02 Novembre

Les confessions de Carla Bruni, des podiums à l'Élysée

 

Elle rayonnait, en septembre dernier, sur le podium de Versace lors de l’hommage rendu à Gianni, qui mettait en scène les supermodels des nineties. Mais depuis ses années de mannequin qui l’ont fait connaître dans le monde entier, la belle et féline Italienne n’a jamais quitté les spotlights : ex-première dame de France, Carla Bruni poursuit aujourd’hui avec maestria le fil de ses amours musicales. Une occasion de tout savoir sur cette femme fascinante.

Propos recueillis par Philip Utz

Photos par Yann Orhan/Slo Slo. Coiffure : Paolo Ferreira. Maquillage : Mayia Alleaume. Production : Clotilde Lecuillier

Carla Bruni : Hello, how are you?

Numéro : Fine, thanks… and you?

 

Carla Bruni : Comme nous sommes internationaux !

Numéro : Justement, vous chantez en anglais sur votre dernier disque…

Oui, exactement.

 

Quelle mouche vous a piquée ?

Une grosse mouche qui s’appelle David Foster. L’idée de chanter en anglais venait de lui… Ce qui n’était pas gagné vu que depuis toujours j’écris des chansons françaises assez typiques de la chanson française, c’est-à-dire avec beaucoup de mots en français dedans.

 

Comment avez-vous rencontré [David Foster], le producteur mythique et président de Verve Records ?

Il est venu me voir sur scène à Los Angeles, puis, après mon concert, il m’a rejointe dans ma chambre où l’on faisait un pot pour mon label américain. On était au douzième étage de l’hôtel Beverly Wilshire, et il faut savoir que David ne prend jamais l’ascenseur. J’ai donc ouvert la porte à une très jolie blonde qui m’a dit : “Je suis Mme Foster, David est entre le deuxième et le troisième, il arrivera dans une vingtaine de minutes, puis-je avoir une petite coupe ?” Bref, après cette longue montée des marches, il est arrivé en pleine forme. On s’est d’ailleurs revus le lendemain, où il a tenté de me faire descendre au rez-de-chaussée… mais j’ai refusé de bouger.

 

C’est qu’il était motivé, le bougre.

C’est surtout moi qui était motivée, parce que j’adore son travail pourtant très différent du mien, mais qui laissait entrevoir un mélange des genres assez détonant. J’ai essayé d’écrire en anglais pendant de nombreuses années, mais je n’ai jamais réussi. C’est pour cette raison qu’avec David nous avons décidé d’opter pour des reprises sur ce nouvel album.

 

Comment avez-vous sélectionné les titres qui y figurent ?

Sans aucun critère, si ce n’est celui de mes souvenirs. Les chansons étaient toutes très proches de moi dans la mesure où je les avais jouées et rejouées – aux autres ou à moi même –, recherchées, et rejouées encore sur une autre tonalité, durant toute ma jeunesse.

 

Le fait de chanter en anglais vous permet-il de vous adresser à un public plus large ?

C’est un autre public, forcément plus large. C’est aussi un travail de chanteuse qui est beaucoup plus ludique en quelque sorte, parce que l’anglais est une langue qui porte les chansons très différemment. L’italien est une langue très vocale – on lit un menu et c’est déjà une chanson –, le français une langue très littéraire – il y a beaucoup plus d’adjectifs que dans les autres langues, et pour écrire, c’est sans doute la langue la plus saisissante et sublime –, mais pour chanter, l’anglais est une langue infiniment plus rythmée. On rebondit sur l’anglais. 

 

 

“Le mannequin potelé est rare. Les jeunes femmes rondes peuvent être très belles, là n’est pas la question.”

 

 

Vous étiez de toute beauté au dernier défilé Versace, telle une allégorie de la victoire, rayonnante et triomphante, toute d’or drapée… Bref, ça fait quoi de remonter sur les podiums vingt ans après en être descendu ?

Ça m’a émue, pour ne pas dire secouée. D’abord, c’était agréable. Ensuite, c’était troublant. Puis c’était un petit peu triste. C’étaient ces trois choses à la fois.

 

Mais encore ?

Agréable, parce que c’était merveilleux de retrouver toutes les filles et la famille Versace, de se remémorer avec bonheur Gianni et ses défilés. Troublant, parce que c’était comme rebrousser chemin, faire un pas en arrière. Et triste, parce que tout à coup, je me suis rendu compte que Gianni n’était plus là, que George Michael n’était plus là, et que notre jeunesse n’était plus au rendez-vous, elle non plus. En même temps, je suis sûre que Gianni et George sont là-haut quelque part, tranquillos, en train de boire un petit verre à notre santé. 

 

Pourquoi, d’ailleurs, avez-vous arrêté le mannequinat en 1997 ?

C’est plutôt le mannequinat qui m’a arrêtée, si l’on veut être clair.

 

Donatella a-t-elle décroché elle-même son portable pour vous rapatrier à Milan ? Ou est-ce l’un de ses sbires qui a contacté votre agent ?

Eh bien, euh… dans mon souvenir…

 

Mais c’était il n’y a pas si longtemps pourtant.

Vous savez, à mon âge, les souvenirs proches… C’est bien sûr Donatella qui a pris son portable.

 

Voui, voui, voui… En quoi les défilés ont-ils changé depuis les années 90 ?

C’est beaucoup plus rapide, c’est beaucoup plus mince, et c’est beaucoup plus menaçant. On n’avait pas l’air bien méchantes, nous, à l’époque ! On roulait des hanches et des épaules !

 

Quel regard portez-vous sur l’initiative prise récemment par LVMH et Kering pour lutter contre la maigreur des mannequins ?

Il faut quand même savoir un truc : pour être mannequin, il vaut mieux être mince. Le mannequin potelé est rare. Les jeunes femmes rondes peuvent être très belles, là n’est pas la question. Après, il peut arriver que les filles sur les podiums soient trop jeunes, qu’elles aient plus l’air de petites filles que de femmes… Cela donne-t-il envie d’acheter les vêtements ? Cela n’est-il pas cruel pour l’image que les femmes ont d’elles-mêmes ? Ce sont là des questions légitimes. D’ailleurs, la grande différence entre les mannequins de mon époque et celles d’aujourd’hui, bien plus que la minceur, c’est l’âge. Nous, on avait toutes 25, 26 ans, alors que maintenant, certaines d’entre elles ont l’air d’avoir 15 ans.

 

Cela vous a-t-il réjouie de retrouver toutes vos copines les tops ? Ou avez-vous au contraire constaté que vous ne pouviez toujours pas les saquer ?

Je les ai toujours aimées, et donc, oui, je peux vous dire que ça m’a effectivement fait super plaisir de les retrouver. Évidemment, comme dans n’importe quel métier, on a plus d’affinités avec certaines qu’avec d’autres, mais, en règle générale, il y a davantage de sympathie que d’antipathie.

 

 

“Vos confrères et vous avez une petite tendance à écrire n’importe quoi. Je veux bien qu’on m’attribue des rapports avec des gens que je n’ai jamais rencontrés, mais vous comprendrez qu’à force, ça commence à me courir sur le haricot.”

 

 

Photos par Yann Orhan/Slo Slo. Coiffure : Paolo Ferreira. Maquillage : Mayia Alleaume. Production : Clotilde Lecuillier

Dans votre souvenir, quels ont été vos pires crêpages de chignon dans les backstages coupe-gorge des années 80 et 90 ?

Personnellement, mes crêpages de chignon se limitaient à ceux des coiffeurs : Oribe, Julien d’Ys, Romain de chez Patrick Alès, etc. Entre nous les filles, il n’y en avait pas.

 

Rassurez-moi, c’était bien Naomi la plus méchante de toutes ?

Naomi n’est pas méchante. Elle défend sa peau. Et si vous étiez à sa place, vous en feriez autant.

 

Du coup, c’était Linda la plus ignominieuse ?

Non, Linda est un amour ! D’ailleurs elle nous a manqué lors des grandes retrouvailles chez Versace.

 

Ne me dites pas que c’était vous !

Non, je suis très gentille, c’est vous la plus méchante !

 

Quels souvenirs gardez-vous de Gianni ?

Un souvenir quasi filial. Gianni m’a prise pour ses défilés quand je n’avais presque rien dans mon book. Gianni – avec d’autres couturiers comme Karl Lagerfeld, par exemple – est la raison pour laquelle on a eu des noms. Il nous a mises en valeur et a fait de nous des vedettes. Il aimait les femmes fortes, victorieuses, un peu splendides. La femme soumise, ce n’était pas sa came. Il faisait tout pour nous sublimer. Et j’aimais ça. 

 

Avez-vous connu ses soirées diaboliques à la Casa Casuarina de Miami, où tout le monde finissait à poil dans la piscine à 7 heures du mat’ ?

Vous avez clairement été mal renseigné, parce que lorsque je connaissais Gianni, il était plutôt du genre à se lever à 7 heures du mat’. Gianni et Donatella se tuaient au travail. Et si je suis allée à de nombreuses soirées de Gianni, je n’ai jamais fini à poil dans la piscine à 7 heures du mat’.

 

Étiez-vous tenue de ne porter que des marques françaises lors de votre passage à l’Élysée ?

Non, j’ai eu envie de les porter, et d’ailleurs, faut-il rappeler que leurs collections sont souvent dessinées par des créateurs issus du monde entier. Par exemple, à l’époque où j’étais à l’Élysée, Dior était dessiné par John Galliano. Chanel est signé par Karl Lagerfeld, qui est allemand, bien qu’incroyablement francophile, et qui parle mieux français que vous et moi. Azzedine Alaïa est français d’origine tunisienne. Jean Paul Gaultier, quant à lui, est tout à fait français, mais sa mode est peuplée d’ethnies du monde entier… Bref, la mode est un lieu où se croisent toutes les nationalités.

 

Que faisiez-vous des tonnes de cadeaux – robes de cocktail, chaussures à talons sages, parfums et onguents en tout genre… – qui s’accumulaient dans l’aile est de l’Élysée tous les jours ? Les envoyiez-vous à la Croix-Rouge, ou les recycliez-vous lors des dîners de Noël en famille ?

J’ai tout vendu sur eBay ! [Rires.] Non, plus sérieusement, ce sont des cadeaux faits à la fonction pas à la personne, ils sont restés à l’Élysée.

 

Lorsque vous étiez première dame, vous arrivait-il d’enfiler une perruque coupe mulet et des grosses lunettes “cul de bouteille” pour aller vous murger avec vos potes dans le troquet du coin ?

Vous vous en souvenez très bien, vous étiez avec moi. Vous m’appeliez George. D’ailleurs je ne savais pas que vous aviez une telle descente. Vous buvez toujours autant ? Moi non, j’ai dû arrêter.

 

Lorsqu’on a été première dame de France, bénéficie-t-on de la protection des services secrets à vie ? [Montrant du doigt un homme assis à une table voisine.] Lui, par exemple, c’est qui ?

“Lui” est un garçon très sensible, voire susceptible, donc je vous conseille de faire attention. Il est armé, le garçon, et il peut vous menotter… Ah oui, ça vous plairait, hein ? Je vous reconnais bien là ! Mais dommage pour vous, en fait, je ne le connais pas ce monsieur. 

 

 

“Allez faire un tour du côté de chez mon mec pour voir s’il est polygame, et vous allez vous faire recevoir.”

 

Photos par Yann Orhan/Slo Slo. Coiffure : Paolo Ferreira. Maquillage : Mayia Alleaume. Production : Clotilde Lecuillier

En 2007, vous avez déclaré au Figaro préférer la polygamie et la polyandrie à la monogamie… c’est quoi, la polyandrie, d’abord ?

Voyez comme vous êtes ! Macho ! La polyandrie, c’est une femme qui serait une sorte de don Juan. Mais ce n’est pas vrai. J’ai dit ça pour jouer à l’intellectuelle transgressive, mais depuis, j’ai changé d’avis. Allez faire un tour du côté de chez mon mec pour voir s’il est polygame, et vous allez vous faire recevoir.

 

Vos relations avec les hommes de votre vie ont fait les choux gras de la presse à scandale et vous ont valu les épithètes peu flatteuses de “croqueuse d’hommes” et de “prédatrice”… Ces accusations ne sont-elles pas une forme de misogynie ? Depuis quand reproche-t-on à un homme le nombre de ses conquêtes ?

Le nombre de supposées conquêtes qui figure sur votre liste n’est pas le mien. Donc, première chose, il faudrait revoir votre copie. Vos confrères et vous avez une petite tendance à écrire n’importe quoi. Je veux bien qu’on m’attribue des rapports avec des gens que je n’ai jamais rencontrés, mais vous comprendrez qu’à force, ça commence à me courir sur le haricot. On ne va pas entrer dans le détail, mais les hommes de ma vie, il y en a eu très, très peu. Il y a l’homme de ma vie qu’est mon mari, qui est l’homme principal, je dois dire, puisque je ne me suis jamais mariée auparavant. Avant, j’ai été avec un homme qui est le père de mon fils, avec qui je suis restée très amie. Pour le reste, voyez ça avec vos confrères ou votre fiche Wikipedia.

 

Pourquoi vos parents ont-ils choisi de venir en France en 1975 quand vous aviez 7 ans ?

À ce moment-là, il y avait en Italie ce qu’on appelle les “années de plomb”, une période très particulière marquée par une vague d’enlèvements politiques commis par les Brigades rouges. Vous vous souvenez d’Aldo Moro… non, vous êtes trop jeune ! Ah ! les journalistes en culottes courtes, il faut toujours tout leur expliquer. C’était une époque douloureuse dont je n’aime pas parler légèrement parce que mon pays ne s’en est toujours pas remis. Il y a encore des cicatrices, pour ne pas dire des blessures. Le terrorisme politique qui a fait beaucoup de mal au pays dans les années 70 était lié à des mouvements anarchistes d’extrême gauche, sur lesquels sont venus se greffer une succession d’enlèvements criminels crapuleux. Mon père a eu peur, et de nombreuses familles comme la mienne ont fui le pays.

 

Adolescente, dans la cour de récré du lycée Janson-de-Sailly, vous étiez plutôt timide ou dévergondée ?

Timide.

 

Et aujourd’hui ?

Timide. Et cet adjectif “dévergondée” me débecte. Je ne sais pas où vous êtes allé le chercher. Si vous trouvez une seule personne qui se plaît à être “dévergondée”… à part nous, quand on enfilait nos perruques pour aller boire des coups ! [Rires.]

 

Lorsqu’on vous a “scoutée” pour devenir mannequin en 1988, vous étiez en train de manger un croque rue de Passy, ou de danser en string sur une table aux Bains-Douches ?

Les strings n’existaient pas à l’époque.

 

Vous vous rappelez que la dernière fois qu’on s’est parlé, c’était autour d’un joint, chez vous, rue de l’Université ?

Vous avez fumé la moquette ? De ma vie, je n’ai jamais vécu rue de l’Université. Vous devez me confondre avec une autre. Gisele Bündchen, peut-être ?

 

Vous avez raison, c’était boulevard Saint-Germain.

Et je suis résolument contre la drogue !

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