30
30
La princesse techno pop Sam Quealy fait un retour triomphal avec Jawbreaker
Danseuse de formation, Sam Quealy a bifurqué vers la chanson par hasard, et pour le plus grand bonheur du public. Cette showgirl irrésistible déploie à présent sa séduction de femme fatale sur des morceaux technos enfiévrés, accompagnés de son jeu de scène spectaculaire. La princesse techno pop dévoile Jawbreaker, ce vendredi 30 janvier 2026, son nouvel album, aussi irrévérencieux, que les précédents.
propos recueillis par Alexis Thibault.

Sam Quealy, princesse irrévérencieuse d’une pop trash
La performeuse Sam Quealy se plaît à endosser de multiples identités : pour les clips de Blonde Venus, son unique album sorti en 2023, on la découvre en prof d’aérobic outrancière sur le morceau Yum, créature d’heroic fantasy prisonnière d’un jeu vidéo sur Seven Swords. Ou encore en cow-girl insolente arrosant le monde de balles imaginaires tirées avec des colts sur Watch Me Now. La chanteuse a en effet l’œil d’une artiste plasticienne : elle aime les images fortes, les clips-spectacles qui expliquent sa musique autant qu’ils l’habillent. Et surtout, elle vénère les accidents. La pochette de ce disque était justement une photo ratée, surexposée, comme si le déraillement était la seule voie légitime pour atteindre le beau.
Avant les nuits parisiennes, avant les clubs suffocants, avant les triomphes au cabaret, il y avait cette petite fille de la banlieue sud de Sydney, qui n’aspirait qu’à quitter la terre australe. Adolescente, elle aime se jucher sur les toits avec sa sœur pour fumer en cachette. Le décor est idéal, certes, mais bien trop étroit. Quand on habite une petite ville, on présume que, plus loin, il y a quelque chose de mieux.
De la banlieue de Sydney aux cabarets parisiens
C’est à 8 ans qu’elle débute la danse classique, rêvant déjà de faire carrière sur les planches. Dix ans plus tard, après une formation aux arts de la scène à Sydney, elle prend son envol et quitte l’Australie pour Hong Kong où elle se produit sur scène comme danseuse professionnelle dans divers shows, revues et cabarets.
La chanson n’arrive que plus tard, en pleine pandémie de Covid-19, lorsque, les salles de spectacle étant fermées, elle se met à explorer plus directement la musique, qu’elle fabrique comme elle construit ses personnages aux perruques insolites, signant une pop trash de noctambule volontairement imparfaite, où une matière cabossée se frotte à quelque chose de très lisse et soigné. Taylor Swift sous acide dans un club techno.
Un retour triomphal avec l’album Jawbreaker
Ce vendredi 30 janvier 2026, la “princesse de la techno pop”, comme la définit son compte Instagram, présente son second album, Jawbreaker. Une œuvre queer construite patiemment, sans l’urgence qui animait ses travaux précédents. Le disque assume également une influence disco plus marquée. On y entend des cordes virevoltantes, de la synth-pop, de l’italo disco, des reflets cold wave, et ce sursaut eurodance qui fait grésiller les basses.
Le plus bel exemple de cette évolution est sans doute le titre Love Fountain, dernier morceau de l’album, né de façon totalement impromptue alors qu’elle pianotait sans réfléchir sur un Omnichord, cet instrument électronique portable à la croisée de la harpe, de l’orgue et du synthétiseur. À côté d’elle, dans le studio, Marlon Magnée (cofondateur du groupe La Femme), qui travaille avec elle, lui glisse : “Il faut vite que tu enregistres ça, maintenant.” Les paroles y sont plus intimes, presque embarrassées, comme si Sam Quealy acceptait de fissurer sa carapace de bad bitch pour enfin laisser apparaître quelqu’un d’autre. Rencontre.

L’interview de la chanteuse Sam Quealy
Numéro : Je n’ai trouvé nulle part la moindre mention de votre âge…
Sam Quealy : Ah! ça, c’est un grand mystère. Et puis Marlene Dietrich non plus ne révélait jamais le sien…
Vous qui, pendant votre enfance, avez été façonnée par l’exigence du ballet, à quel moment avez-vous compris que la perfection n’était pas assez punk?
Oh, j’ai toujours été le vilain petit canard… Celle qui fume et se maquille avant tout le monde, contredit les professeurs et pousse les autres à sécher les cours… J’ai toujours eu en horreur les règles imposées. Quitter l’Australie à 18 ans et déménager à Hong Kong m’a jetée directement dans le grand bain. Il fallait que je me débrouille seule, sans même comprendre le cantonais. Mais ma soif d’exploration n’était pas rassasiée. J’ai donc continué à voyager, comme si je cherchais des réponses à des questions que je ne connaissais même pas. Plus tard, à Paris, je passais mes nuits en club, et, au matin, je rejoignais le ballet. Au cabaret, on me regardait de travers parce que j’arrivais très tôt pour m’exercer au voguing, ou parce que je portais des tenues jugées inappropriées. C’est à ce moment-là que j’ai compris que je ne pouvais plus me laisser enfermer. Alors j’ai créé mon propre show, mes propres chorégraphies, et maintenant je fais exactement ce que je veux.
“J’aime toujours me transformer en une héroïne de cartoon. C’est mon côté Wonder Woman.” Sam Quealy
Qu’est-ce que le cabaret vous a enseigné avant que vous ne deveniez une héroïne pop?
Que j’aimais bien avoir les seins à l’air ! [Rires.] Plus sérieusement, j’y ai appris à célébrer mon corps et ma sensualité. Dans une troupe de ballet, à force, on finit par danser le cancan machinalement en se demandant : “Qu’est-ce qu’il me reste dans le frigo pour ce soir ?” La musique, elle, n’a pas cette dimension automatique. Sur scène, je me sens enfin vivante, à chanter mes propres titres. Quant à la dimension érotique de mon travail, je crois qu’elle a toujours été là. Les femmes ont été sexualisées et opprimées pendant si longtemps… Il est bon, parfois, de reprendre le contrôle du récit. Jawbreaker, le titre de ce disque, m’est venu d’une phrase qui tournait dans ma tête : “Pop off girl, I’m a jawbreaker!” [“Lâche l’affaire petite, je suis une casseuse de gueule !”] J’adore ce mot ! Il est à la fois agressif et un peu sale. Mes danseurs y ont vu quelque chose de sexuel. J’ai répondu que ça m’allait aussi.
“Quand j’ai débarqué à Paris, je volais dans les supermarchés parce que je n’avais pas assez d’argent, pas d’amis.” Sam Quealy
Les combats irriguent votre musique : luttez-vous contre quelque chose en vous ou contre un monstre du monde extérieur ?
Quand j’ai débarqué à Paris, je volais dans les supermarchés parce que je n’avais pas assez d’argent, pas d’amis… C’était une période extrêmement dure. Mais ce genre d’épreuves forge le caractère : se battre devient une seconde nature. Je ressens depuis toujours le besoin de me défendre, de lutter pour m’affirmer. Petite, je me déguisais déjà, je faisais du drag. Ma famille m’a immortalisée dans des vidéos où l’on me voit porter du rouge à lèvres, drapée dans des vêtements extravagants. Et j’aime toujours me transformer en une héroïne de cartoon. C’est mon côté Wonder Woman, une héroïne ultime, la fameuse “techno pop princess” que j’annonce sur mon compte Instagram…
Est-il possible que vous renonciez un jour à cette définition ?
Pour le moment, en tout cas, elle me correspond encore, même si ceux à qui j’ai fait écouter Jawbreaker y perçoivent un aspect plus sombre que dans Blonde Venus. Ce qui est certain, c’est que j’ai passé davantage de temps à construire ce deuxième album. Alors peut-être qu’il possède un sous-texte qui reflète le monde actuel, à vous de vous faire votre opinion…
Jawbreaker (2026) de Sam Quealy, disponible.