27 Juin

Janelle Monáe, popstar insoumise et activiste

 

Elle incarne depuis dix ans une voie personnelle entre la pop et le R’n’B. Aujourd’hui, Janelle Monáe délaisse ses inspirations rétrofuturistes et revient avec Dirty Computer, un album percutant où Pharrell Williams, Grimes et Zoë Kravitz ont mis leur talent au service de rythmes dansants, pour délivrer un puissant message libérateur.

Par Christophe Conte

Portraits de Janelle Monáe © Juco.

 

C’était il y a tout juste dix ans, Janelle Monáe débarquait dans le paysage musical avec Metropolis: The Chase Suite, un mini-album fantasque et ambitieux parrainé par Big Boi, moitié du duo d’Atlanta OutKast, et Sean “Diddy” Combs, alias Puff Daddy, faiseur de rois et de reines du hip-hop et du R’n’B

de l’époque. Malgré de tels fonts baptismaux sertis de diamants et tapissés d’hermine, la jeune chanteuse originaire de Kansas City peine alors à trouver sa place dans la lumière qu’occupent déjà à pleins feux les divas montantes Rihanna et Beyoncé. Son personnage rétrofuturiste, entre meneuse de revue des années 20 et créature bionique, ses références au Metropolis de Fritz Lang et la puissance de péplum de sa musique la placent hors des canons du mainstream, sans pour autant en faire une héroïne décalée.

 

 

L’élection de Donald Trump a réveillé tous les tumultes et les colères que cette cyber-suffragette porte en elle. Janelle Monáe incarne, en 2018, l’artiste américaine absolue, dont le militantisme ultra offensif ne contrarie pas le goût de l’entertainment.

 

 

Le monde, alors, n’est pas prêt pour une jeune effrontée qui cite Philip K. Dick, Joséphine Baker et Claude Debussy. Elle prétend au passage tenir son nom de Claude Monet (elle s’appelle en réalité Janelle Robinson) et s’amuse à raconter en interview que le peintre des Nymphéas s’appelait lui aussi Claude Monáe, et qu’il aurait changé son nom en MonET pour “Extra-Terrestre”. La Dorothy du Magicien d’OZ vivait elle aussi dans le Kansas, c’est sans doute pour cela que Janelle OZ tout. Une décennie plus tard, elle a (seulement) publié deux autres albums plus sagement calibrés, mais son statut d’“outsideuse” n’a guère évolué, en dépit d’autres glorieuses accolades venues de Prince ou de Nile Rodgers de Chic, qui virent en elle une digne et douée héritière des noces éternelles entre la pop et la soul.

 

Rogers Nelson ne sera pas là pour le voir, mais il se pourrait que Janelle Monáe accède enfin à l’Olympe avec Dirty Computer, quatrième album qui contient une déferlante de tubes, parmi lesquels un hommage à peine déguisé auKiss du Purple Kid, baptisé Make Me Feel. Elle ne partage pas seulement avec Prince sa taille bonsaï (1,52 m), elle a aussi le goût des hybridations sonores les plus folles, transgressant les genres – et pas seulement les genres musicaux – comme si toute l’histoire de la pop culture était une ruche magique où elle aurait choisi de faire son miel. Le morceau-titre de Dirty Computer ouvre ainsi l’album par des voix lactées façon Beach Boys, avec Brian Wilsonhimself en invité. Il y a aussi un interlude baptisé Stevie’s Dream où l’on entend Stevie Wonder deviser autour du mot “love” au cours d’une conversation avec celle qu’il invita plusieurs fois à ses côtés sur scène. On retrouve aussi sur son disque des contemporains de poids comme Pharrell Williams, Grimes ou Zoë Kravitz, tant elle est la seule aujourd’hui à pouvoir faire un tel grand écart générationnel sans être soupçonnable de pratiquer le name- dropping stérile.

 

 

Pendant son silence, d’autres créatures transgéniques comme Lady Gaga, Nicki Minaj ou même Lana Del Rey vont lui piquer des parts de marché.

Portraits of Janelle Monáe © Juco.

Pour de multiples raisons assez troublantes, on peut même avancer que Janelle Monáe incarne aujourd’hui, en 2018, l’artiste américaine absolue, celle à travers laquelle se glissent toutes les problématiques les plus aiguës mais dont le militantisme ultra offensif ne contrarie pas le goût de l’entertainmentet l’effervescence fantaisiste. En 2015, aux avant-postes du Black Lives Matter, elle a sorti un titre qui nommait les victimes noires des violences policières, Hell You Talmbout,proposant une version instrumentale pour que chacun puisse rallonger la liste et en faire une sorte d’étendard viral. Bien avant la salutaire vague #TimesUp et #MeToo, elle a également créé un mouvement baptisé Fem the Future, visant à faire valoir la parole des femmes au sein d’une industrie musicale aux forts penchants patriarcaux.

 

 

Autant l’élection d’Obama avait fait office d’anesthésiant, autant celle de Donald Trump a au contraire réveillé tous les tumultes et les colères que cette cyber-suffragette porte en elle comme des germes prêts à éclore.

 

 

Dans le clip très spectaculaire de Pynk,elle et ses danseuses arborent un “pantalon vulve” signé Duran Lantink, histoire d’illustrer avec humour un texte qui ose parler frontalement d’intimité féminine. Cette célébration du “pussy power”, dans un pays dont le président se vantait de vouloir attraper une femme “par la chatte”, transgresse plus d’un tabou en montrant l’actrice de Westworld, Tessa Thompson, sortir carrément du vagin de la chanteuse. On prête d’ailleurs à Janelle Monáe une relation avec la belle Tessa, et, sans affirmer ni infirmer cette rumeur, celle qui prétendait jusqu’ici ne sortir qu’avec des androïdes a affolé Google la veille de la sortie de Dirty Computer en se revendiquant pansexuelle (pan = “tous” en grec), étayant ainsi son propos dans une interview à Rolling Stone : “Être une femme noire et queer aux États-Unis – c’est-à-dire quelqu’un qui a des relations autant avec des hommes qu’avec des femmes – fait de moi une putain de fille libre” (“free-ass motherfucker” en VO).

 

 

Janelle est devenue actrice. On l’a ainsi vue dans Moonlight, en fiancée du dealer et mentor du héros Chiron, ou parmi les trois mathématiciennes noires de la NASA dans Les Figures de l’ombre [Hidden Figures].

 

 

Dans sa très vaste famille du Kansas, où la religion baptiste tenait lieu d’unique gouvernail, les gays étaient promis aux enfers par certains des membres les plus attardés. Son père, addict au crack, a quitté le foyer alors qu’elle avait à peine 1 an, et sa mère a volontiers brouillé les pistes trop pieuses en l’initiant très jeune à la science-fiction, échappatoire récurrente dans la culture afro- américaine – de Sun Ra à Funkadelic – pour contourner les questions raciales, religieuses ou sexuelles.

Janelle Monáe - “PYNK”

De cet afro-futurisme, qui est une galaxie culturelle à part entière, Janelle Monáe va devenir très vite l’étoile montante en se créant un avatar baptisé Cindi Mayweather, dont son véritable premier album, The Arch Android raconte en 2010 l’odyssée messianique qui téléporte l’univers de Metropolis dans celui deMatrix, avec en sous-texte les rapports entre dominants et dominés qui n’ont pas beaucoup changé d’un début de siècle à l’autre. Désormais basée à Atlanta, Monáe a créé la Wondaland Arts Society, une sorte de république artistique parallèle dont elle est la figure de proue, sur le modèle de Paisley Park, avec ce désir conjugué d’ouverture aux autres et de contrôle absolu de son business.

 

En 2013, lorsque paraît son nouvel album, The Electric Lady (clin d’œil à un autre totem, Jimi Hendrix), la réalité a dépassé la science- fiction. Un président noir est à la Maison- Blanche et le transhumanisme n’est plus seulement un délire dystopique pour écrivains et cinéastes. Le message de Monáe est moins percutant, l’album est également moins novateur, et on craint alors qu’elle ne finisse par se perdre elle-même dans son jeu de piste aux références excentriques, dont celle à Polly Maggoo pour la pochette. Pendant ce temps, d’autres créatures transgéniques comme Lady Gaga, Nicki Minaj ou même Lana Del Rey vont lui piquer des parts de marché (sur la Lune).

 

Il aura fallu cinq longues années à Janelle Monáe pour mettre à jour ses logiciels et revenir en force avec Dirty Computer. Il faut dire qu’elle est devenue actrice entre-temps, obligée ainsi de se fondre dans des personnages dont elle n’avait pas le contrôle. On l’a ainsi vue dans Moonlight, en fiancée du dealer

et mentor du héros Chiron, ou parmi les trois mathématiciennes noires de la NASA dans Les Figures de l’ombre [Hidden Figures]. Elle sera également au générique du prochain Robert Zemeckis, The Women of Marwen, sur les écrans fin 2018.

 

Mais autant l’élection d’Obama avait fait office d’anesthésiant, autant celle de Donald Trump a au contraire réveillé tous les tumultes et les colères que cette cyber-suffragette porte en elle comme des germes prêts à éclore. Avec sa production nacrée, plus policée et millimétrée que les précédentes – on frise par endroits l’insignifiance à la Katy Perry – Dirty Computer est un virus contagieux balancé dans le système ultra codé du mainstream globalisé. Avec son visage de femme-enfant à la Whitney Houston, sa pompadour rétro façon Little Richard ou, selon les jours, des couettes afro qui la font ressembler à Minnie Mouse, Monáe a l’art de tromper son monde – un stratagème d’androïde.

Janelle Monáe - “I Like That”

Si chaque chanson ou presque possède son contrechamp progressiste sur les questions de genre ou de racisme, c’est le final, baptisé simplement Americans, qui donne l’estocade à l’administration Trump et à ses réseaux  suprémacistes. Là encore, Janelle Monáe avance masquée, et la chanson commence par un chœur de guimauve gospel avant de s’emballer façon galop pop’n’roll inoffensif. Mais c’est le texte, un inventaire du cauchemar climatisé de l’Amérique telle qu’on la rêve aux réunions du Tea Party et de la NRA, qui fait office de déflagration sournoise, surtout lorsque la chanteuse oppose aux défenseurs des armes et des femmes aux fourneaux sa belle et joyeuse émancipation de “free-ass motherfucker”.

 

Pour accompagner la sortie d’un disque qui possède tous les atouts d’un blockbuster musical, Janelle Monáe a vu les choses en grand en produisant un moyen-métrage de quarante-cinq minutes baptisé Emotion Picture, qui contextualise tous les clips parus jusqu’ici dans une fiction futuriste où les individus sont devenus des “ordinateurs sales”. Un Metropolis de l’ère numérique, qui boucle la boucle amorcée à ses débuts et annonce de beaux lendemains pour la plus sexy et brillante des androïdes de l’Univers.

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