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Cannes 2026 : Judith Godrèche nous raconte son adaptation touchante d’un livre culte d’Annie Ernaux
Après avoir pris plusieurs fois la parole contre les violences sexuelles et sexistes dans le cinéma, l’actrice et réalisatrice Judith Godrèche poursuit son engagement à l’écran. En adaptant le récit intime et bouleversant d’Annie Ernaux, Mémoire de fille. Elle fait ainsi dialoguer son propre combat avec celui d’une autrice majeure. Une rencontre de deux voix féminines puissantes pour faire entendre ce qui a trop longtemps été passé sous silence qui a été présentée au Festival de Cannes 2026. On a interviewé la talentueuse cinéaste sur la Croisette.
par Violaine Schütz,
et Ambra Flora.
Publié le 21 octobre 2025. Modifié le 22 mai 2026.

Judith Godrèche retourne derrière la caméra
Connue pour son engagement contre les violences sexuelles et sexistes, l’actrice française Judith Godrèche ne se contente de militer au jour le jour par des prises de parole fortes. Si sa carrière de comédienne semble aujourd’hui être passée au second plan, elle continue à se faire remarquer comme réalisatrice. Elle a notamment mis en scène, récemment, la série Icon of French Cinema (2023) et le court métrage Moi aussi, présenté en avant-première au Festival de Cannes 2024.
Nouvelle aventure de taille, Judith Godrèche s’attaque désormais à une œuvre littéraire majeure : le livre Mémoire de fille de l’écrivaine Annie Ernaux publié en 2016. Le récit, autobiographique, revient sur l’été 1958, lorsque à 17 ans et demi, elle quitte pour la première fois le foyer familial pour travailler comme monitrice dans une colonie de vacances en Normandie. Elle en garde des souvenirs traumatiques, en particulier de sa première nuit, très violente, avec un homme. Elle comprendra plus tard qu’il s’agissait en fait d’un viol.
Mémoire de fille, un roman puissant d’Annie Ernaux
Ce livre entre en résonance avec le vécu de Judith Godrèche, voix importante du mouvement #MeToo. Annie Ernaux évoque des violences passées, qui ont été tues. Et l’actrice a déposé plainte contre les réalisateurs Benoît Jacquot et Jacques Doillon des années après ce qu’elle aurait subi. Dans une époque où les voix féminines commencent enfin à être écoutées après une longue omerta, cette adaptation s’annonce puissante et précieuse.
Au générique de cette production France TV, on retrouve Maïwène Barthélémy, qui a remporté le César de la meilleure révélation féminine pour le film Vingt Dieux lors de la dernière édition de la grand-messe du cinéma français, Anja Verderosa (L’Épreuve du feu), et surtout, Tess Barthélémy, la fille de Judith Godrèche, qui incarne avec brio Annie Ernaux.

Autres noms au générique ? Valérie Dréville (Saint Omer), Louise Labèque (Coma), Manon Valentin (L’été nucléaire), Sephora Pondi (La dégustation), Esther Archambault (Les Pires), Léa Leviant (Sous la seine), Guslagie Malanda (Saint Omer), Georgia Scalliet (L’Odeur de la mandarine) et Victoire Dubois (Nino).
Un film présenté au Festival de Cannes 2026
Devenue en 2022 la première femme française lauréate d’un prix Nobel de littérature, Annie Ernaux s’est imposée comme une référence de la littérature dans le paysage culturel français. Ses œuvres ont fait l’objet de plusieurs adaptations au cinéma. C’est le cas de L’Occupation renommé L’autre (2008) et de Passion simple (2020).
La relecture de L’Événement (2021) par Audrey Diwan avec Anamaria Vartolomei a été chaleureusement reçue par le public après avoir remporté le Lion d’or de la Mostra de Venise 2023. Et cette nouvelle adaptation signée Judith Godrèche marcher sur les pas de ce dernier long-métrage… En effet, Mémoire de fille a été présenté au Festival de Cannes 2026 dans la section Un Certain Regard. Et il nous a touchés en plein cœur par sa justesse et sa façon, féministe, de traiter les violences faites aux femmes. Rencontre avec sa réalisatrice, sur la Croisette.

L’interview de Judith Godrèche
Numéro : Judith, qu’est-ce qui vous a donné envie d’adapter le livre Mémoire de fille ?
Judith Godrèche : En lisant Mémoire de fille, il y a eu une évidence. En plus de tout ce que raconte le livre, de ce qui se passe à la colonie de la colonie de vacances entre ses 17 ans et demi et ses 20 ans. Ce qui m’intéressait beaucoup, c’était son entrée en écriture. En effet, à la fin du livre, elle écrit la première page de son premier roman. C’est le parcours de cette jeune fille qui part d’Yvetot pour être monitrice dans une colonie et qui va se retrouver, après ce qu’elle vit à la colonie, à se tromper d’avenir, à devenir boulimique, à ne plus avoir ses règles, à s’engager vers des études d’instit qui ne sont pas ce qu’elle voulait faire au départ, etc. Et puis, on suit son émancipation, sa prise de liberté et sa prise de conscience du fait qu’elle veut vivre en sujet libre.
Vous avez travaillé main dans la main avec Annie Ernaux sur ce film. Pouvez-vous nous parler de vos échanges ?
Il y a les obligations contractuelles, celles du contrat d’achat des droits d’un livre. Et puis, il y a ce que moi, je voulais vivre et faire de ce livre… Ce qui était important pour moi, c’est qu’Annie participe à toutes les étapes et qu’elle soit au courant de tout, tout le temps et que tout se fasse avec son consentement. Il ne s’agissait pas de simplement appliquer les règles du contrat en lui faisant lire une version de scénario, mais pas deux ou je ne sais quoi… C’était indispensable d’avoir ce lien et ces échanges avec elle. Il s’agit d’un récit autobiographique et, en plus, je voulais pouvoir raconter ce qui n’est pas dans le livre, ce qui se joue entre les lignes Je voulais pouvoir apprendre à la connaître. Même si cette vie intérieure est contenue dans le livre, il fallait que j’en sache plus. Ça me paraissait impossible d’adapter Mémoire de fille sans passer du temps avec Annie. Évidemment, il fallait qu’elle le veuille et elle a accepté. Cela a évité de proposer quelque chose de plaqué sur le livre, d’un peu factuel, alors que ce qui m’intéressait, c’était cette vie intérieure et ce dialogue entre la femme de 70 ans ou la femme de 2016, date de la sortie du livre, et de la jeune fille de 17 ans et demi.

“Annie Ernaux, c’est vraiment quelqu’un qui part du “je” pour dire “nous”.” Judith Godrèche
À partir d’une expérience intime, Annie tirait quelque chose d’universel. Était-ce également votre but en réalisant ce film ?
J’imagine qu’on peut dire ça d’autres autrices. Mais Annie Ernaux, pour moi, c’est vraiment quelqu’un qui part du “je” pour dire “nous”. Dans cette histoire, il y a de nombreux sujets universels. Il y a d’abord les violences faites aux femmes. Et il faut rappeler qu’une femme sur deux en France est victime de violences sexuelles. Il y a aussi le harcèlement à l’école et à la colonie. Le livre se déroule en 1958, mais le harcèlement, c’est un sujet extrêmement actuel. Il y a également le rapport au patriarcat, au pouvoir, la lutte des classes, le classisme… Autant de sujets qui, dans le fond, constituent l’œuvre d’Annie, mais qui ne se résument pas à son histoire. Il y a quelque chose d’absolument universel et j’ai voulu, d’une certaine manière, incarner ça. Je voulais aussi donner de la place, en développant le personnage joué par Maïwène Barthélémy, Claudine, à la communauté LGBTQ. Parce que dans l’œuvre d’Annie et dans l’histoire d’Annie, le soutien aux minorités est primordial. Et ses lecteurs, ce sont des jeunes gens d’aujourd’hui. J’ai essayé de faire rentrer le réel, ce que je sais d’elle, dans le passé.
Vous avez fait appel à une coordinatrice d’intimité pour ce film. Comment avez-vous réussi à éviter toute érotisation ? Et en quoi votre expérience en tant qu’actrice vous a-t-elle aidée dans cette démarche ?
Mon expérience d’actrice, c’est une expérience qui m’a beaucoup informée sur le fait qu’il fallait faire attention. Elle m’a donné envie de m’assurer qu’on sache qu’être actrice, c’est un travail. Parce que moi, je n’avais pas bien compris, quand j’ai débuté. On ne m’avait pas bien expliqué que c’était vraiment un travail. Pour moi, c’était un job que je faisais parce que c’était ma passion et on m’avait fait comprendre qu’il n’y avait pas de limites ni de cadre en dehors de celui de la caméra. En fait, je devais faire tout ce qu’on me demandait et je n’avais pas tellement le droit de poser trop de questions aux réalisateurs. Du coup, à partir du moment où je suis devenue réalisatrice, il était extrêmement important pour moi de réancrer cet aspect-là et de rappeler que quand on est acteur ou actrice, on fait un boulot. Il faut donc respecter le droit du travail. Il existe un cadre qui permet de faire bien son travail et de se sentir en sécurité quand on le fait.
“Je me pose la question de savoir comment filmer la violence au cinéma de manière féministe.” Judith Godrèche
Vous avez choisi votre fille, Tess Barthélemy, pour jouer dans le rôle d’Annie dans le film. Mais elle a passé des essais avant d’être embauchée…
Je pensais, dès le départ, à elle en écrivant le scénario. Mais ce serait hypocrite de dire que ma fille n’est pas privilégiée. Elle est privilégiée, car elle a un accès direct à la réalisatrice du film et qu’elle vit avec sa mère qui est réalisatrice. Pourtant, cela n’empêche pas que c’est, comme je le disais, un travail et que cette conviction est venue avec des questions. Déjà, je voulais savoir si Tess souhaitait jouer ce personnage. Puis, si mes partenaires financiers et les producteurs étaient d’accord. Ensuite, on a fait des essais et, comme les autres acteurs du film, je les ai montrés à Annie. Cela participait de ma relation de confiance avec Annie. J’ai montré les essais à Annie sans lui dire que Tess était ma fille, parce que je ne voulais pas qu’elle soit mal à l’aise. Et quand elle l’a vue, elle s’est exclamée : “C’est elle ! ».
Comment filme-t-on les violences faites aux femmes lorsqu’on est féministe ?
Je fais du cinéma et je me pose la question de savoir comment faire du cinéma et comment filmer la violence au cinéma de manière féministe, c’est-à-dire en filmant des séquences du point de vue de la victime. Et ce, dans un cadre de travail féministe, soit sécurisant. Aussi, c’est ma fille qui joue dans le film… Et la question de la transmission revient beaucoup dans l’œuvre d’Annie. Cela se passe à travers sa mère, à travers elle, mais aussi à travers son fils qui a réalisé le film Les Années Super 8. Et puis, dans mon histoire à moi et dans mon rapport à ma fille, des choses se jouent aussi. J’ai une fille qui voulait être actrice et c’est en partie pour cela que j’ai pris la parole. La transmission, c’est dès la naissance que ça se passe. Parce que je pense que, à partir du moment où on a un enfant, on lui transmet qu’on le veuille ou non, des choses. Et ça, c’est quelque chose que m’a appris ma fille. C’est une conversation qu’on a eue ensemble. Cette transmission s’inverse du coup…

“C’est parce que j’ai une fille qui voulait être actrice que j’ai senti le besoin de prendre la parole.” Judith Godrèche
Voulez-vous dire par là que vous avez pris la parole contre les violences sexuelles, parce que vous sentiez que c’était votre devoir en tant que mère d’une fille ?
Je ne veux pas dire que c’est que grâce à ma fille, parce que ça lui ferait porter une responsabilité qu’elle n’a pas à porter, mais il est vrai que parce que j’ai une fille et parce que j’ai une fille qui voulait être actrice, j’ai senti le besoin de prendre la parole. Car je me suis dit qu’il était impossible que je ne partage pas cela ou que je n’essaie pas à mon humble niveau de vouloir faire changer les choses.
Que représente pour vous de Festival de Cannes ? En quoi est-ce important pour vous de montrer un film comme Mémoire de fille ici ?
La première chose qu’on dit de moi, c’est que je suis quelqu’un d’engagé et une figure du mouvement #MeToo. Donc forcément, les questions s’orientent vers ces sujets. Ça peut être compliqué par moments, car on est en train de parler d’un travail, d’un objet cinématographique, et on est ramené tout le temps à ce qu’on incarne. C’est presque comme si on se disait : “Elle est là parce qu’elle a pris la parole sur certains sujets”… La première chose à laquelle on pense quand on pense à moi, c’est la prise de parole. Mais il y a tellement eu de films et de cinéastes qui sont venus au Festival de Cannes et dont le film était absolument engagé. Certains réalisateurs vivent dans des pays sous dictature et qui vont malgré tout réaliser leur long-métrage et qui viennent ensuite jusqu’ici, parfois au péril de leur vie… J’ai le sentiment que c’est un festival qui a toujours accueilli des films engagés. Le cinéma est un art dans lequel les réalisateurs et les réalisatrices sont souvent engagés. Mais c’est peut-être ma vision idéalisée des choses…
Mémoire de fille de Judith Godrèche, au cinéma le 30 septembre 2026. Il est présenté au Festival de Cannes 2026 dans la section Un Certain Regard.