6 avr 2026

Marlon Magnée va-t-il devenir la nouvelle rockstar française ?

Au sein du groupe La Femme, dont il était pendant plus de dix ans le co-leader aux côtés de Sacha Got, Marlon Magnée a ajouté une page flamboyante à l’histoire du rock français. Premier album solo de ce fonceur qui n’a jamais eu peur de rêver trop grand, Dark Star affirme plus fort que jamais son envie de vivre à cent à l’heure, pour tutoyer les étoiles. Numéro dresse le portrait du chanteur en concert à Nantes et Londres les 7 et 10 avril 2026.

  • par Mathis Duvernet , 

    portraits Gorka Postigo , 

    réalisation Éline Hoyois .

  • Publié le 6 avril 2026. Modifié le 22 avril 2026.

    Marlon Magnée, de retour en solo

    Tout fou, tout glam, Marlon Magnée est sorti de La Femme. Un accouchement sans douleur ni forceps, programmé au terme d’un ultime tour de piste triomphal du groupe à la géométrie souple qu’il anime depuis l’adolescence en compagnie de Sacha Got, avec, en apothéose, un Accor Arena plein à exploser aux derniers jours de novembre 2025.

    Officiellement, le groupe est en coma artificiel, prêt (ou non) à être réactivé un jour : “On en parlait depuis quelque temps, précise Marlon Magnée, mais on ne savait pas si ça allait arriver un jour. Pour ma part, j’aurais bien continué La Femme, mais puisque ça s’est présenté comme ça, pour des raisons dont je ne veux pas trop parler, je me suis dit que j’allais faire un bon album sous mon nom et partir en tournée.

    Généralement, les échappées en solo sont l’occasion de ralentir le pouls après des années de tachycardie collective, voire de chercher en soi les fibres assagies du guerrier au repos, donner à entendre ses fêlures et, dans l’ordinaire des cas, barber son monde en le réduisant à la taille d’un nombril. Rien de tel chez Marlon Magnée, lequel au contraire choisit sur son premier album d’accélérer encore la cadence, de revenir à la source jamais tarie de ses premières sensations musicales, toutes marquées par l’irrépressible envie de vitesse et de (joyeux) chaos. Foutre le bordel, hymne électro punk au “son qui tabasse”, expulsé du temps de La Femme (Paradigmes, 2021), méritait bien une suite, histoire de ne pas laisser en suspens de telles promesses, déconnantes et subversives à la fois. 

    Dark Star, un album électrisant

    La suite en question a pour titre Opération destruction, et sur des synthés complètement vrillés, Magnée se transforme en fauteur de troubles cyberpunk, comme échappé d’Orange mécanique version banlieue loubarde 2.0. C’est précisément dans la banlieue sud de Paris qu’il a construit son studio, au sous-sol de l’appartement qu’il partage avec sa fiancée, la chanteuse australienne Sam Quealy, dont il vient également de produire le nouvel album.

    Un laboratoire de synthés et de fureur

    Le studio en question, essentiellement empli de synthés analogiques, porte le même nom que son premier disque en solitaire : Dark Star. Marlon Magnée y a pourtant seulement ébauché les maquettes – une cinquantaine au fil des années – avant d’investir les plus cossus Studios Ferber, jadis temple du chanteur Christophe, un autre fou de synthés et de fringues scintillantes.

    Même s’il a confié la réalisation de son album au très aguerri Renaud Letang, producteur de Manu Chao, de Feist et habituel binôme de Chilly Gonzales, pas question pour Magnée de déambuler en veste de soie rose en déléguant l’essentiel du travail à cet orfèvre rassurant : “Il fallait que je sois beaucoup plus attentif et responsable, dit-il. Dans La Femme, il y avait toujours l’un de nous deux, Sacha ou moi, qui prenait le contrôle pendant que l’autre pouvait se permettre de dormir par terre. Cette fois, j’ai dû donner un peu de moi tout le temps.

    Une vie à cent à l’heure

    On imagine que l’enregistrement fut assez physique, à l’image de ces chansons sur la brèche, qui défilent comme des chauffardes sous speed et ne laissent aucun répit à l’auditeur. “Quand j’étais en tournée avec La Femme, j’ai remarqué que les morceaux les plus rapides marchaient toujours mieux sur scène que les trucs plus lents. On a toujours eu un répertoire qui variait beaucoup, parce que c’était dans l’esprit du groupe de ne jamais rester sur un seul style. En solo, j’aurais pu faire la même chose, j’avais des titres dans tous les coins, des morceaux très rock, des ballades, même du rap, mais Renaud Letang m’a aidé à faire le tri, et ce sont les titres les plus rentre dedans qui ont trouvé leur cohérence. Au fond, ça colle à ma personnalité. Je suis assez speed dans la vie.

    Un album sous adrénaline

    Carburant souvent à 240 BPM, Dark Star ne rêvasse pas, à l’image de ses trois singles placés d’entrée comme une rafale implacable : Nuage gris, avec sa batterie folle et son débit en cascade, évoque autant Alan Vega que Plastic Bertrand ; Plus fort que toi donne dans le rockabilly synthétique ; People Are Afraid et son “robotisme” sensuel a les atours d’un tube pour l’export. Il y a certes des instants plus calmes parmi ce déchaînement uptempo sous haute pression, comme La Première, chanson d’amour minimaliste, presque nonchalante, où la dulcinée est toutefois comparée à de la “poudre blanche”, osant un “mon héroïne” comme seul Gainsbourg savait s’y risquer.

    D’une voix presque étranglée et sur une cavalcade électro-pop dont certains virages frôlent l’astre Daft Punk, il chante aussi Ciao la vie, un titre qui parle de tentations suicidaires pour mieux exalter la chance d’être en vie. Un thème repris en mode plus désespéré sur Dévasté, même si tout ça relève d’un romantisme adolescent dont Magnée assume complètement la simplicité brute, sans recul cynique ni moquerie. 

    Un retour vers le futur musical

    À 35 ans, mais toujours habité par ce gamin déluré qui rêvait depuis le Pays basque de se faire une place dans le monde, Marlon Magnée s’offre une sorte de Retour vers le futur musical, comme s’il observait au télescope, et à grand renfort de télescopages, cette planète désormais étrangère qu’est la jeunesse. “Je me suis reconnecté avec des potes du lycée, ce n’était pas intentionnel, juste un hasard, mais ça m’a replongé des années en arrière, et cet album est un peu la somme de toutes ces expériences passées que je voulais faire revivre. J’ai réécouté les Stray Cats, Motörhead, le Velvet Underground, du punk-rock, des trucs qui m’ont éveillé à la musique. Pendant l’enregistrement, j’ai même recommencé à faire du graff sur la Petite Ceinture, comme à l’époque.

    Ces fantômes lointains à peine évoqués, il scrolle à nouveau en marche avant dans son Instagram mental et reprend ses rêves mégalos, toujours plus énormes, ce qui, au final, le rend plus attachant que les faux modestes terre à terre de la pop et leurs ambitions de petits commerçants. Il a failli appeler son disque Plus fort que toi, d’après le morceau qui, à toute berzingue, conseille de toujours croire en l’impossible.

    Viser la lune pour tutoyer les étoiles

    On dit qu’il faut viser la Lune pour atterrir dans les étoiles, ça a toujours été mon moteur. Avec le groupe, on rêvait de faire Bercy. Ça nous a pris quinze ans, mais on y est arrivé. Maintenant je rêve de faire des stades, on verra bien ce qui se passe. Partir en solo, c’est être un peu seul contre tous, comme ce que je décris dans le morceau Dark Star, mais je ne vois pas mon parcours dans la musique en termes de carrière, plutôt comme une envie de passer d’un rêve à l’autre. Quand j’étais à Los Angeles, je me baladais sur Hollywood Boulevard, je marchais sur les étoiles et je me disais que ça devait être dingue d’en avoir une à son nom. Mais il paraît qu’il faut payer dans les 80 000 dollars.” Il dit ça avec une candeur désarmante, comme s’il s’agissait du seul obstacle. 

    Depuis Sur la planche, véritable déferlante qui les a fait connaître en 2012 et a placé Biarritz sur la carte de la surf music turbulente, les membres de La Femme ont toujours vu grand. Le groupe aura autant séduit (les jeunes) qu’attiré les flèches injustifiées des vieux puristes, lesquels supportaient mal que des gamins revisitent l’histoire de la pop en vitesse rapide. Sacha Got et Marlon Magnée, rejoints par trois autres musiciens aux idées aussi élastiques, et par des vagues successives de chanteuses (dont Clara Luciani, satellisée depuis en superstar de variété chic), ont laissé une empreinte indéniable avec leurs six albums, et largement dépassé les frontières de l’Hexagone mesquin qui ne les aura pas toujours célébrés à hauteur de leur belle fougue contagieuse.

    La dernière rock star française ?

    Du duo, Marlon Magnée a toujours été le plus show off, celui qui magnétisait la scène et attirait l’objectif des photographes, quand Sacha Got se tenait dans l’ombre. Logiquement, il terminera en 2015 devant celui d’Hedi Slimane pour une campagne Saint Laurent documentant la jeune scène française affûtée et sexy. “Sacha n’avait pas voulu faire cette campagne, il n’était pas à l’aise à l’idée de mélanger l’image du groupe avec celle d’une marque. Moi, j’ai accepté parce qu’Hedi Slimane a juste photographié toutes les légendes du rock. Peu de temps auparavant, il avait fait Lou Reed et Chuck Berry, c’est difficile de refuser quand des mecs pareils ont accepté.

    À la fin du lycée, lorsque ses amis lui demandaient ce qu’il allait faire plus tard, Marlon le fanfaron répondait qu’il allait devenir rock star. “C’était sincère, je le pensais vraiment. Évidemment, ils se sont bien foutus de ma gueule à l’époque. Et puis, des années plus tard, j’ai croisé une de ces personnes qui m’a dit : ‘Putain, je me suis souvenu de ce que tu disais, t’avais raison. Bravo.’ Ça m’a fait plaisir.

    Toujours se jouer des clichés

    Quand on lui demande sa définition personnelle d’une rock star, sa réponse est à l’image de sa musique, qui se joue des clichés pour mieux les dévoyer, les avaler et les régurgiter avec l’intelligence des instinctifs plutôt qu’avec celle des calculateurs.

    C’est une déréalisation de soi-même, chercher à être plus grand et plus fort qu’on ne l’est vraiment. Et puis c’est la belle vie, quoi, avoir de belles guitares, une collection de blousons en cuir, voyager partout dans le monde… Bon, quand tu es français, c’est pas simple de se projeter comme ça, dans la mesure où les vraies rock stars sont internationales. On a le sentiment de ne pas peser lourd. Au départ, La Femme était vu aux États-Unis comme un truc exotique, un peu comme quand les Français découvrent la musique de Tinariwen. On trouve ça sympa, le rock des Touaregs, parce que c’est différent, dépaysant. On a accepté d’être une attraction pour mieux montrer qu’on savait faire un truc auquel ils n’avaient pas pensé, du psychédélisme avec des synthés, qui ne sonnait pas comme le reste. C’est devenu notre force,” explique-t-il.

    Marlon Magnée possède désormais une collection de blousons en cuir (et de tenues de scène extravagantes) dans une pièce-dressing qu’il fait visiter comme un musée. Rock star, faut voir, mais Dark Star, c’est certain, possède de quoi lui promettre des lendemains étoilés. Sans La Femme, libre comme un grand garçon. L’“opération destruction” est aussi celle d’une séduisante reconstruction.

    Dark Star (2026), de Marlon Magnée, disponible.


    Crédits :
    Coiffure : Kevin Jacotot avec les produits L’Oréal Paris. Maquillage : Asami Kawai chez Artists Unit. Set design : Iviu Torre. Assistant réalisation : Diego Aguilera. Assistants photographe : Andreas Strunz et Simon Klostermai