30 Mai

“Ces messieurs et leurs quéquettes n’arrivent pas à gérer l’idée d’une patronne en minijupe qui leur donne des ordres.” Les confessions de Maïwenn

 

Actrice et réalisatrice, Maïwenn a transformé les épreuves de sa vie en forces. À travers son œuvre, fortement inspirée de sa biographie, comme dans ses interviews avec la presse, elle exprime avec vigueur et intelligence sa vision de la place de la femme dans notre société. À l’époque où cette question s’impose enfin sur le devant de la scène, Numéro donne la parole à cette artiste intransigeante.

Propos recueillis par Philip Utz, Portraits Jean-Baptiste Mondino, Réalisation Rebecca Bleynie

Numéro : Vous êtes jeune, vous êtes jolie, vous êtes une réalisatrice et une actrice accomplie, mère de deux enfants ravissants... Que manque-t-il à la femme qui a tout ?

Maïwenn : J’ai de plus en plus l’impression que je ne peux plus me permettre de flâner sur l’actualité, la politique, et ce malgré le fait que je me sens beaucoup plus concernée par mon pays que je ne l’étais avant. J’ai passé de longues années à me reconstruire psychologiquement après une enfance très violente, puis à m’occuper de mes enfants, et du coup, ce qui me manque aujourd’hui c’est une certaine connaissance politique, ou culturelle, pour comprendre le monde, mais j’étudie tous les jours pour combler cette lacune.

 

Avez-vous toujours été aussi belle ? Ou étiez- vous un gros boudin au lycée, tapissé d’acné juvénile et affublé d’un appareil dentaire ?
Au lycée, je n’étais pas grosse – j’étais même très maigre –, je portais bel et bien un appareil dentaire et j’étais en effet perçue comme étant quelqu’un de très, très laid. Je ne correspondais pas aux critères de beauté de l’époque, et, dans la cour de récré, les garçons me fuyaient... même si je sentais que je ne laissais pas les élèves de terminale, plus âgés – voire quelques hommes adultes –, indifférents.

 

Ah. Où avez-vous grandi ?

Dans le XIXe arrondissement de Paris, vers Belleville.

 

 

“ Comme vous le savez, il y a récemment eu la déferlante #BalanceTonPorc, mais, dans mon cas, ce serait plutôt #BalanceTaMère.”

 

Que faisaient vos parents de leurs dix doigts ?
Ma mère était comédienne et réalisatrice, et mon père était guitariste, puis linguiste. Il enchaînait les petits boulots alimentaires pour payer ses recherches linguistiques. Mes parents ont toujours travaillé dans la passion, et c’est une chance d’avoir vu la passion dans le travail.

 

J’ai cru comprendre que votre mère était une stage mom du genre plutôt coriace.

Une stage mom ?

 

Vous savez, ces mères de famille hollywoodiennes peu scrupuleuses, prêtes à tout pour faire de leurs enfants des stars.
Ah oui, d’accord ! Oui, c’était le cas.

 

Mais encore ?

Il est toujours compliqué pour moi de parler de ma mère, vu qu’elle épluche toutes mes interviews, et que si jamais je vous disais le fond de ma pensée, vous pouvez être sûr que

je me prendrais un e-mail très violent de sa part lors de la sortie du magazine. Donc je préfère éviter. Comme vous le savez, il y a récemment eu la déferlante #BalanceTonPorc, mais, dans mon cas, ce serait plutôt #BalanceTaMère.

 

En quoi le mouvement #BalanceTonPorc se différencie-t-il des #Time’sUp et #MeToo américains ?
La tournure “balance ton porc” n’est pas très heureuse dans la mesure où elle donne énormément de pouvoir aux hommes, en leur permettant de s’indigner en disant : “Regardez comment nous sommes traités, on nous assimile à des porcs.” Ce hashtag leur a paradoxalement servi de prétexte pour se lamenter et se victimiser.

 

 

Ces messieurs et leurs quéquettes n’arrivent pas à gérer l’idée d’une patronne en minijupe qui leur donne des ordres. Ils vivent cela comme une agression, comme si les femmes de pouvoir allaient leur couper les couilles.

Débardeur en lin, MAJESTIC FILATURES. Bijoux, CHARLOTTE CHESNAIS.

Permettez-moi de vous poser une question sensible à ce sujet, au risque de passer pour un débile mental...
Allez-y, je ne vous en tiendrai pas rigueur.

 

Comment expliquez-vous que nombre de comédiennes mêlées à l’affaire Weinstein aient mis dix, vingt ans à se manifester ?
...

 

Alors... ?

...

 

Cette question est-elle stupide ?
Pas du tout, mais il m’est difficile d’y répondre. C’est un sujet grave, et on ne sait jamais dans quelle mesure notre réponse sera sortie de son contexte, amplifiée et déformée, avant d’être empaquetée et relayée avec perte et fracas aux États-Unis. Bien évidemment, j’ai ma petite idée sur la question, mais je ne peux pas me risquer à l’exprimer dans les pages d’un magazine. Ce que je peux dire, c’est que j’ai été très touchée en lisant le témoignage d’une des victimes d’une autre sale affaire, celle de Tariq Ramadan. Elle disait que la première fois qu’elle avait porté plainte, elle avait été très mal reçue par les policiers. Elle boitait, marchait avec une canne, avait les cheveux gras et était très mal habillée, et les flics lui ont renvoyé une image d’elle tellement négative qu’elle a préféré faire marche arrière. Du coup, elle a attendu huit ou neuf ans avant de porter plainte. Ça m’a beaucoup marquée. Je me suis dit : “Mon Dieu, qu’est-ce qu’elle a dû souffrir pendant ces neuf ans, à ruminer cette histoire sordide en se sentant sale et honteuse.” La façon dont on reçoit les victimes est d’une importance capitale, et il était temps que ça change.

 

Mais dans le cas d’un viol, par exemple, le fait de dénoncer son agresseur ne devrait-il pas être obligatoire ?
Ce n’est pas aussi simple. Je vous répondrai que, d’une part, vous êtes un homme, et que, d’autre part, vous n’êtes pas une actrice. Sans doute avez-vous été élevé par des parents relativement équilibrés : de nombreuses actrices n’ont pas eu cette chance. Certaines d’entre elles n’ont pas reçu l’éducation nécessaire à un bon équilibre, et l’argent qu’elles ont accepté pour acheter leur silence leur sert souvent à panser des traumatismes, des plaies profondes. Voilà.

 

L’industrie du film est-elle foncièrement sexiste ?

Ce sexisme pernicieux ne se cantonne pas au milieu du cinéma. À chaque fois que je vois des femmes qui ont du pouvoir dans leur travail, je me dis qu’elles doivent vivre la même chose que les réalisatrices de cinéma. Car c’est bien le pouvoir qui rend les hommes agressifs envers les femmes, le pouvoir des femmes, qu’il soit professionnel, sensuel ou sexuel. Ces messieurs et leurs quéquettes n’arrivent pas à gérer l’idée d’une patronne en minijupe qui leur donne des ordres. Ils vivent cela comme une agression, comme si les femmes de pouvoir allaient leur couper les couilles pour les porter en collier.

Vous jouez dans la série Nox sur Canal Plus...

Oui.

 

À votre avis, pourquoi les pointures du septième art se tournent de plus en plus vers la télévision ?
Parce qu’il y a de plus en plus de demande. On ne peut plus dire que la télévision est un art mineur. Les séries télévisées ont pris une place importante, mais elles n’ont pas pour autant remplacé le cinéma. Elles permettent aux gens de rester chez eux, elles sont très chronophages et elles révèlent des addictions qui sont très proches de celles de la drogue. On adore ce sentiment de manque lié au fait de ne pas pouvoir regarder les épisodes suivants. Pour ma part, il peut m’arriver d’être dans un tel état de transe devant une série que je n’ai carrément plus envie de sortir de chez moi. Mais au final, il n’en reste jamais grand-chose, contrairement à un livre, qui peut nous accompagner tout au long de la vie.

 

Si vous étiez perdue en pleine mer Baltique sur un radeau en surcharge avec Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron et François Hollande, lequel balanceriez-vous par-dessus bord pour lâcher du lest, et pourquoi ?

Sarko. Je n’ai jamais eu confiance en lui, et dernièrement sa mise en examen au sujet de Kadhafi n’a fait que confirmer ma méfiance.

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