06 Juin

Qui est Rone ? Rencontre avec le bidouilleur star de l'électro française

 

Depuis son premier EP, “Bora”, sorti en 2008, Rone s’est imposé sur la scène électro internationale comme une référence. Son dernier album, “Mirapolis” est une pépite bizarroïde à laquelle Baxter Dury, Bryce Dessner ou Kazu Makino ont collaboré. A l’occasion du festival Les 3 éléphants, à Laval, Numéro l’a rencontré.

Par Marthe Rousseau

Rone © Olivier-Donnet.

Derrière ses lunettes et son grand sourire, il se confie sur son dernier album redoutable, Mirapolis, sorti en novembre, mais aussi sur sa manière de composer et sur ses voyages, de Roscoff à Berlin.

 

Numéro : Il paraît que vous avez découvert la musique en regardant des films de cinéma. Ce n’est peut être pas un hasard si la pochette de votre dernier album, Mirapolis, a été réalisée par Michel Gondry. Comment s’est faite cette collaboration ?

Rone : Je suis fasciné par le travail de Michel Gondry depuis que je suis ado, de ses clips pour Daft Punk, Björk à ses films comme Eternal Sunshine of the Spotless Mind. J’étais au milieu de la composition de l’album quand son assistante m’a contacté sur Facebook : il voulait me rencontrer. Toute la nuit qui précédait le rendez-vous, je me suis dit qu’il fallait que je lui confie à quel point j’aimais son travail et que j’aurais envie qu’il réalise la pochette du disque. Et le lendemain, je me retrouve en terrasse avec Michel Gondry, sans savoir vraiment pourquoi on se rencontre. Il allume son ordinateur et me montre des visuels qu’il avait déjà créés en écoutant ma musique : un portrait de bonhomme, une ébauche de ville et pleins d’autres trucs. J’ai réalisé que l’album que j’étais en train de faire correspondait totalement à cette image citadine. Elle m’a fait penser à la fois au film Métropolis de Fritz Lang, et à Mirapolis, un parc d’attraction qui me fascinait quand j’étais petit alors que je n’y suis jamais rentré. Sur le chemin des vacances, on voyait son énorme gargantua depuis l’autoroute. Finalement, la matière première de cet album ce sont mes souvenirs d’enfance.

 

 

“Je compose à l’oreille de manière très intuitive, je me sens vraiment bricoleur, bidouilleur.”

 

 

Mirapolis c’est aussi le nom du onzième titre de l’album, à la fois vaporeux et inquiétant. Comment est-ce que vous faites pour composer un morceau ?

Je compose à l’oreille de manière très intuitive, je me sens vraiment bricoleur, bidouilleur. Je suis incapable de lire une partition par exemple. Il y a plein de morceaux que je commence et qui me semblent hyper bien au début, mais que j’abandonne complètement par la suite parce que je n’arrive pas à les mettre en boîte. Parfois, je tombe dans un piège : je pars d’une super bonne idée, mais je l’emmène tellement loin en essayant différentes choses que je perds l’idée originale. Il y en a d’autres qui sont fulgurants, que je parviens à composer en quelques heures. Ce sont d’ailleurs ceux qui ont en général le plus de succès. J’ai par exemple réalisé le morceau Bye Bye Macadam en deux heures sur mon canapé. Et puis parfois, je mets de côté des morceaux plus laborieux, sur lesquels je reviens un mois après et qu’il m’arrive de terminer au bout de six mois.

Avez-vous une méthode de travail particulière ?

En ce qui me concerne, j’ai réalisé que j’avais besoin d’être isolé. Ça coïncide avec l’un des premiers morceaux que j’ai sortis, Bora Vocal, avec la voix d’Alain Damasio. C’est drôle car je ne me rendais pas compte à l’époque du sens de ce qu’il dit sur ce morceau. C’est pourtant devenu ma méthode de travail : “Il faut s’isoler, pour que ton univers soit vaste”. C’est marrant parce qu’intuitivement, j’ai utilisé ses paroles sur ce morceau, et puis, dix ans après, je réalise qu’en fait, ce morceau c’est ma vie.

 

 

“Avec Saul Williams, on a improvisé un bœuf avec deux enceintes toutes pourries, j’ai composé la musique et il a posé sa voix dessus.

 

 

D’ailleurs, comment étiez-vous il y a dix ans ? En quoi votre manière de faire de la musique a-t-elle changé ?

À l’époque quand j’étais étudiant en cinéma à la fac, j’étais un peu paumé dans ma vie, je ne savais pas bien où j’allais. Il y avait une forme d’insouciance, je n’avais pas trop de responsabilité, pas de famille, je n’avais même pas de copine. J’habitais dans une toute petite chambre de bonne qui ne coûtait rien. J’étais insomniaque, alors j’en profitais pour faire du son toutes les nuits. J’avais besoin de cette forme d’ennui pour créer, comme aujourd’hui. Mais maintenant que tout va bien, que j’ai une super femme, des enfants et que la vie est belle, c’est plus difficile de dégager ces moments de solitude. C’est vraiment quelque chose que tu peux faire quand tu es étudiant car plus tu vieillis, plus ça devient un luxe.

 

Qu’est-ce que l’expérience de la scène vous a apporté dans votre manière d’appréhender votre travail ?

Avant, j’avais l’angoisse du morceau figé sur un CD comme s’il était gravé pour la vie. Et maintenant, à force de faire des concerts, je réalise que je peux les réinventer sous une forme différente, leur donner une seconde vie en live. Je crée d’ailleurs parfois des morceaux sur scène que je termine ensuite en studio. Finalement le studio nourrit autant la scène que le contraire.

Et où est-ce que vous avez l’habitude de composer vos morceaux ?

J’ai un petit studio à Montreuil super bien avec pleins de matos, et en fait je réalise que je suis incapable de composer dans cet endroit. J’y finalise uniquement mes morceaux mais je n’arrive pas à créer et à être inventif. J’ai besoin de me couper de mon quotidien. J’ai une petite famille : une femme et des enfants. Dans mon studio, il y a toujours des potes qui passent, et ça me coupe toujours dans mon élan. Tu tiens une idée et puis on te propose de boire un verre. Donc m’isoler devient nécessaire, je coupe mon téléphone et je me mets dans une bulle.

 

 

“Une fois, je suis allé à Deauville et c’était complètement foireux, j’allais tout le temps au casino.”

 

 

Cette “bulle”, il me semble que vous l’avez recréée en partant composer l’album Tohu Bohu (2013) à Berlin. En quoi cette ville vous a-t-elle inspiré ?

Je me souviens que j’ai eu un gros blocage après la sortie de mon premier album, Spanish Breakfast. La seule solution que j’ai trouvé, c’était d’aller vivre ailleurs, et c’est en allant à Berlin que ça s’est complètement débloqué. La ville offre une sensation de liberté. Elle est si vaste qu’elle génère un rythme différent de Paris, beaucoup plus relax, et en même temps, tu peux trouver du chaos si tu le cherches. J’étais tellement content d’avoir composé si vite l’album Tohu Bohu que j’ai pensé rester vivre là-bas. Mais j’ai senti pour le troisième album qu’il fallait que je reparte ailleurs, parce qu’au bout de trois ans à Berlin, j’avais recrée ma petite zone de confort. Ça n’avait plus de sens de rester donc je suis rentré à Paris en ayant l’impression d’être à l’étranger.

 

 

“Au fil des albums, et à force de rencontrer des musiciens, j’ai l’impression d’élargir ma palette un peu comme un peintre.”

 

 

Où êtes-vous parti pour le dernier album ?

J’ai passé quelques jours dans un hôtel en Bretagne pour composer le dernier album, Mirapolis. Je suis parti à Roscoff et j’ai loué une chambre un peu minable face à la mer. J’ai tout de suite mis la table de l’hôtel face à la fenêtre et j’ai installé mon matos. Et puis pendant deux, trois jours, j’ai rien foutu, j’ai un peu glandé. Puis, j’ai passé une nuit blanche à composer. Le lieu me parlait tellement que je suis resté dix jours au final. Mais ça dépend vraiment des endroits. Une fois, je suis allé à Deauville et c’était complètement foireux, j’allais tout le temps au casino. Ça ne m’inspirait pas du tout.

Comment avez-vous rencontré les artistes avec lesquels vous avez collaboré sur l’album Mirapolis ?

Au fil des albums, et à force de rencontrer des musiciens, j’ai l’impression d’élargir ma palette un peu comme un peintre. Il y a certaines histoires d’amitié comme avec le violoncelliste Gaspar Claus que je connais depuis très longtemps et qui joue sur le titre Brest. J’ai trouvé mon batteur, John Stanier, qui m’avait déjà accompagné lors de mon concert à la Philharmonie de Paris et qui joue sur deux morceaux de l’album (Brest et Lou). J’ai aussi travaillé avec le guitariste Bryce Dessner de The National, groupe pour lequel j’ai fait un peu de production sur leurs deux derniers albums. Et ensuite ce sont des fantasmes, comme la chanteuse Kazu Makino que je ne connaissais pas personnellement mais que j’écoutais quand j’étais étudiant à la fac, avec son groupe Blonde Redhead. Elle avait une voix unique, reconnaissable instantanément. Pour un autre morceau qui prenait forme avec une boucle au piano, je voulais une voix grave, anglaise, plutôt un mec qui parle… Baxter Dury ! Et pareil, je l’ai contacté et, comme Kazu Makino, il a dit oui très vite. Il y a aussi Saul Williams que j’ai découvert dans le film Slam qui est sorti à la fin des années 1990, et que j’avais adoré. Je l’avais rencontré à Berlin quand j’y habitais, dans un bar un peu minable. On a improvisé un bœuf avec deux enceintes toutes pourries, j’ai composé la musique et il a posé sa voix dessus. Les quinze personnes autour de nous ne comprenaient pas trop ce qu’on faisait mais il s’est passé quelque chose de magique. On est resté en contact depuis 4 ans, et c’est seulement sur cet album que je me suis dis qu’il fallait qu’on travaille ensemble. Il est venu dans mon studio à Montreuil une après-midi sans trop savoir ce qu’on allait faire, un peu comme la soirée dans le bar à Berlin. Au final, j’ai enregistré quatre ou cinq morceaux mais je n’en ai gardé que deux pour l’album, pour laisser la place à d’autres collaborations.

 

Est-ce que ce disque correspond finalement à vos attentes ?

C’est marrant parce qu’avant de faire cet album, je m’étais promis de ne pas faire de collaboration car je voulais qu’il soit très personnel. Puis, j’ai ouvert la porte à des choses qui me semblaient un peu étrangères. Et en fin de compte, ça n’enlève rien, je trouve que cet album est au contraire très intime.

 

NuméroNews