17 Avril

Rencontre avec Melody Gardot, jazzwoman moderne

 

Voix de velours dans un corps meurtri, la chanteuse de jazz Melody Gardot s’est réinventée, transcendant son destin en utilisant la musique comme une thérapie. Aujourd’hui, à 33 ans, la diva américaine vit à Paris, et célèbre, avec la sortie de son album Live in Europe, son histoire d’amour avec la musique et le public. Un destin édifiant et inspirant. 

Propos recueillis par Romain Burrel, Portrait Jean-Baptiste Mondino, Stylisme Rebecca Bleynie

Pull en soie plissée, ELLERY. Bague, MOYE & DA. Chapeau, PANTROPIC. Lunettes, BOTTEGA VENETA.

 

On guettait la femme fatale. Mais c’est une femme enfant que l’on découvre en studio. Tout l’amuse. Essayer une flamboyante veste Saint Laurent ou tomber avec grâce sur une pile de matelas pour l’objectif de Jean-Baptiste Mondino. À la voir ainsi – solaire, malicieuse et virevoltante – on peine à croire que les médecins lui ont un jour annoncé qu’elle ne marcherait plus jamais, et chanterait encore moins. L’histoire est connue. En 2003, Melody Gardot se balade à vélo dans les rues de sa ville natale, Philadelphie, lorsqu’une Jeep sortie de nulle part fauche la jeune femme de 19 ans et laisse son corps en miettes. Coma. Bassin brisé. Mâchoire disloquée. Mémoire (en)volée. L’Américaine restera clouée dix-huit mois sur un lit d’hôpital. C’est la musique qui va lui réapprendre à vivre : “Après l’accident, j’ai dû me reconstruire totalement. On m’a réappris à voir, à entendre avec des appareils auditifs. On a dû entièrement reprogrammer mon corps. Et la musicothérapie était au centre de ma guérison.” Travailler des chansons l’aide à se souvenir. Jouer de la guitare, à bouger ses doigts. Chanter, à formuler des mots. La musique devait simplement l’aider à guérir mais l’Américaine se réinvente en jazzwoman, transcende ses blessures par l’art. Comme la peintre Frida Kahlo transcenda les siennes, après avoir survécu à un accident de bus. Depuis, la chanteuse a aligné cinq albums studio d’un jazz hybride, mâtiné de fado, de bossa ou de gospel. Dans sa voix blues, quelque chose de Dusty Springfield ou de Norah Jones. Une saudade qui vous serre la poitrine. 

 

 

“Pour ma pochette de disque, je voulais une image qui ne soit que pure féminité, qui pourrait plaire  à un sculpteur. Il y a eu des souffrances. Mais réussir à me tenir debout, nue sur une scène, en portant une guitare, c’est une victoire.” 

 

 

Quand elle parle, c’est dans un souffle,se rapprochant de nous à bout portant. Quand elle rit, c’est un tonnerre. Elle cite les paroles de Siddhartha Gautama, le fondateur du bouddhisme, enchaîne les cigarettes (“Je fume très peu”) et passe sans crier gare du français à l’anglais. On lui trouve des airs de Lauren Bacall. Ou de Kathleen Turner. Son nouvel opus est un live. Un double album pour lequel la chanteuse a réécouté quelque 300 concerts à la recherche de la prise magique. Un disque envoûtant et hyper sensuel où Gardot redessine son répertoire de sa voix légèrement voilée. Tout ça sous les vernis craquants des vieux théâtres européens dont elle jure pouvoir “sentir l’âme” : “Lorsqu’on émet un son, il se prolonge à l’infini. Le son est une vibration. La vibration est une énergie. Tout cela survit dans l’espace bien après notre disparition. Lorsque je marche sur la scène de l’Opéra de Vienne, je ressens les pas de Chopin et de Rachmaninov.” 

 

Et quand elle chante à Vienne ou à Varsovie, elle sent dans son cou le souffle de ses ancêtres autrichiens et polonais.Vous  me pensez folle ?” demande-t-elle, devant notre mine incrédule. “Certainement pas !” la rassure-t-on. Juste animée d’une délicieuse excentricité : “J’ai simplement l’esprit plus ouvert que la plupart des gens, argumente-t-elle. J’ai une vision un peu surnaturelle de la vie. Mais, pendant une minute, je suis passée de l’autre côté. Depuis, je sens auprès de moi la présence de personnes disparues. J’y suis sensible.” 

 

Sur la pochette de son nouvel album, la chanteuse apparaît sur une scène, seulement vêtue d’une guitare : “Pour moi, une pochette de disque doit être comme une affiche de cinéma. Je voulais une image qui ne soit que pure féminité, qui pourrait plaire à un sculpteur. Il y a eu des souffrances. Mais réussir à me tenir debout, nue sur une scène, en portant une guitare, c’est une victoire.” Ses détracteurs lui reprochent parfois d’être un peu trop belle, de poser nue sur les pochettes de ses disques (c’était déjà le cas sur la pochette de The Absence, son quatrième album) ou de pratiquer un jazz trop sage. Des critiques qui la laissent de marbre. Sa seule boussole, c’est sa musique. Ce public, qui la maintient debout : “Si aujourd’hui je peux faire du sport, me déplacer 90 % de mon temps sans une canne, c’est grâce à l’amour et au soutien des promoteurs, des labels et surtout du public qui croit en moi. Sinon, je n’aurais pas fait beaucoup plus de progrès que lorsque j’étais à l’hôpital.” 

 

 

“Lorsqu’on émet un son, il se prolonge à l’infini. Le son est une vibration. La vibration est une énergie. Tout cela survit dans l’espace bien après notre disparition. Lorsque je marche sur la scène de l’Opéra de Vienne, je ressens les pas de Chopin et de Rachmaninov.” 

 

 

Veste en gabardine, débardeur en soie, jeans, bottes en velours et plumes, et lunettes, SAINT LAURENT PAR ANTHONY VACCARELLO.

 

Depuis un an, Melody Gardot vit désormais à Paris. Pour fuir les “trumpitudes” ? Pour se rapprocher d’une Europe qui lui témoigne plus d’amour que son pays natal ? “Non, par amour. J’ai eu le coup
de foudre pour Paris dès l’aéroport, la première fois que je suis venue. Je suis parfaitement heureuse ici.
” Même si l’hiver ici lui fait du mal et que le temps passe trop vite. “C’est sûrement l’Américaine en moi qui parle, mais passer le pont Alexandre-III ou entrevoir la tour Eiffel lorsque je promène mon chien le soir, ça le fait à chaque fois !” Pour l’instant, la jazzwoman tient en place. Mais cet été, elle repartira en tournée. “Lorsqu’on tourne, on vit dans une bulle. Puis, à la fin de la tournée, cette bulle éclate.  C’est comme un astronaute revenant sur Terre. Il lui faut un temps de décompression.” 

 

 

À l’heure où l’on compose la plupart des disques, seul, dans une chambre, devant un Mac, la musique de Melody Gardot est par essence un dialogue à plusieurs.

 

 

De sa vie privée, on ne saura rien. Ou pas grand-chose. À peine apprend-on que quelqu’un l’attend à la maison, après l’interview, “avec une bonne soupe chaude”. Le métier n’est pas compatible avec une vie personnelle épanouie ? “Eh bien, je n’ai pas d’enfants...”, rappelle-t-elle, lucide, sur la part de sacrifice qu’exige une  vie de bohème. Même chic. "Je suis consciente d’avoir une vie un peu bizarre, très différente de celle de quelqu’un avec des horaires de bureau”, admet-elle. Avant de se reprendre aussi sec : “Mais c’est une bénédiction de pouvoir voyager.” S’apitoyer, ça n’est décidément pas le genre de la maison. 

 

Son style est élégant mais sobre. Elle aime le noir (comme Piaf, qu’elle admire). Les chapeaux (“Ça m’aide pour la lumière sur scène”). Et les lunettes noires (qu’elle porte à cause d’une persistante hypersensibilité à la lumière), derrière lesquelles on perçoit tout de même son regard s’allumer lorsqu’on évoque les plaisirs de la jam et la compagnie des musiciens. À l’heure où l’on compose la plupart des disques, seul, dans une chambre, devant un Mac, la musique de Melody Gardot est par essence un dialogue à plusieurs : “Aujourd’hui, techniquement, on peut jouer, s’accompagner et s’enregistrer tout seul. Mais est-ce que c’est fun ? Jouer avec soi-même, ça porte un nom”, ironise-t-elle en mimant de la main  un geste onaniste. “Collaborer fait partie de ma vie. À Philly, la scène musicale est très familiale mais il y a de la compétition. Les meilleurs musiciens filent à New York. Ici, c’est plus fraternel. Et il y a beaucoup de jazz à Paris. Et du niveau !

 

 

Son corps reste un instrument meurtri. Pour le prouver, elle se lève, fait craquer comme une planche de bois sa hanche à hauteur de nos oreilles et nous raconte comment sa mâchoire se bloque encore parfois en studio durant les prises.

 

 

Melody Gardot n’a pas le jazz sectaire. Régulièrement, la musicienne s’autorise quelques incursions dans la variété. Elle a ainsi repris l’une des chansons les plus désespérées de Barbara pour une compilation entre filles (Elles & Barbara), chantait volontiers en duo avec Eddy Mitchell et Juliette Gréco ou, plus récemment, avec le trompettiste Ibrahim Maalouf, le temps d’une reprise bossa du J’attendrai de Dalida. “Je suis curieuse, peut-être parce que je n’ai pas pu finir l’université à cause de mon accident. Je veux continuer à apprendre. Que ce soit une autre langue, une autre manière de cuisiner ou de faire de la musique. Ça me stimule. Je veux devenir une meilleure version de moi-même. Je ne veux pas finir comme certaines bouteilles de vin dont on regarde l’étiquette en se disant : Dommage, elle n’est plus bonne.’” 

 

À la fin de notre conversation, on espère repartir avec un peu de cette force, cette sérénité enviable et inspirante qui émane de la musicienne. Qu’importe si celle-ci  est due à une musicalité “guérissante”, à un régime alimentaire drastique (Melody Gardot mange macrobiotique) ou à une spiritualité cosmique. Bien sûr, il y a encore des moments difficiles. Et son corps reste un instrument meurtri. Pour le prouver, elle se lève, fait craquer comme une planche de bois sa hanche à hauteur de nos oreilles et nous raconte comment sa mâchoire se bloque encore parfois en studio durant les prises : “Pendant longtemps, j’ai haï mon corps, car je souffrais en permanence. Mais aujourd’hui, je le vois comme une vieille Mercedes aux pare-chocs chromés : ça coûte un bras à réparer. Ça tombe en panne tout le temps. Tu ne peux t’en servir qu’une fois par semaine. Les sièges en cuir commencent à se froisser. Mais c’est le mien.” 

 

Live in Europe de Melody Gardot (Universal Music/Decca), disponible. 

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