05 Juin

“Ye”, le nouvel album de Kanye West : coup marketing ou coup d’éclat musical ?

 

Numéro 1 sur iTunes et qualifié de Thriller de notre génération par l'acteur Jonah Hill, le huitième album de Kanye West, Ye, passionne les foules mais on oublie un peu de parler musique à son sujet. Alors, derrière la pochette digne d'un Tumblr 2015 et les tweets provoc, que vaut vraiment le successeur de The Life Of Pablo ?

Par Violaine Schütz

La pochette du nouvel album de Kanye West – “Ye”

Un tour de force

 

Sorti vendredi dernier, Ye, le nouvel album de Yeezy a fait un tapage monstre. Il y a d'abord la pochette façon photo prise au filtre, recouverte de cette phrase manuscrite, digne d'un tweet de Millennial :  “I hate being bi-polar, it's awesome” / “Je déteste être bipolaire, je trouve ça génial”. Lors de sa pré-écoute organisée dans le Wyoming avec Kim K à ses côtés devant un parterre de journalistes et d'influenceurs, l'acteur Johan Hill le comparait carrément au mythique album Thriller de Michael Jackson. Une bonne blague ? Passé le tumulte et les interviews déstabilisantes (Kanye a quand même déclaré que l'esclavage des Noirs était un choix), l'écoute en boucle de ce nouveau disque ne laisse aucun doute sur celui qui se déclare pro-Trump et a déjà été admis à l’hôpital psy en plein burn-out. Ce type mégalo et souvent grandiloquent est bien un génie, dont aucun faux pas n'altère le flow ou l'art de la mélodie.

 

 

De la même manière que Yeezy a toujours voulu être  “bigger than life”, sa musique est “bigger than rap”.

 

 

Si Ye (l'un de ses surnoms) ne comporte que 7 morceaux, aucune des 23 minutes n'est à jeter. Il y a d'abord les featurings, d'excellente facture comme Ty Dolla $ign, PartyNextDoor, Jeremih, Kid Cudi, John Legend, Dej Loaf, Nicki Minaj, Willow Smith, Valee, Charlie Wilson, ou la très prometteuse label 070 Shake du label de Kanye, GOOD Music. Il y a aussi ces nombreux samples, parfaitement amenés, qui ressuscitent le hip-hop classique (Slick Rick), le gospel (Edwin Hawkins Singers) et le rock psyché (Vanilla Fudge). Les prods sont à l'image de ces choix exigeants : éclectiques (soul, pop, guitares), ambitieuses et créatives. De la même manière que Yeezy – à travers sa participation à La Famille Kardashian et son boulot de créateur –  a toujours voulu être  “bigger than life”, sa musique est “bigger than rap”. Avec la touche de mélancolie (Kanye semble toujours brisé par la disparition de sa mère, Donda, en  2007) qui le rend terriblement humain après tout.

Un disque de Kanye sur Kanye

 

And I think about killing myself/I love myself way more than i love you so…” ( “Et je pense à me suicider/Je m'aime bien plus que je ne t'aime donc...”). Cette ligne tirée du morceau d'ouverture de l'album ( I thought about killing you) en dit long sur le propos du disque. Encore une fois, Kanye aborde son sujet fétiche : lui-même. Kanye aime Kanye mais cette fois  “it's complicated” comme on le disait encore il y a peu sur Facebook. Embrassant pleinement sa bipolarité (qui lui a été diagnostiquée à l'approche de la quarantaine), il déclare carrément que sa santé mentale est un super-pouvoir sur le très beau  Yikes That’s my bipolar shit, nigga, what ?/That’s my superpower nigga/Ain’t disability/I’m a superhero !).

 

 

À la fois lucide et délirant, Kanye West ne nous épargne rien de ses addictions, de ses penchants suicidaires et de ses tendances à l'infidélité.

 

 

Kanye évoque aussi comment il vraiment failli perdre sa femme avec ses déclarations limites à tout bout de champ (chant).  “Now you testing her loyalty/This what they mean when they say "For better or for worse", huh?/For every damn female that stuck with they dude/Through the best times, through the worst times, this is for you.” balance-t-il sur Wouldn't Leave. À la fois lucide et délirant, Kanye West ne nous épargne rien de ses addictions, de ses penchants suicidaires et de ses tendances à l'infidélité. À l'image des montagnes sombres et perchées de la pochette, ces punchlines donnent le vertige et prennent aux tripes.

Un miroir tendu

 

Kanye est un monstre de contradictions. Il est terriblement introspectif et en même temps constamment dans la représentation et l'apparence. Il parle cash mais ses apparitions et ses tweets ressemblent à des happenings appartenant à une œuvre totale et baroque. Son père a été Black Panther mais il se permet de remettre en question la nature de l'esclavage. Il a épousé celle que beaucoup qualifient de reine du vide mais projette d'écrire un livre de philo. Mais ne sommes-nous pas tous empêtrés dans nos contradictions ? Aspirants vegan, mais gros mangeurs de burgers. Brandissant le féministe mais affichant des corps de femmes nues partout. Prônant la liberté, mais prisonniers de notre image sur les réseaux virtuels. Ye sonne comme un album trouble pour des temps troublés. D'ailleurs, les références à l'actualité ne manquent pas...

 

Sur  Violent Crimes, West parle ainsi de sa nouvelle façon de voir les femmes depuis la naissance de ses filles, North et Chicago évoquant l'ère #metoo. Mais surtout, Kanye parle de la quête de son identité comme personne d'autre. Qui est-on une fois les masques sociaux et les filtres Instagram tombés ? Que restera t-il de nous quand les lumières seront éteintes ? Le Yeezus des temps modernes, parfois peut-être crucifié médiatiquement pour nos péchés à tous.

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