04 Mai

Les adresses de Philippe Starck à Venise

 

Réputé à travers le monde, l’iconique designer Philippe Starck est résident de Burano, petite île enchanteresse de la lagune vénitienne. Tombé sous son charme, il confie entretenir avec ce lieu un véritable lien charnel, qui irrigue sa créativité hors norme. Petit tour d’horizon de ses adresses préférées dans la cité des Doges.

Propos recueillis par Léa Zetlaoui, Portrait Jean-Baptiste Mondino

Numéro : Hôtels, restaurants, objets du quotidien, objets technologiques et même parfums, aucun territoire ne semble vous résister. Où puisez-vous votre énergie ?

Philippe Starck: J’ai cette maladie mentale qui s’appelle la créativité. Et qu’il s’agisse d’une brosse à dents, d’une chaise ou d’un yacht révolutionnaire, je garde la même philosophie : rendre un service à l’utilisateur final. C’est ce qui fonde la légitimité d’un projet. C’est le même processus pour toutes mes créations. Je crée des scénarios où les gens se sentent plus beaux, plus confiants, plus amoureux. Je n’ai jamais été influencé par une tendance esthétique ou culturelle, mais aujourd’hui j’essaye plus que jamais de donner de vraies réponses à nos questions.

 

Vous critiquez la société de consommation, allant jusqu’à déclarer que le design ne vous intéresse pas. Qu’entendez-vous par là ?
Je n’ai jamais été intéressé par le design, et je me reproche amèrement d’avoir été assez faible pour m’être laissé entraîner dans un métier secondaire, voire inutile. Au mieux, le design permet d’améliorer la vie des autres, mais en aucun cas de les sauver. Moi, j’aurais voulu sauver la vie et non pas l’améliorer. Mais si le design est inutile, le fait qu’il devienne responsable pourrait peut-être le racheter. Nous sommes aujourd’hui face à une urgence environnementale, et la seule façon de réduire réellement l’impact écologique dans le monde du design – et le monde en général – est la réduction drastique de la consommation et de la production. Tout créateur doit intégrer cette responsabilité dans son raisonnement global.

 

Comment, selon vous, le design va-t-il évoluer dans les années futures ?
Le futur tend vers la dématérialisation. La plupart des objets qui nous entourent aujourd’hui sont voués à disparaître : le chauffage et la lumière seront intégrés dans nos murs, la forme de nos meubles va changer pour mieux s’adapter aux besoins et à la santé du corps, etc. Tout ce que nous connaissons aujourd’hui disparaîtra au profit de choix émotionnels : vos fleurs préférées, une peinture ou une sculpture. Jusqu’à maintenant, le but du design était de rendre les objets obligatoires tolérables. Demain, il n’y aura plus d’objets obligatoires. Nous serons libres, libres d’être nous-mêmes, protégés de la matière qui est à l’opposé de l’être humain et de la pensée humaine.

 

Vous avez choisi de nous faire découvrir vos adresses préférées à Venise. Que vous inspire cette ville ?
Ma relation avec Venise et sa lagune est très ancienne. D’ailleurs, pour être précis, je ne suis pas vénitien, je suis “buranélien”. Depuis quarante-cinq ans, j’habite cette toute petite île, Burano, située dans le nord de la lagune, où vivent des gens extraordinaires, et qui est peut-être le prototype de la société idéale. C’est cette folie raisonnée, cette folie raisonnable qui a poussé ces gens dans un endroit totalement inhospitalier pour construire une magie, pour construire une utopie. Venise est un mystère, c’est le dernier mystère vivant devant nous, ce qui explique pourquoi j’ai profondément besoin de Venise. Plus qu’une relation sentimentale, c’est une relation charnelle.

Restaurant – HARRY’S BAR

Longtemps mon modèle. Comment un aussi petit endroit peut devenir le centre du monde ? C’est le génie de la famille Cipriani que j’aime d’amour.

 

Calle Vallaresso, 1323, 30124 San Marco, Venezia.

Restaurant – DA CELESTE

Da Celeste mérite son nom. C’est un morceau de paradis flottant au milieu de nulle part, et c’est également un endroit où les produits de la mer sont

cuisinés avec beaucoup d’originalité.

Via Vianelli, 625/B, 30126 Pellestrina, Venezia.

Restaurant – QUADRI

Quand on aime Venise, on aime le Quadri, et, par respect, par amour, et surtout par intelligence, on ne va pas chercher à changer une telle charge de mystère, de beauté et de poésie. Le Quadri s’était un peu endormi, c’est normal, il est ancien. Nous l’avons donc simplement embrassé sur la bouche, tel le prince charmant... c’est moi le prince (pas si) charmant ! Et le Quadri s’est réveillé. Nous l’avons retrouvé. Une pure merveille.

 

Piazza San Marco, 121, 30124 Venezia.

Traiteur – TRATTORIA AL GATTO NERO

Mon voisin d’en face, de l’autre côté du canal. Quand je me lève, je vois le Gatto Nero. Quand je me couche, je vois le Gatto Nero. Quand je sors de chez moi, je dis bonjour au Gatto Nero. Ça ne se discute pas, c’est la famille.

 

Via Giudecca, 88, 30142 Burano, Venezia.

Fabricant de tissus – BEVILACQUA

Si vous n’aviez qu’une seule chose à voir à Venise, rendez-vous à la fabrique de Luigi Bevilacqua, qui produit les étoffes les plus extraordinaires de Venise. Vous y verrez des métiers à tisser très anciens, certains datant peut-être même de la Renaissance. C’est fabuleux de découvrir ce savoir-faire, cette

précision, cette beauté. Une fois encore, nous sommes en pleine poésie.

 

S. Croce, 1320, 30135 Venezia.

Architecture – LA TOUR DE CONTRÔLE DE L’AÉROPORT MARCO POLO DI TESSERA

C’est ma maison. Loin des palais vénitiens et des architectures sophisti- quées, c’est l’endroit où j’aimerais habiter à Venise, au bout de la piste d’atterrissage. Ce bâtiment quadrillé, à carreaux rouges et blancs, est une œuvre d’art absolue. C’est la porte des rêves...

 

Viale G. Galilei, 30/1, 30173 Tessera, Venezia.

Restaurant – AMO

AMO est une île de mystères vénitiens au milieu des trésors du monde. Chaque élément de mobilier ou de décoration est un concentré de l’esprit vénitien. Les canapés sont inspirés de la forme des gondoles, les objets en verre mettent en évidence le génie de Murano, les fresques sur les murs sont la représentation des fantasmes du carnaval de Venise. Le tout est montré comme le décor d’un théâtre vénitien.

 

San Marco, 5556, 30124 Venezia.

 

Photographies : Andrea Vianello, Marie-Pierre Morel, Gatto Nero, DR, Angela Colonna, Federico Nero et Alain Hamon.

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