9 juin 2026

Les créateurs Arturo Obegero et Jeanne Friot nous racontent les secrets des costumes de Concerto Danzante

Présenté à la Philarmonie de Paris les 6 et 7 juin derniers, le spectacle Concerto Danzante s’impose comme l’un des ballets les plus marquants de l’année 2026. Faisant vibrer aussi bien l’univers de la danse que celui de la mode, ce spectacle propose une relecture engagée et novatrice de la danse et du costume. À l’origine de ces pièces, les créateurs Arturo Obegero et Jeanne Friot racontent à Numéro leur vision de cet exercice exigeant.

  • par Jasmine Baha.

  • Quand les œuvres de Bach et de Vivaldi dialoguent avec de multiples écritures chorégraphiques

    Concerto Danzante s’impose comme l’un des spectacles le plus marquant de cette année 2026. La genèse de cette œuvre se retrouve dans l’esprit de Maud le Platec, à la tête des ballets de Lorraine depuis dix-huit ans. Elle s’associe à Josépha Madoki, figure de proue du waacking en France (une danse urbaine née dans la période disco à Los Angeles). Un duo porté par une démarche artistique engagée, elles qui avaient déjà eu l’occasion de travailler ensemble lors des cérémonies des Jeux Olympiques en 2024.

    Cette collaboration s’est donc naturellement renouvelée pour donner naissance à Concerto Danzante, un spectacle qui mélange danse urbaine, danse contemporaine et waacking sur des concertos de Bach et de Vivaldi, interprétés par les Arts Florissants. Une relecture moderne des œuvres de ces deux mélomanes, où le parallèle entre musique classique et danse urbaine ne fait qu’en relever la pertinence. Et pour habiller les danseurs des ballets de Lorraine, nuls autres que les créateurs Arturo Obegero et Jeanne Friot, reconnus pour leur vision engagée et anticonformiste de la mode.

    Les costumes colorés d’Arturo Obergo transcendent le premier acte

    À peine les lumières de la Philharmonie de Paris se sont-elles éteintes que nous sommes plongés dans le premier acte de Concerto Danzante. Baptisée Garbo, cette ouverture chorégraphiée par Josépha Madoki s’anime sur des notes de Vivaldi. Tout de suite, une énergie empreinte de dynamisme émerge de cette première temporalité.

    Une exploration du contraste entre l’individualité et le collectif, portée par des variations tantôt du corps de ballet, tantôt d’artistes seuls sur scène. Et pour magnifier leurs mouvements, ce sont les costumes colorés du créateur espagnol Arturo Obegero qui évoluaient sur scène. Un choix des plus logiques pour celui qui a toujours été inspiré par la danse – une affection qu’il tire en effet de son Espagne natale.

    L’héritage espagnol au cœur du mouvement

    Dans Concerto Danzante tout comme dans ses autres projets, Arturo Obegero effectue ainsi une mise en abyme de son héritage, du moodboard en passant par le costume final. “Pour moi, la danse et la performance ont toujours constitué une grande partie de mes inspirations. Dans chaque collection, dans chaque projet, j’ai des références à la danse” nous explique le créateur, touché en particulier par le flamenco. ”Venu d’Espagne, le flamenco est une danse qui me fait parfois pleurer. Ça peut être très joyeux, comme ça peut aussi être l’opposé, une célébration de la douleur. Ce drama m’attire beaucoup, et c’est une partie de mon sang, de mes racines“.

    Et, en effet, rien de tel qu’un brin de drama espagnol mélangé à des références du monde de la danse pour donner toute leur saveur aux costumes du ballet. Le costume noir parsemé de pétales de roses incarne d’ailleurs parfaitement cette démarche.

    Son pantalon taille haute évoque les costumes des danseurs de flamenco, tandis que les fleurs qui le composent renvoient au moment où le danseur est récompensé à l’issue de sa performance. “On a ce costume, qui est l’un de mes préférés, qui est aussi une référence au moment après une grande représentation, où les gens jettent des roses sur scène.” ajoute Arturo. “C’est comme des pétales qui tombent, comme un dégradé ou une pluie de fleurs”.

    Le Old Hollywood et les années 70 en toile de fond

    Une mise en bouche ponctuée par des costumes aux couleurs chatoyantes, qui s’accordaient à merveille avec le véritable show qui prend vie devant nos yeux. Malgré la dimension résolument contemporaine de l’œuvre, les costumes et l’attitude des danseurs nous replongent en effet dans un climat très hollywoodien, notamment avec la présence du tapis rouge à la fin de l’œuvre, qui s’intégre dans une partie des costumes.

    Nous avons fait des robes avec le même velours que les tapis rouges” nous confie le créateur ”nous jouons également beaucoup avec le tailoring des années 30 et 40, des vieilles comédies musicales”. Une démarche qu’il considère novatrice et inspirante, comme il nous le précise en effet : “Créativement parlant pour moi, c’était bien parce que c’était aussi des choses desquelles je me suis toujours inspiré, mais ça m’a aussi poussé à faire quelque chose de nouveau.”

    Et nombreuses sont les références, des années 50 aux années 70, qui nourrissent tant les moments de danse que les créations du designer. “Nous avons puisé dans les racines du waacking. Ça a été créé dans les années 70 par la communauté queer et les minorités. C’était une façon pour eux de se libérer, de s’exprimer. Ils s’inspiraient notamment de l’âge d’or de Hollywood.”

    Une époque marquée par les performances mémorables d’un parterre de stars, qui inspire ainsi la démarche du créateur. “Il faut rentrer dans le personnage. On a donc pris inspiration de Greta Garbo, Marlene Dietrich… Toutes ces divas iconiques de l’âge d’or de Hollywood. Et surtout du film Sunset Boulevard avec Gloria Swanson, que Josepha m’a conseillé. C’est une actrice qui était très célèbre à l’époque”, précise Arturo Obegero.

    La désillusion peut être une belle source de motivation.” – Arturo Obegero.

    Plus qu’une inspiration visuelle, le Old Hollywood a également incité le créateur à insuffler à ses créations — ainsi qu’à son propre parcours — une allure ambitieuse et légèrement délirante. “Il faut être délirant. Par exemple, dans ce film que l’on utilise comme référence, Sunset Boulevard, en voyant le personnage principal, on pourrait se dire : cette fille est folle, elle pense qu’elle est une star en marchant comme ça. Mais, en fait, je m’identifie un peu à elle.” Il poursuit : “En étant un jeune designer indépendant, il faut être extrêmement ambitieux. Cette désillusion peut être une belle source de motivation.”

    Concerto Danzante s’avère ainsi être la concrétisation du travail de ce créateur aux mille ambitions, inspiré notamment par Cristóbal Balenciaga, avec qui il partage son goût pour la théâtralité du vêtement. Une dimension artistique qui se traduit ainsi par les volumes audacieux et par les coupes impeccables des costumes d’Arturo Obegero – lui qui souhaite d’ailleurs poursuivre son chemin dans le monde de la scène.

    Je pense que cela pourrait être mon avenir. Ça pourrait ouvrir des portes pour moi pour entrer dans le cinéma, le théâtre« . Il termine “Et j’ai tellement d’idées en tête. J’aimerais travailler avec l’Opéra Garnier ici à Paris, ce serait un rêve. J’aimerais aussib travailler avec le Ballet royal de Londres. Je pense que c’est mon avenir.”.

    Ad vitam aeternam : Jeanne Friot nous invite à plonger dans le monde des ombres

    Après avoir plongé dans l’univers chorégraphique et costumier vif et coloré de Garbo, nous sommes ensuite invités à entrer dans le monde plus éclectique d’Ad vitam aeternam, sur un concerto de Bach. Le second volet du spectacle Concerto Danzante, chorégraphié par Maud Le Pladec. Et c’est la très engagée Jeanne Friot qui s’est prêtée au jeu de la création de costumes – un défi textile audacieux.

    Un projet qui s’est présenté comme une évidence pour la designer, elle qui travaille avec les ballets de Lorraine depuis 2024. “J’ai travaillé avec Maud sur toute la direction artistique du ballet depuis deux ans. Je suis artiste associée avec le ballet jusqu’à fin 2026. Donc déjà, il y a un travail qui est fait sur toute leur image.”

    Mais si la danse a fait partie de la vie professionnelle de Jeanne Friot, elle a également rythmé son enfance “J’ai fait beaucoup de danse quand j’étais jeune. Donc j’étais vraiment très contente de revenir à la danse. Habiller un ballet, c’est se confronter à la danse, au mouvement, aux corps des danseurs et des danseuses et à l’individualité de chacun”. Rajoutons que la créatrice optait d’ailleurs de présenter son dernier défilé en janvier dernier sous la forme d’un spectacle de danse. Un univers ancré dans son imagination, qui semble ainsi être partie constituante de ses vêtements…

    C’est assez radical de mettre la couleur de côté.” – Jeanne Friot.

    Au total, 100 costumes évoluent en synergie sur la scène de la Philharmonie de Paris, dans une palette monochrome. Une configuration et des inspirations tirées du fantastique, comme nous le précise Jeanne Friot. “Il y a un peu cette idée d’avoir toute une gamme de personnages, comme un jeu d’échecs. Il y a le lapin, il y a l’ange, il y a des symboles assez forts qui sont retrouvés à l’intérieur de la pièce et des personnages.”

    Une relecture moderne de ces personnages, enrichie de multiples références du monde de la danse. Les évocations au Lac des cygnes et au royaume des ombres de Giselle entraient en contraste avec les danses urbaines et les hoodies arborés par une partie de la troupe. Ainsi cet ensemble se déploie-t-il dans une palette oscillant subtilement entre le noir et le blanc. “C’est assez radical de mettre la couleur de côté. Il y a aussi beaucoup de choses très modernes. Il y a des personnages en vinyle, et beaucoup de matières qui se confrontent.

    Les bottes chunky de Jeanne Friot, du podium aux planches

    Il n’est pas sans savoir que Jeanne Friot est une adepte de la réinvention. Chaque saison, ceintures, blazers et corsets se réinventent, se décousent et se recollent au fil de ses collections. Le reflet de la philosophie d’une créatrice engagée dans une démarche consciente, à rebours de la surconsommation et de la surproduction.

    Ainsi, pour Concerto Danzante, elle reste fidèle à ce principe, tout en l’adaptant aux impératifs de la scène. “Je travaille avec les danseurs et les danseuses du ballet depuis presque deux ans. Maintenant je commence à bien les connaître”. On retrouve ici ses incontournables ceintures et les bottes chunky de sa marque, migrant des podiums pour arriver sur les planches. Un contraste inattendu avec les jupes en tulle tirées du vestiaire traditionnel du ballet, qu’arboraient les danseuses.

    “C’est le vêtement qui fait le décor.” – Jeanne Friot.

    C’est donc un dialogue entre les ateliers de Jeanne Friot et les costumiers qui porte le processus de création de ces 100 pièces, l’absence de décor ne faisant qu’en souligner l’importance. “Là, c’est une pièce où il n’y a pas de décor. Donc, c’est le vêtement qui est le décor. Et du coup, il est vraiment central dans la pièce, presque au même niveau que la chorégraphie.” explique ainsi la créatrice. “C’est un aller-retour avec la chorégraphe, c’est une co-création sur ce qu’elle veut dire, sur l’histoire qu’elle veut raconter.”

    Elle poursuit : ”C’est un dialogue. Là où quand on crée des vêtements pour la vie de tous les jours, on est moins dans cette étanchéité. Ce ne sont pas des choses que l’on a vraiment l’habitude de voir“ conclut Jeanne Friot. ”Je pense que c’est un peu l’aboutissement, d’une certaine manière, de deux ans de travail avec eux. Ce sont les premiers costumes que j’ai signés pour un ballet”.