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Charli XCX, nouvelle star de la pop mondiale

 

Rencontre avec Charli XCX. Portraits Sofia Sanchez & Mauro Mongiello.

Nouvelle star de la pop, Charli XCX a séduit la planète à coups de tubes efficaces à l’énergie sauvage. Entre dance music et hip-hop cinglé, la jeune Anglaise de 22 ans excelle dans l’écriture d’une musique puissante et rebelle. À son image.

Il faut en convenir, Charli XCX n’est ni la parfaite fiancée de l’Amérique comme Taylor Swift, ni l’intrigante artiste alternative qu’est FKA Twigs. Entre ces deux pôles d’attraction de la musique actuelle, elle trace une route singulière et rebelle. Au sein de la nouvelle génération des stars de la pop, elle incarne une fraîcheur armée, un salvateur je-m’en-foutisme. Son aversion éclairée pour les codes et la bienséance participe de son succès. La jeune fille de 22 ans peut se le permettre. L’Anglaise, de son vrai nom Charlotte Aitchison, a déjà écrit quelques belles pages de la pop de ces dernières années : du I Love Itd’Icona Pop à son tube Boom Clap sur la bande originale du film Nos étoiles contraires. Mais, contrairement à ses consœurs, Charli XCX se refuse à travailler son image et à entrer dans une case. Une inconscience à l’heure du marketing des produits musicaux. Pis, chez cette nouvelle star, aucune velléité d’être acceptée dans les cercles fermés de la mode ou de la branchitude. Elle préfère s’amuser à lancer des doigts d’honneur à tous ceux qui lui reprochent de ne pas rentrer dans le rang, d’être “une pop star pour pisseuses”.

 

Enfin disponible en Europe après une sortie américaine fin 2014, son second album,Sucker, ne va pas arranger sa situation. Sa pop efficace et ses paroles brutes de décoffrage confirmeront les craintes des plus timorés. Entre son amour de l’électro sauvage du label français Ed Banger et ses affinités avec le hip-hop cinglé de Brooke Candy ou d’Iggy Azalea, Charli XCX fait pourtant preuve d’une grande profondeur de champ. Et de vision. Brute, puissante et colorée, sa musique porte un regard amusé, désabusé mais toujours en empathie, sur un monde qui a perdu ses repères. Un monde qui noie son désespoir dans le “fun”. On pense, dans un autre registre, au chef-d’œuvre pop du réalisateur Harmony Korine,Spring Breakers. C’est parfois idiot, terriblement adolescent et pourtant parfaitement nécessaire. En heurtant la bienséance sans tomber dans la fausse provocation, Charli XCX incarne dans sa vérité crue une bonne partie de la jeunesse actuelle. C’est tout son intérêt.

Numéro : Vous avez intitulé votre nouvel album Sucker. Vous le traduiriez par “merdeuse” ou plutôt par “suceuse” ? 
Charli XCX :
 Le titre est quelque peu agressif en effet. J’apprécie sa polysémie. Mais c’est avant tout un doigt d’honneur en direction de tous ceux qui ont douté de ma capacité à être une artiste. L’industrie musicale est dirigée par des hommes. Elle se sent immédiatement menacée dès qu’une femme prend le contrôle. Des artistes comme Brooke Candy, Iggy Azalea et moi-même la menaçons dans ses fondations. Et sa réaction peut être violente. On a émis des doutes sur ma capacité à écrire mes chansons, par exemple. L’origine du scepticisme à mon égard est simple : mon vagin. On questionne mon talent uniquement parce que je suis une femme. 

 

L’image de la femme que vous véhiculez dans vos clips est ambiguë. Vous incarnez une femme libre mais aussi terriblement sexy. La femme-objet n’est jamais loin…
Pour moi, les deux aspects dont vous parlez ne sont pas antinomiques. Et je ne crois pas qu’être sexy fasse de moi une marionnette ou me réduise à une femme-objet. Je m’habille avant tout pour moi, pour me plaire et me faire plaisir. Et je ne crois pas que cela corresponde aux attentes d’un homme… aux stéréotypes de la femme sexy que certains d’entre eux ont encore en tête. 

 

N’a-t-on pas assisté à un renversement : être sexy pour une femme ne serait plus une soumission aux fantasmes de l’homme mais une manière de prendre le contrôle sur lui ?
Exactement. Et j’espère y contribuer. Je suis très fière de mon corps. Le corps féminin est une chose très belle. À travers ma musique et ma manière de m’habiller, j’invite à le célébrer. Nous assistons depuis quelques années à un grand mouvement de réappropriation de leur corps par les femmes. Jusqu’à récemment, le corps féminin était, et il l’est encore parfois aujourd’hui, un objet de désir pour les hommes. Mais il nous appartient. Il est nôtre. Il ne peut être assujetti à aucun homme. 

 

Êtes-vous totalement libérée du poids du regard des autres ? 
Plus que je ne l’étais à l’époque de mon premier album il y a deux ans. J’étais totalement perdue. Je suis fière de True Romance, mais j’aurais pu aller plus loin. L’album a fait les frais de ma peur de confier des choses trop personnelles. J’étais obnubilée par l’idée d’être “cool”. C’est quelque chose que vivent tous les adolescents, garçons ou filles. Je voulais que mon album soit cool. Je voulais être cool. Et il m’a fallu plusieurs années pour comprendre que ça n’avait pas d’importance. Que ce que les gens pensent de moi n’a pas d’importance. Ça m’a libérée. Ça m’a permis de produire la musique à laquelle j’aspirais vraiment. 

 

Vous ne vouliez pas surfer sur le succès de la pop sombre de True Romance ?
Après cet accueil positif, j’aurais aisément pu tomber dans la facilité et accepter de faire un album à base de collaborations avec des producteurs branchés et des artistes à la mode. C’est sans doute ce qu’on attendait de moi. J’ai pris le risque de donner une direction tout autre à Sucker : une pop mélodique et efficace, je l’espère. Je l’assume entièrement. Quitte à dérouter mes fans. Je n’ai pas pour ambition de créer des morceaux adaptés à l’air du temps, mais de faire une musique qui sera toujours aussi pertinente dans dix ans. De toute façon, je ne suis pas le genre d’artiste à faire la même chose encore et encore. J’ai besoin de me renouveler, de tout remettre en cause. Ce qui peut expliquer que cet album soit moins sombre, différent. La noirceur a sans doute été remplacée par une certaine agressivité, une colère…

 

Un esprit punk ? 
C’est certain. Mais soyons clairs : Sucker n’est pas un album punk. Ce serait offensant pour le mouvement et pour ce qu’il représente. D’ailleurs, peut-on encore être punk aujourd’hui ? Je dirais qu’il est possible de vivre la vie qu’on a envie de vivre. On est loin de la portée politique du punk. Notre époque est riche en débats, mais j’ai l’impression qu’il n’y a plus de grandes idéologies. Beaucoup de jeunes sont désorientés. Il est parfois difficile pour eux de ressentir un sentiment d’appartenance à une scène particulière. Dans la musique, on ne perçoit plus un mouvement prédominant, mais une multitude de genres. 

Réalisation : Rebecca Bleynie. Assistante styliste : Sophie Houdré. Maquillage : Hugo Villard chez Atomo Management. Coiffure : Cyril Laloue chez B Agency. Production : Nadia Lessard chez Talent and Partner. Merci à Studio Montmartre

Votre musique est une invitation à la fête, ce qui est aussi une manière pour beaucoup d’adolescents de fuir la réalité…
Les adolescents ont toujours cherché à échapper à leur milieu social et à leur vie, à être quelqu’un d’autre. C’est inhérent à cette période… et particulièrement romantique. 

 

Votre popularité vous oblige-t-elle à être plus responsable vis-à-vis de vos fans les plus jeunes ? 
Je n’ai jamais fait de la musique pour devenir un modèle pour la jeunesse. C’est parfois un rôle que certains tentent de m’assigner… alors que je n’ai rien demandé. Je fais des erreurs, qui n’en fait pas ? Je n’encourage pas mes fans à suivre mon exemple mais à devenir la meilleure version d’eux-mêmes et à développer toutes leurs potentialités. 

 

Vous assumez tous vos actes ? Même lorsqu’il s’agit de “vandaliser les chambres d’hôtel, de prendre des drogues et de se foutre en l’air”, comme vous le chantez si bien ? 
Vous faites là expressément référence au morceauBreaking the Rules… qu’il ne faut absolument pas prendre au sérieux. Il y a un fond de vérité, bien sûr. Nous faisons tous la fête. La défonce et l’abus d’alcool sont des choses assez répandues aujourd’hui. Mais le véritable sujet de cette chanson n’est pas pas tant mon expérience personnelle de la défonce que cette belle idée d’être libre. Même si Sucker s’est bâti, beaucoup plus que mon premier album, sur des expériences vécues et que tout y est vrai, à quelques rares exceptions près. J’y parle aussi bien de la difficulté des relations humaines que de la masturbation…

 

Aviez-vous d’autres sources d’inspiration ? 
Cela va peut-être vous surprendre, mais je suis fascinée par la musique yéyé des années 60 en France. Elle représente un contre-modèle en termes de féminisme… mais cette musique pop a été une grande source d’inspiration. Mon album est bien plus brut et sauvage, j’en conviens.

 

Vous semblez également passionnée par l’imagerie des universités américaines, très présente dans vos vidéos. 
En effet, ces lieux m’intéressent en tant qu’espace de transition. Les adolescents y grandissent, font leurs expériences et évoluent. Ce sont des endroits fascinants. Sans compter l’attrait qu’exerce sur moi leur esthétique : les uniformes, les bus scolaires… Les films qui ont bercé mon enfance m’ont sans doute influencée de manière inconsciente.Dangereuse Alliance, Les Dents de la mer, Clueless… tous jouaient avec les codes des universités américaines. J’ai de nombreux points communs avec Les Dents de la mer. Vous savez, cette alliance de noirceur et de candeur, ce côté pop sucré à la limite du mauvais goût…

 

 

Propos recueillis par Thibaut Wychowanok.

Sucker de Charli XCX (Atlantic Records/Asylum Records/Warner Music). Disponible.

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