17 mars 2026

Que vaut le film Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli ?

Inspiré de faits réels, le nouveau long-métrage de Xavier Giannoli, Les Rayons et les Ombres, qui sort au cinéma le 18 mars 2026, nous plonge dans la France de 1940, au cœur d’une famille qui décide de collaborer avec l’occupant allemand. Un film sur la compromission, qui révèle, dans le rôle de Corinne Luchaire, une jeune comédienne éblouissante, Nastya Golubeva.

  • Par Olivier Joyard.

  • La bande-annonce du film Les Rayons et les Ombres (2026).

    Les Rayons et les Ombres, le nouveau film de Xavier Giannoli

    Des illusions. Des ombres. Le cinéma de Xavier Giannoli a pris l’habitude, dans son expression la plus récente, de souligner, à travers les titres donnés à ses films, ce qui le travaille en profondeur. Après Illusions perdues en 2021, adapté de Balzac, voici Les Rayons et les Ombres, son nouveau film monstre (trois heures quinze !) qui raconte quelques années de la vie d’un père, Jean Luchaire (Jean Dujardin) et de sa fille Corinne Luchaire (Nastya Golubeva).

    Nous sommes autour de 1940. Lui est un patron de presse, elle débute en tant que comédienne. Alors que la crise et la guerre transforment le quotidien, ils s’oublient dans les privilèges. Tous les deux (inspirés de personnes réelles) vont participer à la collaboration avec l’occupant allemand durant plusieurs années, jusqu’à devenir des parias après la Libération. Sans les excuser, le film traverse leurs ambiguïtés, leurs compromissions, leurs fantômes. Et dresse le portrait d’une France plus contemporaine qu’on ne pourrait le croire.

    Un long-métrage sur la France sous occupation avec Jean Dujardin

    Évitant la lourdeur parfois associée au genre historique, Xavier Giannoli recherche une forme de lyrisme, vise une réflexion poétique sur des vies intenses, mais aussi sur les mécanismes qui les font basculer du mauvais côté. En suivant ses personnages au plus près, il touche assez souvent sa cible en réussissant à ne pas ennuyer, nous promenant dans les méandres de ces vies étonnantes et bizarrement violentes. Mais le film reste parfois à côté de l’émotion, trop occupé à tenir sa démonstration de force sur la longueur. De temps à autre, on pense au chef-d’oeuvre de Paul Verhoeven, Black Book, sans que Les Rayons et les Ombres parvienne à son niveau de folie et de mélodrame féroce. Ce qui n’est pas si grave.

    Plusieurs aspects du film fonctionnent, comme cette métaphore filée sur la maladie. Dès le début, le père Luchaire et sa fille sont tous deux atteints par la tuberculose. Attaqués par le bacille de Koch, ils toussent. Et continuent à fumer malgré tout. Aveugles à leurs propres sensations, ils sont littéralement incapables de résister. C’est un massacre dans leurs poumons.

    C’est aussi une façon de filmer un pays comme pris dans les rets d’une maladie, peut-être bien cette “France moisie” dont parlait l’écrivain Philippe Sollers dans son article pour le journal Le Monde en 1999. Celle qui n’a pas hésité à dissoudre les valeurs républicaines dans ses intérêts. On sent le cinéaste concerné par ce qui agite les débats politiques et sociaux actuels, constatant que les dynamiques mortifères n’arrivent jamais par hasard. Peu à peu, l’étau se resserre sur le père et la fille, transformés en symboles de nos mauvaises consciences à travers le temps.

    Nastya Golubeva, la révélation du projet

    Mais il y a encore autre chose. Une révélation. Une étoile qui porte le film vers une autre dimension, existe à côté de lui : Nastya Golubeva, interprète de Corinne Luchaire. Elle est la fille de la comédienne Katerina Golubeva et du cinéaste Leos Carax. Pourtant, personne ne l’avait vue venir. Même pas Xavier Giannoli, qui se souvient de la manière dont sa quête de l’actrice idéale pour le rôle féminin principal s’est arrêtée avec l’irruption de la jeune femme, alors âgée d’à peine 20 ans.

    Le mimétisme ne m’intéressait pas, il fallait exprimer quelque chose de plus profond et fragile : l’émotion d’une présence… et d’une absence. C’est alors que j’ai croisé le regard de Nastya. Y repenser me bouleverse. Corinne était là. Enfin, quelque chose de Corinne… et peut-être aussi des fantômes de ma vie.” Souvent fasciné par les personnages d’hommes veules, Giannoli trouve avec Nastya Golubeva une bonne raison de respirer un autre air. Il filme une nature, une comédienne qui a appris son métier en direct, sur le plateau, à l’unisson de l’héroïne des Rayons et des Ombres.

    Jean Dujardin est venu faire une scène avec moi. Et finalement, quelque chose s’est enfin déclenché…” Nastya Golubeva

    Au début du film, Corinne Luchaire passe un casting qui la propulsera sur les plateaux. Nastya Golubeva se souvient de sa sensation lorsqu’elle a elle-même passé des essais pour obtenir le rôle. “Je suis arrivée fébrile et fâchée, certaine que je venais pour rien. À la fin, le directeur de casting me félicite, et je réplique : ‘Vous dites sûrement ça à tout le monde !’ Puis je rencontre Xavier dans un café où nous parlons scénario. Deux mois passent.

    Pascaline et Ursula, les costumières, me font alors venir pour des essayages. Une étape qui m’a aidée à me préparer à cette féminité des années 40. Pourtant, sur le moment, ça a été catastrophique : les costumes étaient trop grands, j’étais terriblement timide et fragile… rien n’est sorti. Mais, l’effet de ce moment a dû agir la nuit inconsciemment… Le grand jour est arrivé, tout le monde était là. Où était cette Corinne Luchaire ? Jean Dujardin est venu faire une scène avec moi. Et finalement, quelque chose s’est enfin déclenché…

    L’intensité qu’elle met dans ses réponses, Nastya Golubeva la place aussi dans son jeu, où elle travaille finement l’idée du glamour lié au cinéma classique, mais aussi une forme de mélancolie profonde, déroutante, qui rend son personnage passionnant. Comment voit-elle cette femme d’une autre époque ? “Aujourd’hui, j’ai 21 ans, et je vis dans un monde où les choses se savent, se voient. Beaucoup d’informations, parfois trop, très vite. Ma vie n’a rien à voir avec la sienne, c’est une évidence. Qu’aurais-je fait à sa place ? Je n’en sais rien, je ne peux pas le savoir. Nous avons en commun des choses assez étonnantes : le tempérament curieux, l’amour du théâtre, le cinéma, le piano, l’accordéon, l’amour des gens, l’amour des bêtes. Elle avait, elle aussi, un chien qui la suivait partout… c’est par là que je suis passée pour la comprendre. Le reste est venu en jouant…

    Dans l’amour, mais aussi dans le malheur, la beauté surgit. Et la caméra en est témoin.” Nastya Golubeva

    Il faut le voir pour le croire : une actrice est née. Nastya Golubeva est arrivée dans le cinéma avec la conscience que ce dernier peut dévorer les jeunes comédiennes. Elle n’a pas reculé pour autant. “J’ai eu peur de me lancer, oui, mais c’était fascinant… l’audace de l’œil de verre. Dans l’amour, mais aussi dans le malheur, la beauté surgit. Et la caméra en est témoin. J’ai eu de la chance de commencer par une histoire comme celle-là pour peindre un peu de la mienne… J’étais en sécurité, au point, parfois, d’oublier totalement la caméra. Alors quand brusquement elle nous arrive en pleine face, on se surprend à penser : ‘Qu’est-ce qu’il fait là, ce truc ?’”

    On ignore de quoi sera faite la suite des aventures cinématographiques de Nastya Golubeva après Les Rayons et les Ombres, qui devrait la propulser parmi les comédiennes émergentes. Les années à venir diront où le vent la mène et quel sera son plan de vol. “Je me suis sentie vivre comme quand j’avais 5 ans et que je découvrais le monde”, raconte- t-elle de son expérience sur le plateau. “Une ‘drôle de vie’ que j’aime. Et que j’aspire à vivre, loyale.

    Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli, au cinéma le 18 mars 2026.