10 Août

“Ce film a été une lutte” : Sofia Coppola se confie sur “Les Proies”

 

Avec “Les Proies”, couronné du Prix de la mise en scène à Cannes, Sofia Coppola signe un film magistral et un nouveau portrait de femmes. Elle Fanning et Nicole Kidman offrent une interprétation remarquable dans ce film aussi sensible et fascinant que les précédentes œuvres de cette cinéaste d’exception.

Par Olivier Joyard

Inez & Vinoodh/Trunk Archive/PhotoSenso

Les artistes ont souvent la conscience aiguë qu’expliquer leurs œuvres fait partie de leur travail. Le rapport de Sofia Coppola à cette injonction se révèle plus trouble. Ainsi, pour comprendre les allées et venues de son désir et décrypter le sens de ses films, il faut parfois lire entre les lignes, dresser des ponts entre ses mots. Au dernier Festival de Cannes où elle présentait son sixième long-métrage Les Proies (récompensé du Prix de la mise en scène, une première pour une réalisatrice depuis… 1961 !), la quadragénaire, mystérieuse et douce comme à son habitude, nous confiait que son cinéma, depuis le début, tire les mêmes fils, racontant des histoires de femmes où la mélancolie règne, et où le feu crépite sous la glace. Adapté du roman de Thomas Cullinan et du film culte de Don Siegel avec Clint Eastwood sorti en 1971, Les Proies raconte l’irruption d’un soldat yankee dans un pensionnat pour jeunes filles isolé en pleine nature, pendant la guerre de Sécession. Vaporeux et fascinant, comme la plupart des films de Sofia Coppola, il inaugure toutefois une nouvelle ère, puisque l’auteure de Virgin Suicides y montre des femmes de tous âges, de l’enfant à la matriarche. Elle retrouve dans ce décor d’éden finalement menaçant ses actrices fétiches, Kirsten Dunst et Elle Fanning, tout en accueillant la merveilleuse Nicole Kidman pour la première fois. L’occasion de discuter de ses inspirations et de la situation des femmes créatives dans un monde encore réticent à les regarder en face.

 

Numéro : Nous nous étions déjà rencontrés au Festival de Cannes à l’époque de Virgin Suicides (1999). Les Proies me fait penser à ce film, qui était votre coup d’essai…

Sofia Coppola : Il m’y fait penser aussi. Je me suis souvenue de l’esthétique de Virgin Suicides, ces filles enfermées dans une maison, portant des robes claires… Ce que les deux films ont le plus en commun, ce serait peut-être une mystique du féminin, même si je pense que Les Proies évoque le mystère entre masculinité et féminité d’une manière plus mature. Cette fois, les femmes entrent en action. Elles se révoltent.

 

Au début du film, vos héroïnes, lors d’une leçon de français, répètent en cœur : “Nous sommes des filles.” Est-ce une revendication et de votre part : représenter le féminin ?

Pour cette leçon de français, il fallait trouver des mots simples et compréhensibles facilement. Je n’ai pas eu l’impression de produire un manifeste, mais inconsciemment, vous avez sans doute raison, ce n’est pas un hasard si elles emploient ces mots. J’ai commencé à avoir envie de tourner Les Proies en voyant le film original de Don Siegel, sorti en 1971. Ann Ross, ma directrice artistique, n’arrêtait pas de m’en parler en disant que je devrais en faire un remake. Je n’avais aucune intention de faire un remake, mais j’ai fini par voir le film et il m’est resté en tête. Cette atmosphère, une pension pour jeunes filles éloignée de tout, cela m’a vraiment captivée… Dans le film original, le point de vue central est celui du soldat. J’ai pensé qu’il serait intéressant de renverser la perspective et de raconter la même histoire du point de vue des femmes. Entrer dans leur monde…

 

Comment cela se passe-t-il concrètement ?

Je montre le personnage de Colin Farrell du point de vue des femmes charmées par lui, sans savoir s’il est un type dangereux. Elles le découvrent et nous le découvrons avec elles. Sa peau provoque un émoi profond chez le personnage de Nicole Kidman quand elle le nettoie et soigne sa blessure. Il y a une tension sexuelle. Je voulais écouter l’histoire de ces femmes et imaginer ce qu’elles ressentaient pendant la guerre, au xixe siècle, coupées de tout. C’était l’occasion d’évoquer les dynamiques de pouvoir entre les sexes dans un contexte très spécial.

 

Vous avez souvent parlé des rapports masculin-féminin dans vos films, mais cette fois, c’est plus frontal.

C’est vraiment cette histoire et ces thèmes qui m’ont attirée. Mais je ne saurais pas dire pourquoi. On ne sait jamais vraiment pourquoi on fait quelque chose. J’avais peut-être envie de filmer des femmes en lutte avec leur désir. Cela dit, je ne peux pas analyser mon propre travail, ce n’est pas mon job.

 

Avez-vous réalisé un film féministe ?

Je n’apprécie pas les étiquettes, même si je vois ce dont vous voulez parler. Mais le mot “féministe” a tellement été récupéré… Ce qui est sûr, c’est que j’ai réalisé un film sur des femmes compliquées. Vous pouvez appliquer le mot que vous souhaitez à cette réalité.

 

Quelles références picturales aviez-vous en tête ?

Au début, j’ai pensé au film Pique-nique à Hanging Rock de Peter Weir, avec cette atmosphère seventies de nature et de jeunes filles, de jupons dans les champs, une esthétique assez douce et féminine, non menaçante. J’ai regardé aussi Les Innocents de Jack Clayton avec Deborah Kerr, avant de me pencher sur le southern gothic et ces films des années 60, avec des filles en chemises de nuit portant de lourds chandeliers… Je me suis intéressée à certaines photographies, celles de William Eggleston notamment, pour son travail sur la pâleur. J’aime jouer avec cet univers qui se transforme peu à peu, quand le film prend un tournant plus dur et même violent.

 

Dans Les Proies, les vues de nature sont à la fois belles et oppressantes. Comment avez-vous travaillé avec le chef opérateur Philippe Le Sourd pour la composition des plans sublimes qui ponctuent le film ?

J’adore travailler avec Philippe, c’est un véritable artiste. Nous avons choisi les décors les plus évocateurs possibles d’un monde perdu et embrumé, en pensant vraiment au grand écran. Nous avons utilisé de la pellicule 35 mm, ce qui est devenu très rare aujourd’hui. Notre idée était de mettre en valeur la nature et cette maison extrêmement isolée. Avant les tournages, je crée toujours un lookbook que je peux ensuite montrer aux personnes impliquées dans le tournage. Cette fois, Ann Ross et moi l’avons structuré ensemble.

 

C’est très émouvant de revoir Kirsten Dunst dans votre cinéma…

Je n’avais pas tourné avec elle depuis Marie-Antoinette, il y a dix ans…

 

Inez & Vinoodh/Trunk Archive/PhotoSenso

En tournant avec elle un film tous les dix ans, vous la regardez grandir.

Je l’adore en tant que comédienne et j’apprécie l’idée de la saisir à plusieurs étapes de sa vie. Quand nous avons commencé toutes les deux, elle avait 16 ans. Maintenant elle se trouve à un autre stade de sa vie. Pour ce film, je lui ai demandé de jouer un personnage très éloigné de sa personnalité réelle qui est beaucoup moins réprimée. Elle incarne ses rôles avec beaucoup d’émotion, cela m’impressionne toujours.

 

Pourquoi avoir choisi Elle Fanning et Nicole Kidman pour l’accompagner ?

J’avais travaillé avec Elle dans Somewhere, où elle jouait la fille de Stephen Dorff. Je la trouve passionnante à regarder, pleine de vie et toujours drôle. Je considère que c’est une comédienne nature qui se détache des actrices de sa génération. Lui donner le rôle d’une jeune femme en pleine exploration m’intriguait, et je n’ai pas été déçue. Je savais qu’elle apporterait un style et une distance. Quant à Nicole, j’avais envie de la voir comme la matrone de ces jeunes filles. Je l’avais adorée dans Prête à tout (1995) de Gus Van Sant où elle apportait un humour décalé et inquiétant. C’est une actrice géniale.

 

 

“J’ai commencé à avoir envie de tourner Les Proies en voyant le film original de Don Siegel, sorti en 1971, dans lequel le point de vue central est celui du soldat. J’ai pensé qu’il serait intéressant de renverser la perspective et de raconter la même histoire du point de vue des femmes. Entrer dans leur monde…”

 

 

Nicole Kidman a produit récemment la série Big Little Lies et a beaucoup insisté sur sa recherche de personnages féminins bien construits, dont Hollywood manque. Votre film fait partie de cette quête. Êtes-vous intéressée par un regard féminin sur les corps et sur la dramaturgie ?

Calvin Klein m’a demandé récemment de shooter une campagne de sous-vêtements et j’ai voulu travailler à partir d’un regard féminin plutôt que masculin, aller contre ce fameux “male gaze” [“point de vue masculin”] qui objective les femmes. Les femmes ont envie aujourd’hui de voir représentée une idée d’elles-mêmes un peu différente, je le ressens. Il faut donner plusieurs points de vue, cela devient vraiment nécessaire. J’essaie de ne pas être politique dans mon travail, mais les femmes fortes m’intéressent, donc je les mets en avant.

 

“Les femmes ont envie aujourd’hui de voir représentée une idée d’elles-mêmes un peu différente, je le ressens. Il faut donner plusieurs points de vue, cela devient vraiment nécessaire.”

 

Comment vous sentez-vous aujourd’hui dans votre vie créative ? Avez-vous déjà d’autres projets ?

Après chaque film, j’ai besoin de prendre une pause pour me recentrer et comprendre ce dont j’ai vraiment envie. Je n’enchaîne pas à tout prix les projets en me disant que ma chance passera si je traîne trop. De toute façon, j’ai l’habitude de travailler à la marge du système hollywoodien. Tous les gens que je connais se lancent dans les séries. Moi, je ne sais pas trop. Je sais que les opportunités pour faire un cinéma comme le mien se réduisent. C’est toujours une lutte. Ce film a été une lutte, malgré son casting, malgré mon expérience. L’époque est très conservatrice en ce qui concerne le grand écran. Il y a cinq ans, c’était encore différent. L’arrivée du streaming va peut-être changer la donne, cela reste à voir. J’en ai parlé avec mon amie Tamara Jenkins, car nous essayions toutes les deux de faire exister nos projets au même moment. Nous sommes arrivées à cette conclusion : c’est toujours compliqué de faire des films qui ne ressemblent pas aux autres et qui ne remplissent pas forcément les multiplexes. En ce sens, je suis peut-être politique, mais davantage dans mes actions que dans mes paroles.

 

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