, influences jazz et expérimentations électroniques, celle qui a été adoubée par Solange Knowles, Romy Madley Croft et Damon Albarn défend une vision audacieuse et décloisonnée du R’n’B.
Kelela, la chanteuse R’n’B adoubée par Solange et Damon Albarn
Quelques années après le sublime Raven (2023) — un disque mêlant ambient, house et dance — Kelela ouvre aujourd’hui un nouveau chapitre. Avec New Avatar, son troisième album studio, l’artiste installée à Los Angeles dévoile une œuvre à l’énergie plus rock, qu’elle défendra sur la scène de l’Élysée Montmartre, à Paris, le 27 octobre 2026.
Sur ce nouvel opus, la musicienne qui s’est entourée de la fine fleur de la scène alternative (PinkPantheress, Foushée), reconnecte avec des influences qui l’accompagnent depuis l’adolescence (du rock au shoegaze), tout en conservant les pulsations électroniques.
Un nouvel album nommé New Avatar
Produit avec Oscar Scheller (proche collaborateur de ShyGirl, de Lily Allen et Lexa Gates), cet album libérateur se trouve aussi bien nourri de guitares abrasives que d’envoûtantes sonorités R’n’B. À l’occasion de la sortie de ce projet hors norme, ce vendredi 10 juillet 2026, Numéro a rencontré la visionnaire Kelela.
L’interview de la chanteuse R’n’B Kelela
Numéro : Votre nouvel album, New Avatar, évoque l’idée d’une nouvelle version de soi. Pourquoi avez-vous choisi ce titre ?
Kelela : Je voulais que le public découvre une nouvelle facette de ma musique, même si pour moi, ce n’est pas vraiment quelque chose de nouveau. Je reste la même personne, mais sous un nouvel avatar. On pourrait donc dire que c’est simplement une autre facette de moi-même que je choisis de montrer aujourd’hui.
Vous avez souvent brouillé les frontières entre le R’n’B et la musique électronique et, désormais, vous flirtez avec le rock…
Pour ce nouvel album, j’avais une idée très précise. Je voulais faire un disque centré sur la guitare. Il y a des années, mes premières expérimentations musicales et mes premiers textes sont nés dans une punk house, dans le quartier de Mount Pleasant, à Washington D.C., soit un lieu considéré comme le berceau de la culture punk de la ville. C’est d’ailleurs là que j’ai formé mon tout premier groupe, Dizzy Spells. Par la suite, mon parcours m’a menée vers d’autres territoires, notamment la musique électronique et la scène dance. C’est sans doute pour cela que le public m’identifie aujourd’hui à cet univers. Mais mes racines musicales sont bien plus proches du rock. C’est la première fois que j’exprime cette facette de manière aussi assumée. C’est une expérience à la fois très excitante et cathartique, parce que j’ai toujours eu envie d’explorer cette direction, mais j’attendais le bon moment. Je pense que j’avais d’abord besoin de raconter certaines choses avant de pouvoir en raconter d’autres. Aujourd’hui, tout cela a enfin du sens, pour moi, comme je l’espère, pour les personnes qui écouteront cet album.
“Je crois que beaucoup de femmes et de personnes marginalisées se reconnaîtront dans cet album.” Kelela
Quels sont les thèmes principaux de ce nouveau disque ?
Quand je me suis lancé dans l’écriture de ce disque, certaines pensées tournaient en boucle dans ma tête. Je me disais : “Les hommes restent les mêmes et le monde ne va pas mieux”. J’ai le sentiment que beaucoup de choses se sont même aggravées. Ce qui a changé, en revanche, c’est que les femmes, les personnes non binaires et, plus largement, toutes celles et ceux qui vivent en marge des normes dominantes disposent aujourd’hui de davantage d’outils pour nommer ce qu’elles traversent. Après Raven, qui était un disque assez sombre, j’avais envie d’aller vers quelque chose de plus lumineux. Ces chansons sont le reflet de toutes les relations que j’ai traversées au fil des années, et je crois que beaucoup de femmes et de personnes marginalisées s’y reconnaîtront.
Sur la pochette de New Avatar, vous apparaissez dans un décor futuriste. Quel était le mood board ?
J’avais trouvé le titre New Avatar avant même de contacter mon directeur artistique, Yasser Abubeker. Je lui ai présenté cette idée, et il l’a poussée encore plus loin. Très vite, il m’a proposé de travailler autour de l’inversion. J’aimais l’idée que l’on voit une seule et même personne, mais sous un autre angle. Ces images dégagent quelque chose de très futuriste, alors que cette technique existe depuis longtemps. En poursuivant nos recherches, j’ai découvert des expérimentations dadaïstes autour de l’inversion photographique, qui ont nourri notre réflexion. La pochette a ensuite été photographiée par Neva Wireko, qui réalise également beaucoup de mes visuels de presse. J’aime que ma musique inspire tout un univers visuel et construire un monde avec les artistes qui m’entourent.
Une collaboration avec PinkPantheress
Vous invitez régulièrement d’autres artistes de la scène R’n’B à vos côtés…
Pourtant, j’avais essayé d’inviter d’autres artistes sur Raven, mais plusieurs m’avaient répondu : “J’adore ce morceau, mais je ne sais pas ce que je pourrais y apporter”. C’était intéressant, car je les entendais très clairement dans cet univers, alors qu’eux ne s’y projetaient pas. Au fond, j’aime que ma musique donne l’impression d’exister dans son propre monde. Mais cela peut aussi rendre les collaborations moins évidentes. C’est malgré tout quelque chose que je poursuis depuis longtemps.
Pouvez-vous nous parler de vos collaborations avec PinkPantheress et Fousheé ?
Nous nous connaissions déjà à travers la musique et elles se sont immédiatement reconnues dans les morceaux que je leur ai proposés. J’étais persuadée que Fousheé choisirait une chanson plus rock, mais elle a préféré un autre titre, et j’ai adoré cette idée. Ce sont des artistes incroyablement talentueuses, chacune avec son propre univers. C’est un vrai privilège d’avoir trouvé un point de rencontre entre leurs mondes et le mien.
“Le rock a été créé par des artistes noirs”. Kelela
Qu’est-ce que le producteur Oscar Scheller (Lily Allen, PinkPantheress) a apporté à cet album ?
J’ai rencontré Oscar Scheller grâce à mon ami et producteur LSDXOXO, qui m’a dit que l’on devrait se voir. À ce moment-là, je cherchais encore la direction sonore de l’album. Je pensais mêler des morceaux plus électroniques à mes nouvelles envies autour de la guitare. En arrivant dans son studio, je lui ai parlé de musique dance. Puis j’ai aperçu des guitares, une basse et des synthétiseurs partout. Il m’a simplement dit qu’il venait de l’indie rock et que si j’avais envie d’aller dans cette direction, on pouvait le faire. Je lui ai répondu : “Allons-y”. Ce jour-là, nous avons composé Idea 1, puis Don’t Piss Me Off. C’était notre première rencontre, mais tout a immédiatement fonctionné. Il y avait une vraie alchimie créative entre nous à tel point qu’il a finalement produit presque tout l’album, à l’exception d’un morceau signé A.K. Paul.
Quelles étaient vos inspirations sur cet album ?
J’ai expliqué à Oscar que j’avais créé une playlist nommée White Bag sur laquelle on trouvait des morceaux rock et indie souvent perçu comme “blancs”. Pourtant, le rock est une musique créée par des artistes noirs. Avec cet album, je voulais faire disparaître cette séparation artificielle entre les genres et réunir toutes ces influences de la manière la plus naturelle possible.
“J’ai envie de donner aux gens le courage d’avoir davantage confiance en leurs convictions.” Kelela
Au-delà de la musique, pensez-vous que le rôle d’un artiste consiste en grande partie à se battre pour des causes importantes ?
Les musiciens occupent une place particulière dans les industries créatives, car on attend d’eux une forme d’authenticité que l’on n’exige pas forcément d’autres artistes, tels que les acteurs, dont le métier consiste à incarner un personnage. Si un musicien ne paraît pas sincère, il perd rapidement en crédibilité. Cela dit, je ne pense pas que tous les artistes aient vocation à devenir des militants. En revanche, lorsqu’un artiste a de vraies convictions, il ne devrait pas se contenter de les glisser entre les lignes de ses chansons. Il peut aussi les exprimer clairement, dans ses prises de parole ou en interview. C’est précisément ce que j’essaie de faire. Mes valeurs traversent ma musique, mais elles ne sont pas toujours explicites. Les mots permettent parfois de dire plus directement ce que l’on veut défendre.
Si que vouliez-vous transmettre, comme messages, avec New Avatar ?
Ce disque est porté par une conviction forte. Je dis peut-être certaines choses que j’ai déjà dites auparavant, mais je les affirme cette fois avec plus d’assurance, sans hésitation, de manière plus directe. Si je pouvais transmettre une chose avec cet album, ce serait de donner aux gens le courage d’avoir davantage confiance en leurs convictions.

Que peut-on attendre de vos prochains concerts, notamment de celui prévu à Paris ?
Je suis impatiente de présenter cet album sur scène partout dans le monde, mais je dois avouer que mon dernier concert à Paris avait une dimension vraiment particulière. J’ai rencontré quelqu’un récemment qui m’a raconté que c’était le tout premier concert auquel il avait assisté de sa vie. Je lui ai demandé ce qui l’avait marqué et il m’a répondu que c’était “le show le plus gay” qu’il ait jamais vu. Il y avait toute la scène créative de Paris. C’était comme une grande célébration queer et j’ai trouvé ça magnifique. Je pense que beaucoup de personnes de la communauté LGBT ne trouvent pas toujours un espace où exister ensemble.
New Avatar (2026) de Kelela, disponible. La chanteuse sera en concert à l’Élysée Montmartre, à Paris, le 27 octobre 2026.